Auteur : Alexey Weißmüller

Slavoj ŽIŽEK, Hegel in a Wired Brain, London-New York, Bloomsbury, 2020, 208 p.

Hegel in a Wired Brain (« Hegel dans un cerveau câblé ») est la contribution paradoxale de Slavoj Žižek au 250e anniversaire de Hegel. Il s’agit de mettre en valeur Hegel comme philosophe du XXIe siècle en confrontant sa pensée à des phénomènes historiquement et systématiquement post-hégéliens. Ce faisant, Žižek s’inscrit dans la continuité de ses interprétations antérieures de la philosophie de Hegel, à savoir une lecture matérialiste de l’idéalisme absolu inspirée de la psychanalyse de Lacan. La question centrale de l’ouvrage est la suivante : que peut nous apprendre la dialectique de Hegel sur le « cerveau câblé » ? Il y répond en sept essais et un « traité sur l’apocalypse numérique ».

Slavoj Žižek utilise le terme de cerveau câblé pour désigner l’idée d’une « connexion directe entre nos processus mentaux et une machine numérique » (p. ١٣). La question est actuellement étudiée dans plusieurs projets scientifiques. À la suite du futurologue Raymond Kurzweil, l’ouvrage aborde la question de la « singularité » : un nouveau type de « royaume d’expérience mentale globale et partagée » (p. 13) émergera-t-il du cerveau câblé, et quelles en seront les conséquences possibles ? L’auteur présente ses différentes thèses de manière explicitement « paratactique », en juxtaposant différents contenus sur un mode non hiérarchisé. Allant à sauts et à gambades, il invoque Hegel, dont la Phénoménologie de l’esprit est pour lui l’œuvre paratactique par excellence (cf. p. 18). Il en résulte l’habituel mélange d’idéalisme allemand, de psychanalyse, de théologie, de pop culture, de littérature, de communisme et de critique du capitalisme. Mais on peut également trouver des lignes générales d’argumentation qui traversent les différents chapitres. Elles consistent souvent en une inversion paradoxale de la compréhension quotidienne ou d’autres positions discursives. Alors que Raymond Kurzweil, Elon Musk et d’autres interprètent la singularité comme une transition vers une trans- ou post-humanité, Slavoj Žižek affirme que, grâce à elle, nous verrons encore plus clairement la structure et les défauts de la condition humaine. Selon lui, c’est précisément notre inconscient qui échappe structurellement à la singularité. Il comprend l’inconscient, à la suite de Lacan, non pas comme un contenu préréflexif, mais comme une réflexivité inconsciente qui est structurellement analogue à la conscience de soi de Kant. Dans une variation matérialiste sur la pensée fichtéenne, il est même vrai de cet inconscient, selon Žižek, qu’il se pose lui-même : « L’inconscient existe comme la cause qui ne précède pas ses effets, mais n’est réalisée que dans ces effets et donc rétroactivement causée par eux » (p. 98). L’ouvrage appelle également cette constitution rétroactive la virtualité de l’inconscient et la comprend comme celle qui caractérise notre subjectivité en général. Cela se reflète aussi dans son traitement de la chute de l’homme vue par la Bible. Contre les interprétations qui supposent qu’un soi est perdu dans la chute, pour être retrouvé dans une rédemption, l’auteur soutient que « la chute est stricto sensu identique à la dimension dont nous tombons, c’est-à-dire que c’est précisément par le mouvement de la chute que ce qui s’y perd est d’abord produit ou ouvert » (p. 84). À cet égard, il conclut que la chute ne précède pas la rédemption, mais lui est identique. Plus généralement, cela signifie qu’il n’y a pas de soi de l’esprit qui précéderait son auto-aliénation, mais que seule l’aliénation produit un tel soi. Dans ce fait, le concept de réconciliation prend un sens nouveau. Il ne signifie plus le dépassement ou la « levée » d’un obstacle, mais sa reconnaissance, voire son approfondissement : « Dans la synthèse finale, l’antithèse est poussée à l’extrême et pleinement intériorisée comme constitutive de l’entité en question » (p. 178). Pour en revenir à la question de la singularité, cela signifie qu ’elle ne sera ni la « fin de l’humanité » ni le retour à une immédiateté non aliénée, mais conduira plutôt à une intensification productive de l’aliénation.

L’ouvrage est habile à dévoiler ce qu’il y a d’excentrique chez les auteurs avec lesquels il dialogue. Mais, du fait de cette approche, nous en apprenons souvent moins sur eux que sur la pensée de Žižek.

Alexey WEIßMÜLLER (Goethe Universität Frankfurt) [trad. G. Marmasse]

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Pour citer cet article : Slavoj ŽIŽEK, Hegel in a Wired Brain, London-New York, Bloomsbury, 2020, 208 p., in Bulletin de littérature hégélienne XXXI, Archives de philosophie, tome 84/4, Octobre-Décembre 2021, p. 141-180.

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