Auteur : Alexey Weißmüller

Sebastian BÖHM, Endlichkeit bei Kant. Zu Grund und Einheit der hegelschen Kant-Kritik, Freiburg, Karl Alber, 2021, 460 p.

Comme l’indique son sous-titre, l’objectif de l’ouvrage de Sebastian Böhm est de montrer le fondement et l’unité de la critique hégélienne de Kant. Ce but repose sur un diagnostic original à l’égard de la réception contemporaine de Hegel. Selon l’auteur, celle-ci s’est principalement intéressée à différentes « manifestations » (p. 15) de la critique antikantienne de Hegel, en suivant la tendance dominante d’une réduction de l’esprit absolu à l’esprit objectif. Pour lui, cette tendance inclut des auteurs aussi divers que Sedgwick, McDowell, Pinkard, Pippin, Stekeler, Brandom et Habermas. Là-contre, S. Böhm soutient que le centre négligé de la philosophie hégélienne (et donc aussi de sa critique antikantienne) se trouve dans sa philosophie de la religion (p. 52). Il n’hésite d’ailleurs pas à qualifier sa propre position (en se référant à Adorno et Theunissen) d’« hégélianisme religieux de droite » (p. 53). Ce ne serait qu’à travers une compréhension adéquate de l’« appropriation philosophique radicale de la théologie chrétienne » par Hegel et de sa « traduction des théologoumènes chrétiens en une anthropologie philosophique » (p. 42) que l’on pourrait accéder au fondement de la critique hégélienne de Kant.

Toutes les critiques que Hegel adresse à la philosophie de Kant ont leur centre commun, selon Böhm, dans la thèse de Hegel selon laquelle Kant a « fait du fini un absolu » (p. 17). Cela va de pair, poursuit-il, avec le fait que Kant n’a pas suffisamment pensé le fini comme contradiction, et que sa philosophie représente plutôt un « refoulement, un évitement et un déplacement de la contradiction » (p. 65).

Dans le premier chapitre, Böhm s’intéresse à « l’architectonique de la raison finie » (p. 78). Il souligne l’importance centrale des antinomies pour la philosophie critique de Kant : Kant y découvrirait certes les contradictions inévitables de la raison, mais il les dissimulerait en même temps à nouveau, en essayant de rétablir la non-contradiction de la raison par la doctrine de l’idéalisme transcendantal. Dans ce contexte, la thèse kantienne selon laquelle les contradictions de la raison ont une nécessité seulement subjective, est particulièrement opératoire pour son argumentation.

Après un deuxième chapitre portant sur la différence entre la Critique de la raison pratique, qu’il comprend comme traitant de tous les êtres raisonnables, et la Religion dans les limites de la simple raison, qu’il comprend comme traitant de la raison spécifiquement humaine et de son rapport à la loi, le troisième et dernier chapitre est présenté comme un « résumé » et une « pointe ». L’auteur tente d’y définir plus précisément la place de la contradiction dans la philosophie de Kant. De la nécessité subjective des contradictions découle, selon lui, une image constamment ambivalente de l’homme. Il comprend la doctrine kantienne de la disposition au bien et de la tendance au mal de telle sorte que l’homme est certes bon selon le « concept », mais mauvais selon la « nature », bon de jure, mais mauvais de facto (p. 375 sq.). L’homme bon du point de vue conceptuel ne tombe dans les contradictions de la raison que par pur hasard et est donc « coupable », tandis que l’homme naturellement mauvais s’empêtre nécessairement dans ces contradictions et est donc « sans faute » (p. 381). Böhm porte ensuite son attention sur les questions de la loi, du péché et de la justification, et établit un parallèle systématique entre Érasme et Kant d’une part et Luther et Hegel d’autre part.

Les trois chapitres, qui ne font qu’un maigre usage des textes de Hegel, ne sont pas suivis d’un bilan qui rattacherait la critique hégélienne de Kant à la pensée positive de Hegel. Sebastian Böhm en reste seulement à la critique de Kant, et on peut juger qu’il y a sur ce point un manque.

Alexey WEIßMÜLLER (Universität Potsdam) [trad. G. Marmasse]

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Pour citer cet article : Sebastian BÖHM, Endlichkeit bei Kant. Zu Grund und Einheit der hegelschen Kant-Kritik, Freiburg, Karl Alber, 2021, 460 p., in Bulletin de littérature hégélienne XXXII, Archives de philosophie, tome 85/4, Octobre-Décembre 2022, p. 167-204.

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Slavoj ŽIŽEK, Hegel in a Wired Brain, London-New York, Bloomsbury, 2020, 208 p.

Hegel in a Wired Brain (« Hegel dans un cerveau câblé ») est la contribution paradoxale de Slavoj Žižek au 250e anniversaire de Hegel. Il s’agit de mettre en valeur Hegel comme philosophe du XXIe siècle en confrontant sa pensée à des phénomènes historiquement et systématiquement post-hégéliens. Ce faisant, Žižek s’inscrit dans la continuité de ses interprétations antérieures de la philosophie de Hegel, à savoir une lecture matérialiste de l’idéalisme absolu inspirée de la psychanalyse de Lacan. La question centrale de l’ouvrage est la suivante : que peut nous apprendre la dialectique de Hegel sur le « cerveau câblé » ? Il y répond en sept essais et un « traité sur l’apocalypse numérique ».

Slavoj Žižek utilise le terme de cerveau câblé pour désigner l’idée d’une « connexion directe entre nos processus mentaux et une machine numérique » (p. ١٣). La question est actuellement étudiée dans plusieurs projets scientifiques. À la suite du futurologue Raymond Kurzweil, l’ouvrage aborde la question de la « singularité » : un nouveau type de « royaume d’expérience mentale globale et partagée » (p. 13) émergera-t-il du cerveau câblé, et quelles en seront les conséquences possibles ? L’auteur présente ses différentes thèses de manière explicitement « paratactique », en juxtaposant différents contenus sur un mode non hiérarchisé. Allant à sauts et à gambades, il invoque Hegel, dont la Phénoménologie de l’esprit est pour lui l’œuvre paratactique par excellence (cf. p. 18). Il en résulte l’habituel mélange d’idéalisme allemand, de psychanalyse, de théologie, de pop culture, de littérature, de communisme et de critique du capitalisme. Mais on peut également trouver des lignes générales d’argumentation qui traversent les différents chapitres. Elles consistent souvent en une inversion paradoxale de la compréhension quotidienne ou d’autres positions discursives. Alors que Raymond Kurzweil, Elon Musk et d’autres interprètent la singularité comme une transition vers une trans- ou post-humanité, Slavoj Žižek affirme que, grâce à elle, nous verrons encore plus clairement la structure et les défauts de la condition humaine. Selon lui, c’est précisément notre inconscient qui échappe structurellement à la singularité. Il comprend l’inconscient, à la suite de Lacan, non pas comme un contenu préréflexif, mais comme une réflexivité inconsciente qui est structurellement analogue à la conscience de soi de Kant. Dans une variation matérialiste sur la pensée fichtéenne, il est même vrai de cet inconscient, selon Žižek, qu’il se pose lui-même : « L’inconscient existe comme la cause qui ne précède pas ses effets, mais n’est réalisée que dans ces effets et donc rétroactivement causée par eux » (p. 98). L’ouvrage appelle également cette constitution rétroactive la virtualité de l’inconscient et la comprend comme celle qui caractérise notre subjectivité en général. Cela se reflète aussi dans son traitement de la chute de l’homme vue par la Bible. Contre les interprétations qui supposent qu’un soi est perdu dans la chute, pour être retrouvé dans une rédemption, l’auteur soutient que « la chute est stricto sensu identique à la dimension dont nous tombons, c’est-à-dire que c’est précisément par le mouvement de la chute que ce qui s’y perd est d’abord produit ou ouvert » (p. 84). À cet égard, il conclut que la chute ne précède pas la rédemption, mais lui est identique. Plus généralement, cela signifie qu’il n’y a pas de soi de l’esprit qui précéderait son auto-aliénation, mais que seule l’aliénation produit un tel soi. Dans ce fait, le concept de réconciliation prend un sens nouveau. Il ne signifie plus le dépassement ou la « levée » d’un obstacle, mais sa reconnaissance, voire son approfondissement : « Dans la synthèse finale, l’antithèse est poussée à l’extrême et pleinement intériorisée comme constitutive de l’entité en question » (p. 178). Pour en revenir à la question de la singularité, cela signifie qu ’elle ne sera ni la « fin de l’humanité » ni le retour à une immédiateté non aliénée, mais conduira plutôt à une intensification productive de l’aliénation.

L’ouvrage est habile à dévoiler ce qu’il y a d’excentrique chez les auteurs avec lesquels il dialogue. Mais, du fait de cette approche, nous en apprenons souvent moins sur eux que sur la pensée de Žižek.

Alexey WEIßMÜLLER (Goethe Universität Frankfurt) [trad. G. Marmasse]

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Pour citer cet article : Slavoj ŽIŽEK, Hegel in a Wired Brain, London-New York, Bloomsbury, 2020, 208 p., in Bulletin de littérature hégélienne XXXI, Archives de philosophie, tome 84/4, Octobre-Décembre 2021, p. 141-180.

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