Auteur : Cristian Moisuc

CARBONE, Raffaele, La vision politique de Malebranche, Classiques Garnier, Paris, 2018, 328 p.

Le « visionnaire » Malebranche avait sans aucune doute une vision politique cohérente, et celle-ci n’était pas un « être représentatif » (pour reprendre l’expression d’Arnauld), mais une véritable science de l’homme (p. 41), comme le prouve solidement l’A. dans ce livre qui vient compléter une lacune dans les études malebranchistes. Car, à part quelques articles (plutôt datés) traitant la question, la politique chez Malebranche manquait de traitement unitaire et, disons-le, pouvant argumenter en faveur d’un « occasionalisme politique » (p. 83) dont peut retracer les étapes de cristallisation, à partir de la Préface de la Recherche jusqu’au Traité de Morale et aux Entretiens sur la métaphysique. Ce livre composé de trois parties relativement égales réussit à prouver que dès son premier ouvrage, Malebranche possède « une conception claire des rapports de pouvoir » (p. 43), qui puise ses racines le problème des deux unions de l’âme, s’enrichit progressivement (dans la confrontation, discrète mais réelle, avec Hobbes, p. 49-63, et même avec Spinoza, p.192-211) au fur et à mesure que se raffine l’analyse des effets générés (dans les rapports familiaux ou sociaux) par l’imagination et par « la volonté factuelle de convenir » (p. 91-99) et culmine dans la conception de maturité sur la justice divine et humaine (p. 265-299). Le fil rouge du livre est une analyse du concept d’ordre (en tant que « rationalité originaire et hiérarchie de valeurs inscrite dans l’Ordre immuable », p. 67), qui permet à l’A. de soutenir, avec des arguments solides (cherchant avec acribie des preuves textuelles de sa thèse) qu’il existe chez Malebranche « un fondement métaphysique de l’être-en-commun » (p. 68), à savoir « le rapport de tous les esprits avec une même source de lumière, avec Dieu lui-même » (p.85). L’A. revisite l’analyse faite par J. Reiter dans System und Praxis (Fribourg/Munich, 1972), et rediscute la distinction que celui-ci avait proposée dans le but de décrire la dimension « politique » de la métaphysique malebranchiste (entre une a-socialité métaphysique et une dépendance factuelle) et soutient qu’il ne faut pas injustement retrancher du malebranchisme la dimension intersubjective des relations sociales qui découlent, certes, du rapport métaphysique entre l’âme et le corps, marqué par l’inévitable tension entre évidence et vraisemblance, mais qui sont apaisées par la coopération entre raisonnement et expérience. C’est en vue de cette coopération que l’A. insiste sur un aspect moins évident de l’occasionalisme, à savoir la portée « morale » du rapport entre âme et corps, qui n’est autre chose que la nécessité de « maîtriser intellectuellement les liaisons interhumaines » (p. 83) tissées et entretenues pas l’imagination, cette faculté de l’âme qui « ne parle que pour le bien du corps » (comme le dit Malebranche lui-même), mais qui n’en demeure pas moins vitale puisqu’elle permet la sociabilité originaire dont découlent la hiérarchie politique, les rapports d’autorité, le biopouvoir et psychopolitique, les inclinations humaines comme l’estime et le mépris, la soumission et la désobéissance : autant de thèmes qui marquent la deuxième partie du livre (pp.105-160). Il revient à la troisième partie du livre de faire voir comment Malebranche met au point, dans ses œuvres de maturité, une conception articulée de la justice humaine en tant qu’institution de la loi positive, destinée à remédier aux conséquences de la chute originaire : une réflexion féconde qui n’est que l’analogon de l’équilibre que l’oratorien institue en Dieu entre nomothétique et puissance (p.270) et qui ne laisse ni Dieu (législateur suprême) ni les princes (législateurs temporels) agir en dehors de « l’ordre immuable de la justice ».

Cristian MOISUC (Université AL. I. Cuza de Iasi, Roumanie)

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Pour citer cet article : Cristian MOISUC, « CARBONE, Raffaele, La vision politique de Malebranche, Classiques Garnier, Paris, 2018, 328 p.», in Bulletin cartésien L, Archives de Philosophie, tome 84/1, Janvier-Mars 2021, p. 155-223.

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PRIAROLO, Mariangela, Malebranche, Rome, Carocci editore, 2019, 199 p.

Décrire Malebranche d’une manière synthétique, dans une monographie consacrée à un penseur qui se situe à mi-chemin entre les classiques et les modernes (p. 8), illustrant dans son œuvre les contradiction de l’époque baroque et même celle d’une synthèse échouée (p. 169) : voici le pari réussi de M. Priarolo dans ce livre paru dans la série Pensatori de l’éditeur. Dans la lignes des livres condensés et érudits sur Malebranche (Denis Moreau, Malebranche. Une philosophie de l’expérience, Paris, 2004 ou Claire Schwarz, Malebranche. Mathématique et philosophie, Paris, 2019, voir le compte rendu ici même), ce livre se propose de rendre compte des principales articulations du système malebranchiste. Ecrit d’une manière alerte et structuré en trois chapitres relativement égaux portant des titres bref et suggestifs (Conoscere, Essere, Agire), auxquels s’ajoutent une chronologie de la vie et des œuvres de l’Oratorien ainsi qu’une bibliographie essentielle et mise à jour, le livre offre le portrait d’un Malebranche animé pendant toute sa vie d’une même conviction, à savoir l’universalité de la raison. Le premier chapitre permet à l’A. de reprendre le grandes lignes de la théorie malebranchiste de la connaissance (suivant la charnière posée dans la Recherche), y compris du point de vue de l’évolution de la théorie occasionaliste de l’idée, survenue à cause de la controverse avec Arnauld et avec Foucher (p. 78-88). Analysant la doctrine de l’idée efficace et de ses corrélats épistémologiques, à savoir la passivité de l’esprit humain et l’obscurité de l’âme humaine à elle-même (p. 63-77), l’A. signale l’effet paradoxal de l’occasionalisme en matière de morale, c’est-à-dire l’effacement de la notion de responsabilité individuelle (p. 52). On appréciera beaucoup la distinction entre « les bonnes intentions » de Malebranche et « la vérité paradoxale du malebranchisme en domaine épistémologique » (ou du « théocentrisme épistémologique, p.88), c’est-à-dire l’identité entre Dieu et l’homme au nom du savoir absolu (p. 82). Dans le deuxième chapitre, l’A. montre de quelle manière l’oratorien attaque un aspect problématique du cartésianisme (l’existence du monde extérieur), afin d’en fournir une démonstration plus rigoureuse (p. 98), ce qui ne peut pas se faire sans l’appel à la parole divine. Des pages denses et judicieuses retracent les étapes conceptuelles de la polémique avec Dortous de Mairan et reviennent sur les rapports entre l’étendue intelligible et les accusations de spinozisme (p. 101-112). Une dizaine de pages sont consacrées aux rapports entre Malebranche et Leibniz quant au concept de « lois de la nature » (que ce soit celles du mouvement ou celles qui dérivent de la théorie de la création des vérités éternelles (p. 112-128). Le dernier chapitre souligne, avec justesse, les conséquences en matière de théologie d’une thèse chère à Malebranche dès l’époque du Traité de la nature et de la grâce (l’action simple, générale, constante et uniforme de Dieu). La théodicée malebranchiste (qui se fonde sur la reprise, en domaine de la grâce, du fonctionnement des lois naturelles) génère des « conséquences non désirées » (p.139), parmi lesquelles l’A. mentionne l’action générale du Christ, cause occasionnelle de la grâce : un aspect du système occasionaliste qui ne manquera pas d’être exploité par Robert Challe (1659-1721) ou par Voltaire (p.141-146), qui mettront d’autant mieux en cause le concept traditionnel de providence divine. Les conclusions insistent, avec justesse, sur l’ambiguïté du rapport malebranchiste entre foi et raison, ainsi que la double manière de lire le rapport entre la philosophie et la théologie. Il revient donc au lecteur de revivre les ambiguïtés du malebranchisme, guidé par ce livre pour le grand public écrit avec rigueur scientifique.

Cristian MOISUC (Université AL. I. Cuza de Iasi, Roumanie)

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Pour citer cet article : Cristian MOISUC, « PRIAROLO, Mariangela, Malebranche, Rome, Carocci editore, 2019, 199 p. », in Bulletin cartésien L, Archives de Philosophie, tome 84/1, Janvier-Mars 2021, p. 155-223.

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MUCENI, Elena, « Malebranche anti-stoïcien ? Bilan historiographique et nouvelles pistes de recherche », Dix-septième siècle, 2016/2, 271, p. 285-302.

Malebranche, champion de l’anti-stoïcisme radical au XVIIe siècle ? Ne nous hâtons pas d’embrasser sans réserve cette idée commode du paradigme historiographique traditionnel qui dépeint une guerre philosophique sans merci de tous les « augustiniens français » contre le « stoïcisme chrétien » : cet article, très nuancé du point de vue herméneutique, vient endiguer avec bonheur une certaine tendance à raidir les cadres des analyses consacrées à la philosophie dans la deuxième moitié du Grand Siècle. Revisitant quelques exégètes classiques (M. Adam, M. Spanneut, G. Rodis-Lewis, J. Moreau) ou contemporains (G. Gori) aussi prudents et attentifs qu’elle à l’évaluation de l’anti-stoïcisme de Malebranche, l’A. reprend la question formulant l’hypothèse (argumentée de manière convaincante) que la violente critique faite par l’oratorien dans la Recherche ne l’a cependant pas prémuni contre le « virus stoïcien » (selon l’expression célèbre d’H. Gouhier) qui s’est fait sentir dans les œuvres de maturité. L’A. ne remet pas en cause l’anti-stoïcisme de Malebranche mais propose une « atténuation, sinon une véritable remise en question du paradigme d’un Malebranche foncièrement anti-stoïcien » (p. 292). L’herméneutique de l’A. suppose une « interrogation des textes de manière plus approfondie » (p. 286) afin de confronter les « éléments implicites » aux « déclarations explicites » (p. 286). Outre l’identification, dans la Recherche, d’une troisième ligne d’attaque contre le stoïcisme, à part les deux lignes déjà repérées par l’exégèse malebranchiste (ce qui prouve que même dans cette direction de recherche toutes les choses n’ont pas été dites !), l’A. pointe certains thèmes essentiels de la philosophie de l’oratorien qui sont « fécondés par des thèmes stoïciens » (p. 294), jusqu’au point de créer, dans une œuvre de maturité comme le Traité de morale, une « proximité » avec le stoïcisme, au risque d’engendrer des « conflits et des incohérences avec les axiomes essentiels de l’occasionalisme » (p. 294). Les thèmes où il serait possible d’entrevoir l’influence stoïcienne sont la conception de la liberté (définie, dans une tonalité résolument anti-janséniste, comme « force de l’esprit »), de la société humaine (dont l’A. remarque des « ressemblances marquées avec la doctrine stoïcienne de l’oikeiosis », p. 300) et de la vertu « pratique » (point sur lequel il semble s’inspirer du De officiis). L’article met judicieusement en lumière, sans pour autant vouloir épuiser le potentiel de l’hypothèse initiale, l’influence lente et sous-jacente d’un « stoïcisme redivivus » (p. 302) que l’oratorien aurait repris tout naturellement dans les œuvres de maturité, après l’avoir combattu dans les œuvres de jeunesse. Une raison de plus d’éviter les lignes de démarcation trop rigides tracées par l’historiographie philosophique.

Cristian MOISUC

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Pour citer cet article : Cristian MOISUC, « MUCENI, Elena, « Malebranche anti-stoïcien ? Bilan historiographique et nouvelles pistes de recherche », Dix-septième siècle, 2016/2, 271, p. 285-302 » in Bulletin cartésien XLVII, Archives de Philosophie, tome 81/1, Janvier-mars 2018, p. 171-223.

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ROUX, Alexandra, « Adam chez Leibniz et Malebranche : l’empire du concept et la voix du symbole », Dix-septième siècle, 2016/4, 273, p. 707-727.

Spécialiste reconnue de Schelling et de Malebranche, l’A. s’intéresse dans cet article au rôle que joue le symbole d’Adam dans la philosophie de Malebranche et de Leibniz. Plus qu’un symbole propre au discours théologique, Adam apparaît dans les œuvres de ces deux auteurs comme une « figure […] en vue de méditer la condition humaine » (p. 707). Ainsi l’A. veut-elle mettre au jour « l’enrichissement du symbole adamique par la philosophie », avec tous les bénéfices et les périls que cette démarche comporte, un des buts assumés de l’article étant de déterminer la résistance du symbole (théologique) aux contraintes des systèmes (philosophiques). Même si l’article se veut « modeste », l’enjeu qui l’anime est lourd, puisqu’il s’agit de surprendre chez les deux auteurs la manière dont Adam a glissé, peu à peu, du statut augustinien de premier pécheur au statut philosophique de premier homme. Avec acuité, l’A. remarque l’importance, tant pour Leibniz que pour Malebranche, de la figure d’Adam ante-lapsaire (p. 709), ce qui traduit une volonté commune (malgré les motivations différentes) de conférer à cet Adam un rôle philosophique proprement dit. On comprend, à lire les pages dédiées à l’Adam leibnizien (p. 709-718), que la figure de celui-ci intervient (notamment dans le Discours de métaphysique) au cours de l’élaboration de la notion de « substance individuelle » et que le philosophe s’est efforcé d’éviter autant que possible, lors de son échange épistolaire de 1686 avec Arnauld, le dangereux virage théologique que son correspondant essayait d’imprimer à la notion de « substance individuelle », accusée de mettre en danger la liberté de Dieu (p. 711). L’A. prouve que, pour maintenir la notion de « substance individuelle » à l’écart des enjeux théologiques, Leibniz a dû « brosser un portrait minimaliste d’Adam » et décrire ainsi un « Adam vague [qui] possède des prédicats réduits au minimum » (p. 716). L’A. souligne donc, à juste titre, que la réussite philosophique de la démarche leibnizienne est accompagnée par la perte de la dimension symbolique et historique, l’Adam leibnizien étant devenu « un nom transversal à tous les mondes possibles » (p.717). L’Adam malebranchiste (p. 719-727) n’est pas moins paradoxal, la figure du premier homme étant polysémique (soit comme le premier de la lignée des hommes, soit comme le Christ-à-venir dont parle saint Paul). Cette dualité paradoxale pour la philosophie mais très naturelle pour la théologie amène Malebranche à se concentrer, lui aussi, sur l’Adam d’avant la chute, qui « figure » Jésus-Christ. Les difficultés théologiques de cet Adam malebranchiste avant l’heure (selon l’expression célèbre de F. Alquié), se manifestent pleinement dans la question du rapport entre l’âme et le corps, décisif pour comprendre l’avènement et surtout la cause du péché originel, qui reçoit chez l’oratorien un traitement philosophique et une définition quasi-mécaniste (maintenue dans toutes les œuvres et la Correspondance), à savoir la perte du pouvoir exceptionnel de suspendre la communication des mouvements du corps à l’âme. L’A. insiste sur le statut « exceptionnel » de ce pouvoir réel d’Adam ante-lapsaire (p. 722) qui oblige cependant Malebranche à le penser comme un « rien » suspensif (p. 726), ce qui soulève de redoutables difficultés quant à la nature de cet « être sans épaisseur » (p. 726), dont le statut bascule incessamment entre le caractère « exotique », de par sa condition ante-lapsaire et le caractère « fraternel », à cause de sa finitude post-lapsaire (p. 727).

Cristian MOISUC

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Pour citer cet article : Cristian MOISUC, « ROUX, Alexandra, « Adam chez Leibniz et Malebranche : l’empire du concept et la voix du symbole », Dix-septième siècle, 2016/4, 273, p. 707-727 » in Bulletin cartésien XLVII, Archives de Philosophie, tome 81/1, Janvier-mars 2018, p. 171-223.

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