Paris

Bulletin de Philosophie médiévale XII

Comptes rendus d’ouvrages paru en 2006 (complément)

1. « Ad Ingenii Acuitionem ». Studies in Honour of Alfonso Maierù, ed. by S. Caroti, R. Imbach, Z. Kaluza, G. Stabile & L. Sturlese, « Textes et études du Moyen Âge » 26, Louvain-La-Neuve, Fidem, 2006, viii-594 p.

Ce bel ouvrage propose vingt-deux articles réunis en hommage à Alfonso Maierù. Ces contributions couvrent l’ensemble du champ de l’histoire intellectuelle du Moyen Âge, mais curieusement seule une minorité d’entre elles traitent d’histoire de la logique, alors que c’est dans ce domaine que le professeur de la Sapienza, né en 1939, s’est d’abord illustré, notamment avec sa Terminologia logica della tarda scolastica (Rome, 1972), et l’édition des actes du 5e symposium européen de logique médiévale, English logic in Italy in the 14th and 15th Century (Napoli, 1982). A cet égard, d’ailleurs, on peut regretter que ce volume d’hommage ne contienne aucune indication biobibliographique concernant la personne honorée, et en particulier une liste des articles publiés au cours de sa carrière. Dans le cas de quelqu’un d’aussi discret (et mal connu en France) qu’Alfonso Maierù, la chose eût été utile.

On peut regrouper thématiquement les contributions (quoiqu’il ne faille sans doute pas spécialement chercher une unité à ce volume qui manifeste surtout la vitalité et la diversité des études médiévales en Europe aujourd’hui). Un premier ensemble comprend des études d’histoire institutionnelle : L. J. Bataillon édite un poème proposant une satire des pratiques scolaires de la logique médiévale, W. Courtenay présente le système d’étude de théologie à Paris au XIVe siècle, Z. Kaluza, l’enseignement de l’éthique à Paris au XVe siècle, J. Hamesse l’évolution des florilèges avec le passage à l’imprimerie, et O. Weijers, la cérémonie d’inceptio à Oxford au début du XVe siècle. Un second groupe porte sur l’histoire de la logique, au sens large : S. Ebbesen étudie la notion de transcasus, S. Knuuttila les interactions entre logique et théologie, C. Marmo, la notion de contexte dans la logique anglaise et la logique continentale, C. Panaccio et I. Bendwell, l’usage de la connotatio chez Oresme, L. Sileo la question de la nomination divine chez Odo Rigaldi et I. Rosier-Catach, la locution angélique. Enfin, le dernier ensemble regroupe des thèmes d’histoire de la philosophie au sens large (en incluant l’histoire des sciences et l’histoire de la théologie) : S. Caroti s’intéresse à la notion de reactio chez Jacopo da Forli, I. Costa à l’usage de la finalité dans la Monarchie ; Dante est également à l’honneur (en l’occurrence avec le Banquet) dans les contributions de P. Porro et Th. Ricklin ; B. Faes de Mottoni s’intéresse à une question sur le rapt, A. de Libera étudie l’origine scolastique du principe leibnizien du rapport entre action et sujet, O. Lizzini la prophétie chez Avicenne, L. M. de Rijk, l’individuation chez Guirla Ot, Godefroid de Fontaines et Pierre Auriol, L. Sturlese la cura monialium chez Eckhart, L. Valente s’intéresse aux transcendantaux dans la tradition boécienne du XIIe siècle et A. Zimmermann aux lois de la nature dans la philosophie naturelle médiévale.

Disons-le tout de suite, les contributions sont d’une bonne tenue et le lecteur aura tout à gagner à se perdre dans les méandres de ces questions de quolibet. A titre d’exemple, on prendra en considération, brièvement, une ou deux contributions dans chacune des catégories dégagées. Dans le domaine de l’histoire institutionnelle, W. Courtenay reprend le dossier des études de théologie à Paris au XIVe siècle en critiquant une méthode fréquemment utilisée pour parvenir à une approximation des dates de tel ou tel auteur, à savoir la méthode qui consiste, à partir d’une date certaine dans le curriculum, à déduire une autre date probable en additionnant ou retranchant la durée minimale requise pour l’obtention d’un diplôme. Or une telle méthode (utilisée notamment par Glorieux) est sujette à caution dans la mesure où l’usage des titres universitaires peut se révéler un peu laxiste. En particulier, dans la seconde moitié du siècle, le titre de bachelier en théologie ne permet pas de conclure que le bachelier en question a lu ou est en train de lire les Sentences. Le lecteur trouvera également dans cet article plusieurs éléments importants sur la nature des principia aux Sentences. Dans la même catégorie, Z. Kaluza propose une passionnante enquête sur les cours d’éthique à Paris, à une époque où l’université est présumée s’être assoupie. En examinant successivement les modalités d’enseignement, le corpus étudié (notamment les sources et la littérature secondaire, c’est-à-dire les commentaires des XIIIe et XIVe siècles qui semblent les plus lus à l’époque), et le statut des enseignants, Z. Kaluza montre bien comment ce cours sur l’Éthique à Nicomaque s’inscrit dans le contexte d’une prise en charge de l’éthique par les théologiens et de la croissance de l’aristotélisme chrétien.

Dans le cadre de l’histoire de la philosophie et en particulier de l’histoire de la logique, on peut signaler le court mais stimulant travail d’auto-révision auquel se livre S. Ebbesen. On trouve dans la littérature des sophismes le recours au terme transcasus (indiquant qu’une proposition passe du vrai au faux ou inversement) auquel S. Ebbesen attribuait une possible origine stoïcienne sans pouvoir en identifier clairement les voies de transmissions. La reprise du dossier permet de montrer qu’en fait, le terme a une origine aristotélico-boécienne (il se trouve dans la traduction des Topiques) pour indiquer de façon plus générale le changement d’une chose (par exemple qu’elle cesse d’exister). On retrouve le terme dans l’Ars meludina avec le double sens, mais au XIIIe siècle, à partir d’Albert le Grand en particulier, c’est le sens aristotélicien qui domine. Ceci conduit S. Ebbesen à attribuer une origine strictement aristotélicienne à l’usage médiéval de transcasus.

A la frontière de l’histoire de la logique et de l’histoire de la philosophie, C. Panaccio et I. Bendwell examinent l’usage de la notion de connotatio dans les Quaestiones super De anima de Nicole Oresme, dans le but de montrer l’ancrage nominaliste (voire ockhamiste) du maître normand. Après avoir rappelé ce qu’ils entendent par nominalisme, les deux auteurs examinent trois exemples d’application nominaliste de la connotation, dans l’analyse du mouvement, de la species intelligibilis et de la connaissance de la substance singulière. Malgré ses qualités, cette contribution laisse quelque peu perplexe. Si les deux auteurs admettent qu’Oresme n’a pas laissé de traité de logique et que son nominalisme supposé est contesté, ils n’en estiment pas moins que l’on peut le qualifier de nominaliste si l’on entend par là une position ontologique précise liée au statut des universaux. On peut se demander si une telle conception du nominalisme convient au milieu intellectuel médiéval, et si l’exclusion de la dimension théologique du nominalisme est légitime (par exemple, sur la question des noms divins). Mais l’essentiel n’est pas là. Pour prouver le nominalisme d’Oresme, les auteurs allèguent un sens de « universel » qui provient directement de la critique de Platon par Aristote dans le VIIe livre de la Métaphysique. Les auteurs en concluent que « l’existence réelle des universaux est rejetée du revers de la main ». Mais il faudrait alors préciser que la position platonicienne mentionnée ici est un repoussoir commun au Moyen Âge et que personne ne soutient une telle thèse, même parmi les plus radicaux des formalizantes. Personne ne soutient l’existence réelle des universaux de façon séparée. Il serait plus judicieux de parler d’engagement ontologique pour caractériser le nominalisme, mais dans ce cas la frontière devient plus poreuse. Cette porosité se retrouve quand les auteurs allèguent un texte plus tardif (le Tractatus de configurationibus) pour introduire la question de l’imaginatio, entendue comme une conception instrumentale d’objets comme le point. Que cette conception instrumentale soit nominaliste reste à démontrer. Sans doute, l’imagination mathématique permet d’éviter de faire du point et autres entités semblables des entités réelles, mais elle permet aussi, comme le dit Oresme dans le De spera, d’éviter un engagement à la vérité et à la fausseté. L’outil n’est donc pas réductible à une question d’ontologie. D’autant que S. Caroti a montré dans plusieurs études le lien entre l’imagination et les modi rerum, eux-mêmes dépendants d’une théorie du signifiable par complexe. Les auteurs évacuent le problème en estimant que les Questions sur le De anima sont antérieures aux questions sur la Physique où l’on trouve un usage massif des modi rerum. La datation des commentaires oresmiens est un exercice difficile, d’autant que ces deux séries de questions sont sans doute très proches. Néanmoins, on peut estimer que la disparition du vocabulaire des modi rerum est liée à la condamnation de Jean de Mirecourt en 1347. Ce qui permettrait de situer la Physique avant le De anima. Entendons-nous bien, il ne s’agit pas de contester qu’Oresme fût nominaliste, mais seulement de souligner que son enrôlement sous cette bannière ne peut se fonder sur l’étude d’un terme (la connotation, qu’il ne définit jamais et dont on peut se demander s’il fait un usage véritablement technique) dans un seul ouvrage, sans égard pour le reste de l’œuvre oresmienne et ses éventuelles évolutions internes. Il n’est pas possible de passer sous silence tous les éléments qui plaident pour une dimension plutôt réaliste de la philosophie de Nicole Oresme. Faire de celui-ci un nominaliste suppose de réfuter l’idée qu’il ait pu être réaliste. En fait, les auteurs apportent eux-mêmes la solution au problème soulevé. Plutôt que de dire que la question des universaux est « réglée » et qu’Oresme « s’aligne sans discussion sur les conclusions atteintes avant lui par Ockham et Buridan », il est sans doute plus exact de dire que ces questions ontologiques sont étrangères à la démarche d’Oresme, qui manifeste à leur égard une certaine indifférence : « Son intérêt se porte sur le travail empirique et sur les élaborations mathématiques beaucoup plus que sur les arguments métaphysiques ».

Christophe Grellard

Bibliographie des années 2007-2008

1. Éditions de textes

1.1. Alberti de Saxonia Quaestiones in Aristotelis De caelo, ed. Benoit Patar, « Philosophes médiévaux » LI, Louvain-la-Neuve, Peeters, 2008, 50*-555p.

C’est un document historiquement important que nous livre ici B. Patar en éditant les Questions sur le Traité du Ciel d’Aristote dues à Albert de Saxe. Ce maître parisien du milieu du XIVe siècle, à défaut d’une grande originalité philosophique (surtout en philosophie naturelle), est l’un des vecteurs de transmission jusqu’à l’époque moderne des positions développées par les nominalistes parisiens, et au premier chef par Jean Buridan qu’Albert reprend assez fréquemment dans ses différents commentaires. L’importance du nombre de manuscrits et d’éditions imprimées témoigne du succès de cet ouvrage. On retrouve dans ce texte ce qui fait la marque de fabrique de cette « physique nominaliste » (quelle que soit la pertinence de cette appellation par ailleurs) : le recours à l’analyse sémantique et à l’argumentation secundum imaginationem qui permettent d’introduire une analyse précise de nouveaux objets comme la pluralité des mondes, qui conduisent peu à peu à modifier à la marge la validité scientifique du modèle cosmologique aristotélicien. Sur toutes ces questions, néanmoins, Albert semble montrer moins d’audace et d’innovation que Jean Buridan ou Nicole Oresme.

L’édition critique s’ouvre sur une introduction de cinquante pages qui apportent un ensemble d’informations factuelles utiles : aperçu biographique, liste des œuvres d’Albert de Saxe (avec les références des manuscrits et des éventuelles éditions), enfin une description des manuscrits des Quaestiones De Caelo et quelques remarques sur les principes de l’édition. Celle-ci s’appuie sur le ms Vat. lat. 1045 corrigé par l’édition de 1492 qui semble d’une qualité suffisante et sur trois autres manuscrits (Paris, Bâle et Rome).

Christophe Grellard

1.2. Iacopo COSTA, Le Questiones di Radulfo Brito sull’« Etica Nicomachea », Introduzione e testo critico, « Studia Artistarum » 17, Turnhout, Brepols, 2008, 588 p.

L’essentiel de cet ouvrage est constitué par la première édition critique du commentaire de Raoul le Breton sur l’Éthique à Nicomaque. Son premier intérêt est donc de combler une lacune dans la chaîne des nombreux commentaires sur l’Éthique produits à la faculté des arts de Paris au XIIIe siècle, et dont un grand nombre restent inédits. On lit encore trop souvent que l’aristotélisme médiéval aurait engendré une philosophie purement spéculative, coupée de l’art de vivre. Cela peut se défendre jusqu’à un certain point si l’on se donne comme point de repère les sagesses antiques ou leurs reprises chrétiennes, d’Augustin à Pétrarque. Mais c’est passer un peu vite par pertes et profits la longue et riche tradition des commentaires proprement éthiques, depuis les textes byzantins traduits par Grosseteste jusqu’à ceux des maîtres ès arts du Moyen Âge tardif.

L’ouvrage comprend une longue introduction (environ 150 pages) puis l’édition critique (plus de 350 pages), ainsi qu’une bibliographie, un important index des lieux et des auteurs anciens, enfin un index des auteurs modernes. Le texte est édité à partir des cinq manuscrits connus, dont un seul est un témoin complet (à une question près). L’édition proposée semble très rigoureuse.

La tradition manuscrite est particulièrement complexe, et Iacopo Costa en propose une étude minutieuse. Une longue partie est ainsi consacrée à la description codicologique, et surtout à la comparaison de la structure de chacune des versions disponibles. De cette introduction, je retiendrai deux enseignements qui me paraissent importants.

En premier lieu, Iacopo Costa revient sur la question de l’attribution de ce texte, connu comme « commentaire du Vatican ». Si René-Antoine Gauthier avait déjà montré que l’attribution par un manuscrit à Gilles de Rome et par un autre à Antoine de Parme était erronée, un doute pouvait subsister quant à l’authenticité de l’attribution à Raoul le Breton. I. Costa s’attache (p. 99-137) à confirmer l’authenticité de ce commentaire, en le comparant à des passages d’œuvres de Raoul qui sont mieux connues, notamment ses Questions sur le traité de l’âme (dont la IIIe partie est éditée), et le Commentaire des Sentences (inédit, mais dont on possède un manuscrit des trois premiers livres). Les arguments paraissent convaincants, ce qui est d’autant plus intéressant que Raoul le Breton fut un maître de première importance à la fin du XIIIe siècle, dont peu de textes ont à ce jour fait l’objet d’éditions critiques.

En second lieu, Iacopo Costa reprend l’hypothèse faite naguère par R.-A. Gauthier, d’une communauté de vue entre tout un groupe de commentaires à l’Éthique de la fin du XIIIe siècle, qui pourraient dépendre d’une source commune perdue, laquelle serait elle-même fortement dépendante de Thomas d’Aquin (sa Sententia super Ethica, mais surtout la partie correspondante de la Somme de théologie). Ici encore, les textes sont donnés, et la démonstration emporte l’adhésion. C’est l’occasion d’étudier certaines relations entre le commentaire de Raoul le Breton d’une part, ceux d’Albert le Grand et de Thomas d’Aquin d’autre part. De façon générale, Iacopo Costa souligne une grande dépendance de Raoul à l’égard de Thomas.

A l’occasion de cette démonstration, l’auteur est conduit à faire des mises au point sur certains thèmes qui manifestent cette insertion dans une tradition commune. Il commence par le thème de la sunesis, l’intelligence pratique évoquée par Aristote dans le chapitre XI du livre VI. Il montre que la doctrine de Thomas est différente de celle d’Albert, et qu’on retrouve chez Raoul la thèse thomiste de l’antériorité de la sunesis sur la phronèsis ou prudentia. Il en va de même en ce qui concerne le sujet de la chasteté ou de la débauche (continentia, incontinentia), où Raoul soutient après Thomas que leur sujet ne saurait être la raison mais la volonté. Enfin, à propos de la vertu héroïque, la situation est quelque peu différente : là, il ne s’agit pas d’une dépendance à l’égard de Thomas, mais on constate que plusieurs commentaires (celui de Raoul, celui de Gilles d’Orléans, et un commentaire manuscrit dit « Anonyme d’Erlangen ») proposent une même doctrine originale, différente de celle d’Albert et de Thomas, selon laquelle la vertu héroïque est une disposition de la volonté, par laquelle l’intellect est poussé à l’union avec Dieu et les intelligences séparées. Ainsi se confirme l’existence d’un groupe présentant des convergences doctrinales.

On pourra regretter que ces questions proprement doctrinales ne soient pas mises davantage en évidence, et ne soient traitées que dans un passage sur les sources et la chronologie. Mais l’important est qu’elles soient suffisamment présentes pour montrer tout l’intérêt à la fois historique et philosophique qu’il y avait à éditer ces questions de Raoul le Breton sur l’Éthique à Nicomaque.

Joël Biard

1.3. Francisci DE MARCHIA, Reportatio II A (Quaestiones in secundum librum Sententiarum), qq. 1-12, ediderunt Tiziana Suárez-Nani, William Duba, Emmanuel Babey & Girard J. Etzkorn, Leuven, Leuven University Press, 2008 (Ancient and Medieval Philosophy, Series 3 – Francisci de Marchia Opera Philosophica et theologica, II, 1)

Depuis quelques années, la cote de François de Marchia (d’Ascoli ou d’Appignano) est en hausse constante dans les milieux médiévistes. Figure marquante de la théologie parisienne de la fin des années 1310, il fait partie de ces auteurs qui n’ont jamais été imprimés à la Renaissance, mais dont l’influence ne s’est pourtant jamais démentie. Sa connaissance est longtemps restée confidentielle, en dépit du fait que Pierre Duhem ou Anneliese Maier aient attiré l’attention sur son importance. Il est aujourd’hui en passe de se convertir en classique, grâce à l’ambitieux programme d’édition de ses Opera philosophica et theologica, engagé sous la direction générale de Russell Friedman (Louvain) et avec le soutien d’un projet de recherche dirigé par Tiziana Suárez-Nani à l’Université de Fribourg (Suisse). Ce programme d’édition n’est toutefois pas le premier : outre divers fragments parfois percutants publiés par des spécialistes (A. Zimmermann, N. Schneider), le Père Nazareno Mariani – du Collège franciscain de Saint Bonaventure (Quaracchi) – a publié depuis 1993 plusieurs volumes, notamment son commentaire de la Physique, des questions quodlibétiques et un « commentaire » du livre I des Sentences.

Pour ce qui est du livre I des Sentences, les deux projets reconnaissent l’existence de deux groupes bien différenciés de manuscrits : une tradition « mineure » (fondée sur trois manuscrits) et une tradition « majeure » (fondée sur treize manuscrits) ; en revanche, ils s’opposent diamétralement quant à leur chronologie et importance : d’après Russell Friedman et Chris Schabel, le texte édité par Mariani sous le titre faussement neutre de Commentarius au livre I (Spicilegium Bonaventurianum, vol. 31-34, Quaracchi, 2003-2009) correspondrait à une Reportatio précoce, proche des leçons données à Paris, tandis que la tradition « majeure » correspondrait à un Scriptum postérieur, plus important. Mariani est quant à lui tout simplement convaincu de l’inverse. Ces difficultés expliquent peut-être pourquoi les éditeurs de Louvain, qui promettent une édition du « long » Scriptum négligé par Mariani, n’ont pas commencé avec le difficile livre I, mais avec le livre II, conservé sous forme de deux Reportationes : une version « longue », transmise par quatorze manuscrits (parmi lesquels les éditeurs en ont retenu six pour l’édition, dont certains assez tardifs, sur la base de travaux de sonde préliminaires de Girard Etzkorn et Camarin Porter), qualifiée de Reportatio II A (par opposition à une version plus courte qualifiée de Reportatio II B, dont il n’existe qu’un seul témoin manuscrit). Etant donné qu’il s’agit du volume inaugural de la collection, il contient une vaste introduction, rédigée par Tiziana Suárez-Nani et William Duba (p. xi-lxxxix) qui concerne l’ensemble du projet et s’avère donc indispensable pour les volumes futurs. On y trouvera une description des manuscrits, une liste des éditions disponibles et un résumé des thèmes abordés dans le présent volume. Il y manque peut-être une étude plus complète sur la Rezeptionsgeschichte de François de Marchia, qui a continué à être régulièrement cité, de seconde main, jusque dans la scolastique du XVIIe siècle. On trouvera seulement deux pages (p. lxxiv-lxxvi) qui font un point rapide sur l’impact historique de sa doctrine de la création. En plus de cette introduction, il faudra également systématiquement se rapporter à l’étude fondatrice de R. Friedman et C. Schabel, « Francis of Marchia’s Commentary on the Sentences. Question List and State of Research », Mediaeval Studies 63 (2001), p. 31-106, pour avoir une image complète de l’état de la transmission textuelle.

François de Marchia a dispensé son enseignement au studium franciscain de Paris durant les années 1319-1320, ce qui correspond à des années très « chaudes » de la théologie parisienne, dans la proximité immédiate de Pierre Auriol (1318-1320), Landulphus Caracciolo (1318-1319) et François de Meyronnes (1320-1321), alors que Guillaume d’Ockham était presque son contemporain à Oxford (1317-1319). Il n’y a que peu de sources explicites dans le texte (Aristote, Augustin, Averroès), mais parmi les sources implicites relevées par les éditeurs (p. lxxii-lxxiii), on trouve la plupart de ses prédécesseurs – à l’exception notable d’Albert le Grand et Thomas d’Aquin, alors qu’on trouve Durand de Saint-Pourçain et Thomas de Sutton parmi ses références dominicaines. La Reportatio II, q. 1-12 adopte la forme d’un commentaire par questions, et on y trouve tous les thèmes que l’on peut attendre dans ce lieu textuel : le caractère démontrable de la création (avec une distinction entre la création active, creatio-actio et l’objet de cette création, creatio-passio) (q. 1-2) ; le rapport entre création et conservation (q. 3-4) ; la question de la durée des choses permanentes et du temps pour les choses successives (q. 5-6) ; la création du point de vue du rapport entre les créatures et Dieu (q. 7-8-9) ; la création comme acte de l’intellect ou de la volonté (q. 10) ; le sujet de la création-action, ce qui donne l’occasion à François de donner une discussion approfondie du concept d’actio (q. 11) ; et enfin la problématique classique de l’éternité du monde (q. 12), interprétée une fois de plus à l’aune de l’action divine, pour laquelle François rejette l’idée qu’un effet éternel serait impossible et défend la compatibilité entre la création d’entités permanentes et l’éternité. On sera ravi de constater une fois de plus que les théologiens parisiens médiévaux étaient bien moins créationnistes que ceux qui officient aujourd’hui en ces mêmes lieux : s’il l’on entend par création la simple conservation des choses dans l’être, François admet qu’elle est démontrable ; mais « en tant qu’elle est une production totale de la chose du néant vers l’être (de non-esse ad esse) (…) il me semble clairement que la création n’est pas démontrable », conclut notre franciscain (p. 73).

Jacob Schmutz

1.4. HERVAEUS NATALIS (HERVÉ DE NEDELLEC), On Second Intentions – De secundis intentionibus, English Translation and Latin Edition by John P. Doyle, Milwaukee, Marquette University Press, 2008 (Mediaeval Philosophical Texts in Translation, n° 44), 622 p.

C’est au terme d’une longue carrière que John Patrick Doyle (né en 1930), aujourd’hui professeur émérite à l’université jésuite de Saint Louis (Missouri, USA), nous offre une édition et traduction complète de l’un des textes mythiques et fondateurs de toutes les théories de l’intentionnalité, à savoir le traité De secundis intentionibus du dominicain d’origine bretonne Hervé Noël ou Hervé de Nédellec (†1323), le Doctor Perspicacissimus. Depuis les années 1960, Jack Doyle a énormément écrit sur les doctrines scolastiques et néo-scolastiques de la connaissance, dans le sillage d’une certaine tradition allemande et autrichienne (Meinong, Brentano). Ses travaux sur Suárez ont été déterminants pour les recherches de Jean-François Courtine. Il s’est toujours passionné pour ce qu’il considère comme une authentique invention médiévale : la cartographie du règne des pensées qui déborde la sphère de l’être actuel pour faire signe vers l’irréel, le fictionnel, le transcendantal, ou encore le néant. Suivant les intuitions des universitaires allemands Wolfgang Hübener (†2007) et Theo Kobusch, Jack Doyle y voit le signe d’une transformation profonde de la métaphysique d’Aristote, focalisée sur la présence, le réel et l’actualité. L’importance d’Hervé de Nédellec n’a cessé d’être soulignée par les chercheurs, depuis Hübener jusque plus récemment Dominik Perler, et les récentes éditions de son élève François de Prato y ont encore contribué. Le texte du De secundis intentionibus, composé entre 1307 et 1316, avait déjà été édité dans un incunable parisien de 1489, de faible qualité, ainsi que dans quelques éditions postérieures au XVIe siècle. La nouvelle édition de Jack Doyle confronte cette version avec trois manuscrits (Vienne ÖNB, Ms. 2411 ; Vat. lat. 847 ; Bâle UB, Ms. III, 22) pour fournir un texte de travail plus fiable et plus intelligible. Il ne s’agit donc pas d’une édition critique en bonne et due forme, sans stemma codicum ni étude critique de la tradition manuscrite, mais d’un excellent outil pour faire progresser la recherche. Et pour convaincre son lectorat américain de l’importance de l’œuvre, Jack Doyle a réalisé une traduction anglaise complète de l’intégralité du traité, de telle sorte que plus personne ne pourra être excusé d’ignorer ces antécédents médiévaux des doctrines de l’intentionnalité.

Jacob Schmutz

2. TRADUCTIONS

2.1. Dietrich DE FREIBERG, Œuvres choisies, I, Substances, quidités et accidents, Paris, Vrin, 2008, 224 p.

Nous saisirons l’occasion de la parution de ce volume, pour saluer l’initiative de la publication en 4 tomes d’œuvres choisies de Thierry de Freiberg en édition bilingue, latin-français, sous la direction de Ruedi Imbach et d’Alain de Libera. Ce tome I comprend le Traité des accidents et le Traité des quidités des étants, traduits par Catherine König-Pralong avec la collaboration de Ruedi Imbach.

Thierry de Freiberg (1250-1320) a souvent été sinon lu, du moins perçu, ou bien comme une figure de la mystique allemande, néo-albertiste, annonçant maître Eckhart, ou bien comme anticipation de l’idéalisme allemand de la fin du XVIIIe siècle. Il faut dire que sa doctrine fait une place originale à une théorie de l’intellect, tenu pour constitutif de prédicats distincts des choses singulières, échappant à l’alternative du réalisme et du nominalisme tel que le dessinent certains débats du XIVe et du XVe siècles. Nul ne doute que les quatre volumes prévus dans le prolongement de l’édition complète des Opera omnia dans le « Corpus philosophorum teutonicorum Medii Ævi » ne procurent au lecteur une vision plus complète et équilibrée de Thierry, du moins de son œuvre de philosophie première et de théologie – car n’oublions pas, non plus, son œuvre de savant, en optique ou en philosophie naturelle.

Dans un premier temps, le lecteur français découvrira deux traités qui présentent les fondements de la théorie théodoricienne de la substance et des accidents. Le premier, se proposant de critiquer la théorie du rapport entre substance et accident défendue par Thomas d’Aquin, contient une analyse logique et métaphysique des divers sens de la prédication accidentelle. Le second analyse la raison de la quidité, son application à la seule substance ou aux accidents, avec ici encore une critique de la théorie thomiste selon laquelle l’accident pourrait être défini indépendamment de la substance à laquelle il est inhérent.

La traduction proposée est précise, lisible, et évite toute surcharge typographique superflue. Le volume est précédé d’une longue introduction de Kurt Flasch (qui a publié en 2007 un substantiel volume sur Dietrich de Freiberg. Philosophie, Theologie, Naturforschung um 1300).

Joël Biard

3. ÉTUDES

2.1 Études générales

3.1.1. Olivier BOULNOIS (éd.), Généalogies du sujet de saint Anselme à Malebranche, Paris, Vrin, Bibliothèque d’histoire de la philosophie, 2007, 320 p.

Le volume édité par O. Boulnois rassemble onze interventions cherchant à éclairer la réflexion médiévale sur les notions de sujet et de subjectivité. Comme l’indique O. Boulnois dans son introduction, il s’agit d’examiner, à la lumière du Moyen Âge, la thèse selon laquelle Descartes serait l’inventeur de la subjectivité (et par là le fondateur de la modernité). Puisque la recherche récente a remis en cause l’invention cartésienne du sujet, il est légitime de reprendre l’histoire du concept de sujet, en examinant notamment les apports médiévaux au problème. Le but de l’ouvrage, comme l’indique l’introduction, n’est pas de chercher une causalité linéaire, probablement introuvable parce qu’inexistante, mais d’identifier des « marqueurs génétiques », des interrogations et des outils conceptuels permettant de répondre à ces interrogations, marqueurs qui, au Moyen Âge, enrichissent la réflexion philosophique sur l’idée de sujet. Dans cette perspective, le volume propose un parcours qui va d’Anselme à Malebranche. K. Trego examine le statut du sujet éthique, entre intériorité et extériorité, chez Anselme, S. Piron traite de l’expérience de soi chez Pierre de Jean Olivi, F. Berland compare le traitement de la substance chez Descartes et Dietrich de Freiberg, J. Casteigt et S. Maxim étudient chacun un aspect de la subjectivité chez Eckhart, dans le rapport de l’âme à Dieu, C. Michon aborde la question de la réflexivité à partir du débat entre Ockham et Chatton, J. B. Brenet revient sur la querelle anti-averroïste chez Pierre d’Auriol et Grégoire de Rimini en montrant comment ces deux penseurs introduisent la question de l’affectivité du sujet, O. Boulnois et J. Schmutz étudient l’un et l’autre, de façon complémentaire, le rapport entre certitude et appréhension de son existence comme ego, C. Trottmann poursuit les analyses sur le dépassement du moi dans la contemplation du monde et de Dieu chez Charles de Bovelles, enfin, J. C. Bardout clôt le volume en s’interrogeant sur l’absence du concept de sujet chez Malebranche. Dans l’ensemble, il y a une indéniable cohérence des différentes contributions en dépit de la diversité des objets.

A la lecture de ces articles stimulants, on peut faire ressortir un ensemble de complexes questions-réponses (pour reprendre le schéma d’Alain de Libera, évoqué en introduction) qui permet de dégager quelques tendances dans l’approche médiévale de la question du sujet. En un sens le problème principal est de parvenir à stabiliser la vie affective et mentale, pour éventuellement en déduire quelques principes d’ordre métaphysique. De la sorte, les réflexions évoquées dans ce volume s’organisent autour de trois thèmes principaux : identité, subjectité et expérience de soi (qui apparaît à plusieurs reprises dans le retour de la question de l’experiri appliqué à ses propres états mentaux et affectifs). Ces trois thèmes induisent de façon plus ou moins directe la question de la certitude de soi et du statut de cette certitude. Tous les articles abordent sous une forme ou une autre ces enjeux. La diversité rebelle de la philosophie du Moyen Âge, vantée par Vignaux, est sensible dans ce volume et il n’est pas possible de revenir sur chacune des contributions. On dira seulement quelques mots des remarquables études d’O. Boulnois et J. Schmutz, qui se complètent parfaitement l’une l’autre.

L’enjeu de ces deux contributions est d’examiner le statut épistémique et métaphysique de la certitude de soi, après Duns Scot. C’est, dans les deux cas, l’occasion d’une réflexion plus large sur le problème de la certitude, et du fondement de notre savoir. Les deux articles se complètent bien dans la mesure où ils prennent chacun le même problème dans une perspective légèrement différente. O. Boulnois se demande ce qui est certain dans l’ego cogito et comment cette certitude peut être établie ou infirmée. J. Schmutz, en revanche, s’interroge explicitement sur le statut de principe épistémique de la certitude de soi, et de sa substitution progressive au principe de contradiction comme paradigme de la certitude. O. Boulnois commence par rappeler le moment fondateur institué par Duns Scot qui rapproche la certitude des actes de la certitude des principes tout en maintenant la distinction entre l’ordre du nécessaire et l’ordre du contingent. A ce moment fondateur s’ajoute l’ajout par Guillaume d’Ockham d’une nouvelle problématique, celle de l’intuition du non-existant qui soulève la question du rapport de la puissance divine aux événements contingents. En un sens cette problématique est déjà présente chez Duns Scot de façon implicite quand il affirme que l’induction ne donne pas la certitude du fait, mais seulement de sa possibilité. Elle est également présente chez certains des premiers scotistes (par exemple Bernard d’Arezzo, qui dépend de Gauthier Chatton et François de Meyronnes). A partir de là se pose la question de savoir dans quelle mesure la toute-puissance divine peut ou non modifier la certitude des états mentaux qui relèvent de l’ordre du contingent. L’auteur suit le développement de ce problème du côté parisien, avec des incursions à Oxford. La réflexion parisienne est déterminée, d’une part, par la distinction par Buridan d’une évidence absolue et d’une évidence relative ; d’autre part, par la reprise par Wodeham de la certitude métaphysique de l’intuition du je pense, et l’introduction chez lui comme chez Holcot de la question de tromperie divine. C’est à Pierre d’Ailly (qui occupe principalement O. Boulnois ici) qu’il revient de faire la synthèse de ces différentes traditions. Pierre d’Ailly en reprenant la distinction des évidences de Buridan souligne que l’évidence relative peut être trompée et il est ainsi conduit à développer l’idée d’une évidence fausse. Néanmoins, Pierre d’Ailly préserve la certitude de l’ego comme noyau d’évidence absolue. On se permettra ici une remarque : si l’idée d’une évidence fausse est séduisante par les problèmes épistémiques qu’elle soulève, on peut se demander si O. Boulnois ne va pas un peu loin. En fait, il faudrait ici clarifier le rapport à Buridan. Buridan admet également que l’évidence relative peut être falsifiée par la toute-puissance divine, mais il en fait une question théorique plus que pratique. Il s’agit alors de distinguer des degrés d’évidence théorique, quoiqu’en pratique dans la philosophie naturelle, l’évidence soit suffisante pour garantir la vérité de nos connaissances. Il s’agit de circonvenir l’objection sceptique en la limitant à un pur problème théorique (notre incapacité de fait à prendre en compte tous les paramètres de la connaissance à un moment t), tout en lui déniant toute force pratique. On aborde alors le problème de ce que les interprètes anglo-saxons de Buridan appellent son fiabilisme (reliabilism). C’est une question qu’O. Boulnois soulève implicitement quand il dit que pour Pierre d’Ailly la différence entre les deux formes d’évidence est objective et non subjective. C’est précisément le sens du fiabilisme : la justification ne provient pas d’un retour sur soi, mais de critères causaux externes et objectifs. Dès lors, il faudrait déterminer le sens précis de cette évidence fausse : pratique ou seulement théorique, et déterminer le rôle des formes internalistes de justification. O. Boulnois conclut son étude par quelques remarques passionnantes sur la réception du débat dans l’école de Jean Mair, et en particulier chez Gervasius Waim qui va systématiser la radicalité du dieu trompeur et exclure le cogito (dans la mesure où rien ne me garantit que c’est moi qui pense quand on me fait dire « je »), pour ne maintenir que la seule certitude des principes mathématiques. La philosophie naturelle est alors renvoyée en dehors du domaine de la science du côté de la simple opinion.

Ce sont des thématiques semblables que l’on retrouve dans la contribution de J. Schmutz, qui ajoute en outre plusieurs analyses importantes sur la tradition jésuite française et espagnole. L’auteur ouvre son étude par une bonne mise au point sur le statut du premier principe et son rôle dans les réflexions médiévales sur la certitude, afin de montrer comment ce paradigme va progressivement s’effacer face à l’ego, au titre de fondement de la certitude, non sans résistance cependant. Comme O. Boulnois, il rappelle le rôle fondateur de Duns Scot dans l’introduction du problème de la contingence comme objet de certitude, et il insiste également sur l’importance de la distinction des formes d’évidence chez Buridan. Puis Albert de Saxe recueille ce double héritage pour, le premier semble-t-il, poser une équivalence entre la certitude du premier principe et celle du cogito. A partir de cet arrière-plan, l’auteur rappelle comment se développe dans la scolastique moderne la question de l’évidence, et l’introduction de la notion de clarté. Attentif aux lieux textuels où se développent ces réflexions (traités sur le De anima, traités sur la foi), il peut montrer pour conclure que la nouveauté cartésienne n’a pas tant consisté à instituer l’ego comme principe métaphysique, qu’à en faire un usage de fondation de la nouvelle physique. On aurait seulement aimé que l’auteur mette à profit sa vaste érudition historique pour appuyer son acuité philosophique. En particulier, il eût été souhaitable de préciser le statut de Buridan dans l’enseignement scolastique moderne. De fait, la triple évidence, morale, physique et métaphysique se trouve exactement (et l’auteur en est conscient) chez Buridan. Faut-il en conclure à une influence directe ou indirecte (via Jean Mair par exemple) ?

Christophe Grellard

3.1.2. Bénédicte SÈRE, Penser l’amitié au Moyen Âge. Étude historique des commentaires sur les livres VIII et IX de l’Éthique à Nicomaque (XIIIe-XVe siècles), Turnhout, Brepols, 2007, 485 p.

Disons-le immédiatement : ce livre saura satisfaire aussi bien l’historien que le philosophe. Partant du constat d’historien que la société médiévale est une société d’amitié, B. Sère cherche à élucider le discours théorique déployé au Moyen Âge pour penser ce fait. Plus précisément, elle prend appui sur le « choc » produit par la réception de l’œuvre d’Aristote au XIIIe siècle pour examiner la production d’un discours de l’amitié dans les commentaires à l’Éthique à Nicomaque. Par ce biais, l’enjeu est de mettre au jour un processus d’acculturation qui rend possible l’adaptation de l’arsenal théorique antique à une situation historique nouvelle. De la sorte, l’auteur veut montrer que le commentaire scolastique n’est pas coupé de la réalité sociale de son temps, mais qu’il est à la fois miroir et acteur de son époque. Ainsi, le savoir médiéval apparaît-il comme vivant, réactif et fonctionnel. Ne serait-ce que pour cette mise au point qui bat en brèche les clichés éculés sur la scolastique, ce livre est bienvenu. Mais l’ouvrage va bien au-delà de ce rappel, en ce qu’il se montre attentif aux doctrines développées par les médiévaux.

L’ouvrage s’organise en deux parties. La première partie est consacrée à l’acculturation du concept d’amitié, via la réception d’Aristote. Un premier chapitre rappelle les conditions de la réception de l’Éthique à Nicomaque au Moyen Âge. L’auteur distingue deux lignes interprétatives principales, l’une alberto-thomasienne, l’autre buridanienne. Néanmoins, ce schéma un peu figé est immédiatement nuancé par l’importance reconnue au commentaire de Guiral Ot, dont Buridan est tributaire, de même qu’il est aussi tributaire de Thomas. De la sorte le stemma influenciae (p. 64), pour utile qu’il soit dans la mesure où il permet de visualiser à grands traits les rapports des uns et des autres, est d’une portée nécessairement limitée. Peut-être, d’ailleurs, y a-t-il ici une illusion d’optique due au sujet (l’amitié). De fait, si l’on considère un autre thème comme le statut scientifique de l’éthique (commentaire du début du livre I), la dette de Buridan (et à travers lui de Nicole Oresme) envers Thomas est explicite dans l’usage que tous trois font de la notion de materia subiecta. En fait, il faudrait préciser ce que signifient les notions de « lignée interprétative » et d’« influence ». Il ne s’agit nullement de dire qu’une nouvelle interprétation du texte se créé ex nihilo, mais plutôt de mesurer l’impact des commentaires, quasi en termes de bibliométrie. A partir de là, les quatre chapitres suivants vont exemplifier l’idée d’acculturation en montrant comment les thèmes aristotéliciens sont réinvestis dans le contexte médiéval. C’est l’occasion de souligner comment les concepts sont modifiés à la marge, et comment la répétition conduit à créer de la différence. Privilégiant chaque fois un ou deux auteurs, l’auteur aborde des thèmes classiques de la philosophie morale comme les rapports entre amitié et vertu, amitié et hiérarchie sociale, amitié et vie civique, toujours dans le souci de contextualiser le traitement de ces problèmes moraux, à l’opposé de l’idée d’une philosophia perennis, mais sans jamais réduire la philosophie au simple effet d’un milieu sociologique. La deuxième partie porte, quant à elle, sur les « métamorphoses discursives », et cherche à mettre au jour différents moments philosophiques (presque au sens de F. Worms) dans l’usage du texte d’Aristote. Il s’agit ici d’expliciter le travail des deux lignes interprétatives dégagées dans le premier chapitre de la première partie. Le premier moment, en effet, examiné dans le premier chapitre de cette partie est le moment alberto-thomasien. C’est un moment, du point de vue de l’auteur, marqué par une dimension théologique forte, et qui cherche à articuler l’amitié et la charité, voire à subordonner la première à la seconde. Le second moment, dominé par Buridan, est en revanche marqué par la volonté d’autonomie du discours philosophique par rapport à la théologie et l’apparition d’une forme d’humanisme philosophique. Cette double distinction est claire, argumentée et tout à fait recevable. L’auteur aurait d’ailleurs gagné à examiner plus précisément la notion de philautia ou égoïsme vertueux (présente dans son corpus, mais rapidement rejetée n. 147 de la p. 293) qui renforce cette distinction, et souligne l’importance de la position buridanienne. La troisième partie, finalement, étudie le moment correspondant à la fin du XIVe et au XVe siècle. L’auteur y décrit l’appauvrissement de la pratique du commentaire largement fondé sur la répétition des acquis des deux moments précédents et où la transmission prime sur la rénovation. C’est peut-être le point le plus discutable. L’idée que des thèses soient épuisées et transmises sans discussion est toujours suspecte. En outre, comme l’a montré Z. Kaluza dans son étude sur l’enseignement de l’éthique à Paris à cette époque (voir ci-dessus, la recension du volume d’hommage à A. Maierù), derrière l’apparente sclérose se joue surtout une reprise en main théologique de la philosophie morale. Ce dont l’auteur est conscient puisqu’il est aussi question dans ce chapitre de « relance théologale ». On aurait aussi aimé que le terminus ad quem situé en 1470 soit nuancé ou précisé par une analyse systématique du commentaire de Jacques Lefèvre d’Etaples.

Quoi qu’il en soit de ces remarques, il faut redire que l’auteur livre ici un matériau et une méthode remarquable. La méthode, triplement inspirée par M. Foucault, M. de Certeau et A. de Libera, cherche à élucider des épistémè et à mettre en relation des pratiques et des représentations. Ceci suppose deux qualités qui sont rarement réunies chez une seule personne, à savoir la capacité à lire des textes scolastiques déroutants, à décortiquer des arguments qui confinent parfois à l’argutie, et à relier en même temps l’ensemble à un contexte historique et sociologique. Les historiens font rarement l’effort de lire les textes scolastiques, les philosophes dédaignent trop souvent le lien entre l’idéel et le réel. C’est la force de ce livre de tenter la synthèse. Il resterait maintenant à adapter cette méthode à des objets peut-être moins évidents comme les commentaires à la Métaphysique ou aux œuvres de philosophie naturelle. Par leur degré d’abstraction, ce type de textes demandera un effort supplémentaire, mais il semble nécessaire que celui qui veut faire de l’histoire intellectuelle se confronte à tous les types de textes (ne serait-ce que pour éviter de répéter les erreurs gravées dans le marbre des ouvrages de synthèse, par exemple, faire de Pierre d’Espagne et Nicolas d’Autrécourt des « nominalistes », ou prétendre que la théorie de l’impetus de Buridan est reprise par François de la Marche, p. 301). Ne doutons pas cependant qu’une telle peine sera récompensée par la mise au jour de nouveaux problèmes.

Christophe Grellard

3.1.3. Sabina FLANAGAN, Doubt in an Age of Faith. Uncertainty in the Long Twelfth Century, « Disputatio » 17, Turnhout, Brepols, 2008, xiii-212p.

Pour le meilleur (John H. Arnold, Belief and Unbelief in the Medieval Europe, Hodder Arnold, London, 2005) ou pour le pire (Peter Dinzelbacher, Unglaube im “Zeitalter des Glaubens”. Atheismus und Skeptizismus im Mittelalter, Wissenschaftlicher Verlag Bachmann, Badenweiler, 2009), les études sur l’incroyance au Moyen Âge reviennent en force ces derniers temps. De façon plus prudente et mesurée, S. Flanagan rouvre également le dossier, mais en limitant son point de vue, à la fois au niveau de l’objet et de la période. Plutôt que d’affronter la question de l’incroyance en tant que telle, l’auteur s’attache à élucider la valeur sémantique de l’une des conditions nécessaires de l’incroyance, à savoir le doute (dubitatio, ambiguum). De même, plutôt que de postuler une hypothétique unité intellectuelle de ce que nous appelons le Moyen Âge, l’auteur s’en tient à une période qui, indubitablement, possède une telle unité, à savoir ce qu’elle appelle le long XIIe siècle. Ces précautions ayant été prises, le résultat est tout à fait satisfaisant.

L’ouvrage s’organise en sept chapitres. Le premier chapitre cherche à élaborer une typologie des formes médiévales du doute au moyen d’une analyse de type sémantique (qui aurait pu être approfondie, eu égard aux opportunités offertes aujourd’hui par les bases de données informatisées). A partir de ces analyses, les deux chapitres suivants examinent successivement les doutes séculiers et les doutes spirituels. Chaque fois la démarche est la même : il s’agit d’identifier dans les sources littéraires disponibles des situations de doute face à une situation (le plus souvent surnaturelle) et de déterminer comment le doute est résolu ou dépassé. C’est notamment l’occasion de quelques belles analyses sur la notion de conseil. Ce qui guide l’analyse est bien cette idée, soulignée au Moyen Âge, que le doute provoque une situation d’angoisse. Les sources dans lesquelles l’auteur puise ses exemples, et qui sont plus ou moins connues (on retrouve par exemple le fameux Liber de temptatione d’Othlon de Saint Emmeram, à propos du doute sur la foi en Dieu), sont en général bien exploitées, même si l’on peut regretter que le statut littéraire et ses implications pour la véridicité du récit ne soit pas toujours explicité. Quand l’auteur atteste tel ou tel texte faisant référence à une recluse ou à un prêtre qui nient l’existence de Dieu, on peut se demander si l’on est dans le report d’un témoignage sur une situation vécue, ou bien dans le cadre de la littérature exemplaire qui sert de mise en garde à des déviances éventuelles mais non avérées. En outre, la construction parfois rhapsodique des chapitres ne permet pas toujours de suivre précisément les méandres de l’argumentation.

Le chapitre 4 qui constitue le cœur de l’ouvrage est sans doute le plus intéressant et le plus pertinent. L’auteur y reconstruit les théories du doute en s’appuyant sur quelques philosophes et théologiens. A cet égard, d’ailleurs, le chapitre aurait sans doute gagné à figurer avant les chap. 2 et 3 auxquels il aurait fourni la structure théorique qui leur font parfois défaut. La démarche consistant à examiner la réception de ces constructions théoriques dans les œuvres narratives aurait pu être riche d’enseignements. Pour reconstruire cette théorie médiévale du doute, l’auteur s’appuie principalement, et à juste titre eu égard à l’importance de son œuvre, sur Baudouin de Forda et sa De commendatione fidei. L’analyse de cet ouvrage est augmentée par l’étude de quelques textes de Hervé de Bourg-Dieu, de Pierre Abélard (et sa querelle avec Guillaume de Saint-Thierry), de Jean de Salisbury et de Hugues de Saint-Victor. Les analyses sont globalement d’un bon niveau, même s’il eût pu être opportun de suivre l’ordre chronologique dans l’exposition des thèses. Ainsi, celles de Baudoin sur lesquelles l’auteur met l’accent auraient pu être replacées plus précisément dans leur contexte. Il aurait pu être aussi utile de préciser davantage le statut de la foi au Moyen Âge, et son double statut d’assentiment et de vertu (ou habitus), qui est important pour comprendre certaines conceptions du doute (comme par exemple dans la querelle entre Abélard et Guillaume de Saint-Thierry). On pourrait aussi s’étonner de l’absence complète de prise en compte du problème sceptique. Je n’entends pas par là l’usage non critique et non théorique qu’en font la plupart des historiens actuels pour désigner les situations de doute, notamment dans le domaine religieux, mais véritablement le traitement médiéval de la philosophie antique que fut le scepticisme de la Nouvelle Académie (puisque le pyrrhonisme était inconnu au XIIe siècle). Il pouvait être intéressant de rappeler à cette occasion que toute forme de doute n’implique pas le scepticisme. Quoique le doute soit une condition nécessaire du scepticisme, celui-ci relève d’une démarche théorique, consciente et construite. Or, l’un des auteurs dont traite l’ouvrage, Jean de Salisbury, a été l’un des principaux promoteurs au Moyen Âge d’une forme de scepticisme.

Les deux chapitres suivants examinent successivement les bénéfices et les limites du doute. Classiquement, le chapitre 5, qui s’appuie essentiellement sur Abélard, porte principalement sur l’usage du doute comme instrument d’enquête dans les milieux intellectuels. Cet usage particulier du doute, que l’on pourrait alors qualifier de méthodique, par opposition à une forme plus spontanée ou intuitive de doute, pose la question (dont l’auteur semble être consciente mais qu’elle n’affronte pas directement) de l’équivocité de la notion même. Tous les auteurs médiévaux examinés parlent-ils vraiment de la même chose quand ils utilisent le mot « doute » ? Le chapitre 6, de façon un peu curieuse, réduit les désavantages du doute au seul débat sur les rapports entre juifs et chrétiens. L’auteur critique la thèse de G. Langmuir qui relie accroissement du doute religieux et sentiment antisémite. Nonobstant l’intérêt du débat, c’est peut-être une vision un peu réductrice de la question énoncée dans le titre du chapitre. Enfin, l’ouvrage se clôt par une réflexion plus générale sur les vertus du doute, appuyée sur une comparaison entre les conceptions médiévales et modernes du doute. C’est peut-être la partie la moins convaincante de l’ouvrage. L’ouvrage comporte un index mais pas de bibliographie. A propos de la littérature secondaire, on regrette de constater, une fois de plus dans un livre produit dans l’aire anglo-saxonne, l’ignorance de tout ce qui n’est pas écrit en anglais. L’auteur aurait pourtant pu tirer profit des études de H. Schmeck (« Infidelis. Ein Beitrag zur Wortgeschichte », Vigiliae Christianae 5 (1951), p. 129-147), de J. Wirth (« La naissance du concept de croyance », dans Saint-Anne est une sorcière, Droz, Genève, 2003) ou de D. Iogna-Prat (Ordonner et exclure, Aubier, Paris, 1998).

Les quelques réserves, exprimées de-ci de-là, ne remettent pas en cause la qualité générale de ce livre, qui devra figurer dans la bibliographie de toute étude future sur la question du doute et de l’incroyance au Moyen Âge.

Christophe Grellard

3.2 Études sur un auteur ou un courant particulier

3.2.1. Pascale BERMON, L’Assentiment et son objet chez Grégoire de Rimini, « Études de philosophie médiévale » XCIII, Paris, Vrin, 2007, 429 p.

Il manquait, en France comme dans la recherche internationale récente, un ouvrage synthétique sur Grégoire de Rimini. Or sa Lectura sur les Sentences (on ne connaît ou on n’a conservé, à côté de ce texte, que des tables sur Augustin et des lettres destinées au gouvernement de l’Ordre des Ermites de saint Augustin) est, par son ampleur, par la richesse des témoignages qu’elle contient sur les discussions contemporaines, par l’originalité de certaines positions, un monument de la pensée philosophique et théologique du XIVe siècle.

L’ouvrage de Pascale Bermon se compose de deux parties de nature différente. La première est une étude historique sur « Grégoire de Rimini théologien philosophe ». La documentation extrêmement précise se paie de quelques longueurs, néanmoins cette partie contient quelques éléments nouveaux et intéressants. Ainsi, il est souligné que le déroulement des études et la carrière de Grégoire doivent être replacés dans le cadre de son ordre et non de la réglementation en vigueur à la faculté des arts. Or la politique éducative de l’ordre et son intérêt pour l’Angleterre dès 1317-1318 (c’est-à-dire avant les débats autour de l’ockhamisme) sont un élément qui peut expliquer « l’étonnante ouverture à la pensée anglaise de son temps » dont fait preuve Grégoire (p. 30). De même, il semble que chez les Augustins les études de théologie et les études de philosophie restaient plus longtemps imbriquées (p. 37). De même encore, l’activité de Grégoire à Paris et en Italie est mise en relation avec les différents chapitres (1345, 1348, 1351) qui se prononcent sur les « doctrines étrangères » et qui visent notamment la doctrine ockhamiste, en des termes qui ne sont pas exactement ceux des condamnations de 1339 et 1340 à Paris.

L’étude philosophique se tourne vers ce que promettait le titre de l’ouvrage : l’assentiment et son objet. Elle se divise en trois parties portant respectivement sur « Le signifié propositionnel et l’ontologie nominaliste », « Les applications de la théorie du signifié propositionnel », et « L’assentiment ». La première partie, après une étude lexicographique, rapproche la théorie riminienne du complexe significabile de la théorie de l’énonçable (ou énontiable, comme l’auteur préfère dire), telle qu’elle avait été développée au XIIe siècle. Le rapprochement avait déjà été suggéré, mais il est ici mené de façon plus systématique que cela n’avait été fait. A ce propos, il est intéressant de voir Grégoire citer lui-même Alexandre Nequam, et s’inscrire ainsi dans l’héritage des siècles précédents.

L’ouvrage se caractérise par une prise de position très nette contre toute interprétation « réaliste », telle qu’elle était défendue par Hubert Élie. Contre ce réalisme du signifié propositionnel, mais aussi contre toute tentation de rapprocher Grégoire de Meinong et de la conception d’un objet « sans patrie », Pascale Bermon opte pour une lecture résolument « nominaliste » de Grégoire. Je reviendrai sur cette caractérisation, mais en tout cas il est décisif d’accorder toute leur importance aux textes dans lesquels Grégoire souligne que le signifiable de manière complexe n’est pas un étant, pas une entitas, et qu’au sens strict il n’est rien (voir p. 166-167). Selon l’auteur, l’analyse de Grégoire ne se situe pas sur un plan ontologique – l’ontologie de Grégoire restant très parcimonieuse (p. 184) – mais il s’agit d’une analyse épistémologique ou linguistique qui conduit à poser des vérités et non des choses, vérités elles-mêmes ancrées dans la véracité divine. En réalité, c’est la deuxième partie, consacrée aux applications du signifié propositionnel, qui permet de voir la pertinence méthodologique du concept de signifiable de manière complexe. Pascale Bermon étudie de ce point de vue la science divine, l’objet de la volonté, puis la propriété, la relation et la perfection (dans la perspective des personnes divines). Dans toutes ces analyses, le signifiable de manière complexe permet de donner des réponses originales à des difficultés séculaires, et l’auteur défend l’idée qu’il ne doit pas être traité comme une chose mais comme une assertion ; de telles assertions ne sont pas des concepts se référant à des choses, mais des contenus sémantiques s’énonçant nécessairement de manière propositionnelle.

Enfin, dans la dernière partie, Pascale Bermon revient sur l’assentiment. Après avoir restitué son origine antique et tracé son évolution médiévale, elle examine son rapport au jugement. L’assentiment est une assertion portant toujours sur un contenu de format propositionnel. Cette partie apporte à la fois des éléments historiques et des éléments d’analyse conceptuelle sur le rapport entre science, foi et opinion, abordées du point de vue de l’assentiment.

En fin de compte, ce livre propose un parcours qui restitue assez bien les axes forts de la pensée de Grégoire de Rimini et sa place dans plusieurs débats essentiels à la théorie de la science au XIVe siècle. L’auteur défend l’idée que « nous vivons dans un monde où sont présents non seulement des êtres existants mais des vérités » (p. 368), vérités qui ne sont pas produites par nous, qui sont fondées dans la Vérité divine, et que l’on doit reconnaître. Si la déréalisation de ces contenus propositionnels est sans doute conforme aux textes où Grégoire nie qu’un signifiable de manière complexe soit une res ou un ens, si l’on peut y voir comme la projection d’exigences épistémologiques voire sémantiques, leur caractérisation reste purement négative dès lors qu’on refuse toute hypothèse comme celle de l’incorporel ou de l’objet sans patrie. Est-ce tenable ? La question reste sans doute ouverte, mais les contemporains ou successeurs immédiats de Grégoire de Rimini n’ont pas cru pouvoir échapper à l’interrogation sur le statut métaphysique de ces contenus propositionnels, entre ceux qui, comme Buridan ou Pierre d’Ailly, les critiquent au nom des exigences de la référence des termes ordonnée à une stricte ontologie de la singularité, et ceux qui, comme Oresme, les reprennent à titre de modi rerum. Je ne suis pas pour ma part totalement convaincu que l’étiquette « nominaliste » soit ici très éclairante. Elle se réduit à l’affirmation de la singularité ontologique (caractérisation minimale) ou à la parcimonie ontologique (qui, à titre d’exigence, est partagée par certains adversaires des « nominalistes »). Sans méconnaître le fait qu’au XVe siècle on a inclus Grégoire de Rimini parmi les grands ancêtres des nominalistes, on peut se demander si cela permet d’aller au-delà d’une caractérisation purement négative. Mais quoi qu’il en soit, on le voit, ce sont par là les questions essentielles (et difficiles) sur la nature de la doctrine de Grégoire et sur sa place dans les débats épistémologiques du XIVe siècle qui sont soulevées dans cet ouvrage.

Joël Biard

3.2.2. Paul THOM, Logic and Ontology in the Syllogistic of Robert Kilwardby, Leiden-Boston, Brill, 2007, xx-316p.

Dans son introduction, P. Thom expose la méthode qu’il entend suivre pour analyser la syllogistique de Robert Kilwardby (RK) par rapport à celle qui avait prévalue dans son ouvrage précédent (Medieval Modal System : Problems and Concepts, Aldershot, Ashgate, 2003, chapitre 6). Il insiste sur l’absence d’un exposé systématique chez son auteur, du fait de la forme de son commentaire aux Premiers analytiques, émaillé de questions portant sur la lettre ou la doctrine d’Aristote. L’auteur suggère même qu’il n’existerait pas à proprement parler de système syllogistique dans le texte du philosophe anglais, qu’il qualifie d’ « ouvrage de recherche », par contraste avec la paraphrase d’Albert le Grand sur les Premiers analytiques, qui prendrait davantage la forme d’un manuel fortement influencé, on le sait, par les travaux de RK.

L’auteur veut montrer comment RK fait œuvre de philosophe lorsqu’il cherche à défendre la validité de la syllogistique aristotélicienne et son intégration dans un horizon philosophique plus large, en complétant ingénieusement le système formel si nécessaire. Il entend mettre en relief l’inflexion ontologique que le logicien anglais donne à l’ouvrage d’Aristote, en particulier du point de vue de la syllogistique modale. Cela s’illustre notamment par la distinction entre propositions nécessaires par soi (qui concernent les prédications essentielles où seuls figurent des termes par soi et où le sujet contient par soi le prédicat) et propositions nécessaires par accident qui contiennent des termes obliques, des paronymes, dans une relation d’inséparabilité (comme c’est le cas de « instruit » (grammaticus)). De la même façon « tout blanc est coloré » n’a pas de nécessité per se, car une proposition affirmative nécessaire requiert que le prédicat soit affirmé de ce qui est effectivement (actu) sous le sujet (selon la nature, l’imagination ou l’intellection) et non pas de ce qui est sous lui de manière contingente (ce qui se trouve être blanc), ce qui ne veut pas dire que RK exige l’existence en acte du sujet (la constantia subjecti), comme on le sait (p. 21). L’explication des figures est fondée sur la place du moyen terme dans l’ordre des prédicables (nous y revenons plus loin), de même que le principe « dici de omni et nullo » est mis en relation avec la règle de la transitivité de la prédication comme d’un sujet énoncée par Aristote au début des Catégories (p. 157).

L’ouvrage comporte 6 chapitres et un appendice consacré à la relation entre la logique de RK et la logique moderne. Il comporte en début d’ouvrage une liste des exemples ou schémas utilisés au cours de l’exposé et, en fin d’ouvrage, une liste complète des dubia contenus dans le commentaire de RK, avec une référence aux folios de l’édition de 1526, ce qui représente un instrument de travail très utile. Le chapitre 1 est consacré à la proposition, le chapitre 2 au syllogisme, le chapitre 3 à la réduction, le chapitre 4 au syllogisme assertorique, et les chapitres 5 et 6 à la syllogistique modale.

À plusieurs reprises l’auteur se démarque des analyses de H. Lagerlund (Modal Syllogistic in the Middle Ages, Leiden, Brill, 2000), évidemment dans l’analyse de la syllogistique modale (par exemple p. 157, p. 160, p. 209), mais aussi à propos de l’analyse des propositions non nécessaires contingentes (p. 32-34) et de la syllogistique assertorique, où Lagerlund considère que RK n’apporte rien de significatif par rapport à Aristote lui-même (p. 113).

Pour la syllogistique assertorique, l’auteur montre comment RK s’inspire de la Dialectica monacensis et fournit une liste de principes généraux permettant d’engendrer toutes les combinaisons syllogistiques valides selon Aristote, donnant ainsi à la logique une méthode déductive digne de son statut de science selon RK (p. 147). Il montre comment R.K. améliore ainsi la syllogistique modale d’Aristote et trouve parfois des solutions à certaines de ses lacunes, notamment à propos de la douloureuse question des syllogismes à prémisses mixtes. Sa théorie de l’« appropriation » de la prémisse assertorique en fonction de la prémisse nécessaire – cette dernière exigeant que l’assertorique soit interprétée comme « absolue » (de inesse), c’est-à-dire ni temporellement restreinte, ni accidentelle (ut nunc) – permet de résoudre la perplexité du lecteur des Premiers analytiques, qui acceptent un syllogisme formé d’une majeure nécessaire, d’une mineure assertorique et d’une conclusion nécessaire, mais rejettent celui formé d’une majeure assertorique, d’une mineure nécessaire et d’une conclusion nécessaire. La mineure doit être interprétée sémantiquement en fonction de l’exigence de la majeure, comme une assertorique absolue, un peu comme le sujet doit être compris selon l’exigence du prédicat dans la théorie des propriétés des termes (p. 149). Cette théorie est reprise par Albert le Grand. Cette approche « contextuelle » dans l’interprétation de la prémisse n’est évidemment pas favorable à une conception de la syllogistique d’Aristote comme système purement formel (p. 149, p. 161). De nouveau, l’auteur met en relief la série de principes concernant le syllogisme à prémisses nécessaires (pures ou mixtes) qui permet de déduire l’ensemble des combinaisons valides (résumé p. 176-177) et montre l’influence de la Dialectica monacensis. Il en est de même pour le chapitre sur la syllogistique des propositions contingentes (résumé p. 238-239).

On peut regretter que l’auteur ne se fasse pas davantage l’écho des études antérieures et des autres commentaires logiques de RK sur tel ou tel problème (par exemple sur la question de l’implication d’existence des noms indéfinis, à laquelle RK consacre de nombreuses questions dans son commentaire au Peri hermeneias, questions étudiées par O. Lewry ; ou sur la question de la différence entre énoncé et proposition, un classique des commentaires du Peri hermenEias). Il faut également souligner le fait que l’ouvrage est rendu assez ardu par le fait que l’auteur présuppose une connaissance des termes techniques de la logique formelle, en utilisant par exemple la notion de « monotonicité » pour analyser le rôle du principe « dici de omni et nullo » (p. 64 sq). Il fait régulièrement référence à ses autres ouvrages sur le syllogisme (The Syllogism, München, Philosophia Verlag, 1981 ; The Logic of Essentialism, An interpretation of Aristotle’s Modal Syllogism, Dordrecht, Kluwer, 1996). Toutes les distinctions de la logique modale sont également considérées comme connues. L’auteur utilise la notation formelle habituelle de ses travaux sur la syllogistique, laquelle est compatible à la fois avec l’interprétation du syllogisme comme une implication (conformément à l’interprétation de Lukasiewicz) et comme une déduction (au sens de Corcoran et Smiley, cf. The Logic of Essentialism, p. 12 et The syllogism, p. 21-24). Dans le cadre de l’étude sur la syllogistique de RK, cette notation est explicitement employée pour exprimer une inférence ou un argument. Mais l’auteur ne se prononce pas clairement sur la question de la vérité des prémisses chez RK, une question fondamentale sur laquelle nous souhaitons nous attarder, à titre d’exemple.

Bien que l’auteur rappelle que seul le syllogisme « ostensif » (qui prouve quelque chose) requiert la vérité des prémisses (p. 47), tandis que le syllogisme en général ne la requiert pas (il peut y avoir des syllogismes avec prémisses fausses), le statut du syllogisme, entre argument, preuve, inférence et règle d’inférence, n’est pas clarifié systématiquement. Cette question, cruciale, apparaît lors du traitement de la question des figures par RK : l’ordonnancement du moyen terme y est compris à travers la place de celui-ci dans l’ordre des prédicables : d’abord inférieur (sujet) puis supérieur (prédicat) dans la première figure, toujours supérieur (prédicat) dans la deuxième et toujours inférieur (sujet) dans la troisième. Cette explication ontologique semble s’opposer à l’idée que le syllogisme pourrait être une simple implication, comme le montre le cas des syllogismes avec prémisses fausses et conclusion vraie (p. 72). L’explication de l’auteur reste très générale et ne permet pas de comprendre la position de RK qui définit à la fois le syllogisme indépendamment de la vérité des prémisses, sans admettre qu’un syllogisme où une conclusion vraie est tirée de prémisses fausses soit un véritable syllogisme (texte cité p. 72) ; il faudrait pour cela une étude détaillée de la relation entre le syllogisme simpliciter, qui formule une règle d’inférence avec des termes abstraits à propos desquels il n’y a pas de sens à poser la question de la vérité, et pour lequel seul l’ordonnancement correct de la forme selon la figure et le mode compte, et le syllogisme concret, pour lequel il est exigé que la vérité des prémisses entraîne la vérité de la conclusion, comme toute bonne inférence (pour cette distinction voir notamment le texte cité p. 12). L’enjeu de cette distinction est la dimension épistémologique et scientifique dans laquelle la syllogistique doit être comprise, le syllogisme général et abstrait étant toujours compris dans l’horizon de la preuve à laquelle il va donner lieu lorsque les termes abstraits qu’il contient seront remplacés par des contenus reliés à la vérité des choses selon un ordre catégorial précis. L’auteur insiste ainsi à juste titre sur le fait que les propositions nécessaires per se sont comme les théorèmes d’une ontologie générale au sein de la syllogistique modale de RK (p. 19). Ces remarques sur le concept même de syllogisme montrent la grande utilité de l’ouvrage, qui pointe constamment les fondements ontologiques des positions logiques de RK, mais aussi la difficulté de sa lecture, du fait même de la présentation un peu éclatée de cette corrélation forte. Ainsi, pour une proposition, la relation qui existe entre le fait d’être nécessaire, formée de termes per se, dotée de nécessité per se, assertorique absolue, ou essentielle, est davantage distillée au long de l’ouvrage qu’exposée systématiquement. Il en est de même de l’interprétation des figures et du principe du ‘dici de omni et nullo’ dans le cadre de la théorie de prédicables et des catégories, un point capital dans l’inflexion ontologique que RK donne à la syllogistique aristotélicienne, et qui conditionne de manière décisive son traitement de la modalité.

Julie Brumberg-Chaumont

3.2.3. Kurt FLASCH, Initiation à Nicolas de Cues, trad. fr. Jacob Schmutz et Maude Corrieras, Academic Press Fribourg, collection Vestigia « Pensée antique et médiévale », Paris, Cerf, 2008, 150 p.

Dans ce petit livre, Kurt Flasch revient à Nicolas de Cues, dont l’œuvre est un motif récurrent dans son travail d’historien de la philosophie, fait de retours, d’enrichissement et de nuances, qu’il compare volontiers à la fascination de Cézanne pour la montagne Sainte-Victoire. Cet ouvrage est bien plus qu’une simple introduction à l’œuvre du Cusain puisque celle-ci est replacée dans son siècle, le Quattrocento foisonnant et houleux, théâtre de la renaissance florentine, de la chute de Byzance et des guerres contre les Turcs. Flasch refuse d’adopter une approche systématique de la pensée de Nicolas de Cues qu’il préfère aborder par le prisme de la personne et de la vie du cardinal. C’est pourquoi cette Initiation se présente comme une courte biobibliographie, ou une bibliographie intellectuelle de Nicolas de Cues, dont les œuvres sont situées dans leur contexte biographique et historique.

Flasch choisit de suivre l’itinéraire du cardinal et ses multiples voyages, ce qui confère à son livre une structure originale et dynamique sans rompre son unité, ordonnée selon les temps d’arrêt et les événements marquants de la vie du Cusain. Puisque les concepts n’ont pas d’existence désincarnée, indépendante du sujet qui les produit, Flasch fait ressortir trois facteurs qui ont déterminé l’émergence de sa pensée. Tout d’abord, sa provenance sociale d’un milieu aisé, la bourgeoisie marchande de Rhénanie, dont le commerce fluvial est ouvert et tourné vers d’autres espaces, comme l’Italie. Ensuite, le réseau de ses rencontres culturelles et de ses amitiés politiques. Enfin, l’expérience d’une insatisfaction personnelle résultant des années universitaires, qui amène le Cusain à penser un nouveau rapport au savoir, en rupture avec l’institution et l’érudition livresque, et à poser les linéaments de la Docte Ignorance. C’est à travers cette tension entre la linéarité du curriculum vitae et le faisceau de causes occasionnelles que Flasch donne vie à la pensée de Nicolas de Cues : les notions d’unité de l’Église et de concordance de la foi furent forgées lors du Concile de Bâle de 1432 ; et la coïncidence des opposés est quant à elle une intuition, ou une vision, que Nicolas aurait eu pendant un voyage en bateau. Bien que Flasch juge que le De Beryllo soit la meilleure introduction à l’œuvre de Cues, son étude vient en dernier puisque selon lui elle s’explique de manière conjoncturelle par la correspondance du Cardinal avec les moines de Tergensee.

Néanmoins, Flasch propose bien des explications conceptuelles, intervenant comme autant de moments de suspens dans la narration de la macro et de la micro-histoire, et les références bibliographiques et textuelles sont toujours précises et abondantes, quoiqu’un peu datées. Les principaux concepts sont chaque fois développés et commentés. Le parallèle que trace Flasch entre les concepts de concordance, de coïncidence et de conjecture montre qu’il conçoit la production théorique et philosophique du Cusain comme inséparable de ses activités de cardinal et des engagements politiques et diplomatiques qui incombent à cette charge.

Le choix de Flasch de ne pas dissocier l’analyse des textes de la méthode descriptive historique, ou l’étude conceptuelle de la narration biographique, peut avoir pour conséquence de perdre le lecteur novice, à qui ce livre est pourtant destiné, dans une foule de détails où l’essentiel ne ressort pas toujours avec suffisamment de force. Flasch semble appliquer ses thèses sur l’histoire de la philosophie qu’il avait exposées et justifiées dans Philosophie hat Geschichte, même si elles ne sont présentes ici que de manière tacite. Du point de vue de l’histoire de la pensée, on regrette justement que l’ouvrage ne fasse pas davantage état des influences subies par Nicolas de Cues ou de tous les emprunts qu’il a pu faire à Denys le pseudo-Aréopagite, Raymond Lulle ou Maître Eckhart – ce qu’il était au vrai peut-être difficile d’éviter compte tenu des objectifs que l’auteur s’était fixés.

Quoi qu’il en soit, le style enlevé de l’auteur, allié à sa volonté de clarté et de simplicité, font de cet ouvrage passionnant une introduction fort utile aux étudiants et à ceux qui voudraient se faire une première idée sur un philosophe sur lequel n’existent encore que très peu d’études en langue française. La traduction de Jacob Schmutz et Maude Corrieras donne ainsi au public francophone un excellent point de départ pour découvrir Nicolas de Cues, sa vie, sa pensée et son siècle.

Véronique Decaix

3.2.4. William J. COURTENAY, Ockham and Ockhamism. Studies in the Dissemination and Impact of His Thought, Leiden-Boston, Brill, 2008, xvi-424p.

Les travaux de William J. Courtenay sont bien connus des médiévistes, tant des historiens que des philosophes, car ils ont cette qualité rare de porter à la fois sur l’histoire des institutions universitaires, sur l’historiographie de la philosophie et de la théologie médiévales, sur des problèmes philosophiques précis (sur l’idée de causalité et de toute puissance divine notamment) et sur des auteurs singuliers (comme en témoigne son importante monographie sur Adam Wodeham par exemple). Ces différents aspects de l’histoire intellectuelle du Moyen Âge sont présents dans ce recueil d’articles écrits entre 1982 et 2003, articulé autour de la figure de Guillaume d’Ockham. De ce point de vue, le titre est trompeur pour au moins trois raisons : d’abord, il traite du nominalisme en général, d’Augustin jusqu’à la fin du XIVe siècle, et des problèmes méthodologiques liés à l’application de cette étiquette, et non pas seulement de l’ockhamisme ; ensuite, il s’intéresse autant aux anti-ockhamistes qu’aux disciples du Venerabilis inceptor ; enfin, plusieurs articles ne s’intéressent aux contenus philosophiques que latéralement, c’est-à-dire par le filtre de l’histoire des manuscrits et par l’analyse des textes institutionnels des universités.

Si la figure d’Ockham est centrale dans ce recueil, qui commence pourtant avec Augustin, c’est qu’elle a servi à définir des catégories historiographiques qui ne résistent pas à l’épreuve du travail méticuleux de l’historien. Par une sorte d’illusion rétrospective, on a fréquemment relu le nominalisme antérieur au XIVe siècle à travers des lunettes ockhamistes, alors que les nominales étaient préoccupés par des problèmes théoriques fort différents de ceux des oxoniens des années 1310-1330. De même, pour la période postérieure à Ockham, on a souvent cru à l’existence d’une école ockhamiste parce qu’on pouvait lire des textes qui s’attaquaient aux Ockhamistae, notamment dans des statuts universitaires. Les travaux rassemblés ici permettent donc de relire à nouveaux frais l’histoire du nominalisme à travers plusieurs grandes périodes : avant Ockham (première partie du livre) ; la réception d’Ockham en Angleterre et à Paris (partie 2) ; la crise parisienne autour de la pensée d’Ockham dans les années 1340 (partie 3) et ce qu’il advient de ces controverses à la fin du xive siècle (partie 4).

Un premier aspect frappera peut-être le lecteur : hormis la figure de Jean Buridan, qui apparaît ici ou là de manière sporadique, il est surtout question de théologiens dans ce livre. On comprend rapidement cette absence des philosophes de profession dès les premiers chapitres qui entendent, chacun à leur manière, prolonger une réflexion entamée par le Père Chenu dans les années 1930 sur les motivations théologiques des nominales du XIIe siècle. Selon Chenu, la querelle qui fait rage à l’époque d’Abélard concerne d’abord l’unité du nom et de la proposition dans l’étude du savoir divin et des objets de la foi. Le premier article, intitulé « À la recherche du nominalisme », se penche sur les changements dans l’historiographie du nominalisme, malgré la persistance de la lecture gilsonienne, qui situe l’âge d’or de la scolastique entre la chute du nominalisme du XIIe siècle et l’arrivée d’Ockham au XIVe, marquant la déchéance irrémédiable de la philosophie médiévale. Les contradicteurs de Gilson ont peut-être eu trop tendance à simplement inverser l’optique, ne jugeant l’histoire de la philosophie médiévale qu’à travers les occurrences du nominalisme. Outre les travaux de Chenu, l’auteur insiste sur le rôle de Paul Vignaux et de Philotheus Boehner, qui ont redoré le blason d’Ockham et permis les travaux ultérieurs, et de Eiko Oberman qui est l’un des premiers à avoir attiré l’attention sur l’intérêt qu’il y aurait à travailler sur ce qu’il appelait déjà « l’école ockhamiste ». Il ne s’agit pas de célébrer les maîtres du passé, mais plutôt de comprendre comment des schémas forts ont empêché ou permis d’avancer à différentes époques. Courtenay conclut par sa propre position, qu’il partage avec Katherine Tachau et avec beaucoup d’autres historiens désormais : la place d’Ockham et l’existence d’une pensée ockhamiste est beaucoup plus complexe que ce que nous content les histoires linéaires des manuels scolaires. Ockham n’est pas complètement original et sa pensée n’a pas été reçue avec autant d’enthousiasme qu’on a bien voulu le dire, en tout cas pas au point de pouvoir donner naissance à une véritable école de pensée.

Les quatre articles qui constituent la première partie de l’ouvrage sont consacrés à l’hypothèse de Chenu que Courtenay tente d’illustrer à travers plusieurs études, notamment par celle qui a des allures de provocation et qui porte ce titre : « Augustin et le nominalisme ». Car c’est chez Augustin que naît le problème des objets de la foi qui constituera le socle du nominalisme. Les trois autres s’intéressent à la théorie de la signification chez Anselme de Cantorbéry et sur les nominales du XIIe siècle. Chaque fois, Courtenay montre que si le nominalisme a bien rapport aux noms, il n’est pas – ou pas seulement en tout cas – une thèse ontologique sur les universaux. L’analyse des textes sacrés in voce est d’abord un problème à la fois grammatical et philosophique sur la signification des noms. La savoir de Dieu et les objets de la foi doivent être vrais de toute éternité : quelle théorie du nom et de la proposition va permettre de penser cela ? C’est le rapport entre le nom et la chose qui est d’abord problématique, c’est-à-dire entre la contingence du mot et la nécessaire vérité des signifiés. Cela montre bien comment, même si le problème des universaux pointe rapidement, il ne s’agit pas de l’origine première du nominalisme. D’où les problèmes méthodologiques qui s’ensuivent pour appliquer l’étiquette « nominaliste », notamment à Ockham lui-même, que personne ne taxait de nominaliste à son époque.

Suivent donc plusieurs articles sur Ockham et sur la réception de son œuvre et de ses idées en Europe, principalement à Oxford et Paris. L’importance de ces analyses repose à la fois sur la clarification conceptuelle qu’elles apportent sur la pensée d’Ockham et sur les problèmes méthodologiques qu’elles posent. En effet, une idée commune circulait dans la littérature secondaire, selon laquelle l’Université d’Oxford aurait été majoritairement ockhamiste dès les années 1320. Quels critères utiliser pour juger que les auteurs postérieurs à Ockham sont ockhamistes ? Quel sens cela a-t-il de parler d’une « influence » de la pensée d’Ockham ? Ockham lui-même emprunte plusieurs de ses thèses centrales à d’autres auteurs et si on limite l’ockhamisme au refus des universaux, le propos semble un peu faible pour fonder une école ou un style de pensée. Si l’on se réfère aux citations que font ses successeurs de l’œuvre d’Ockham, Courtenay montre que dans les années 1320-1330 à Oxford, Ockham est cité comme un auteur ordinaire, au même titre que d’autres théologiens dont les noms nous sont aujourd’hui inconnus. Dès ces années-là on trouve par ailleurs beaucoup de critiques de la pensée ockhamienne (Jean de Reading, Walter Chatton, Walter Burley), sans compter celles, plus tardives, d’un Thomas Bardwardine ou d’un Jean Wyclif. Comme le montre Courtenay, même Adam Wodeham, le disciple immédiat d’Ockham, s’éloigne de son maître sur de nombreux points. En fait, à la question de savoir quels sont les thèses et les arguments philosophiques associés au nom de Guillaume d’Ockham, Courtenay répond que cela dépend du milieu intellectuel dans lequel ses textes ont été reçus. À Oxford, on retient de lui – et on le critique pour cela – son rejet des natures communes et son analyse des catégories, notamment celles de quantité et de relation, qui posent de nombreux problèmes théologiques relatifs à l’Eucharistie et à la Trinité. A Paris, ce sont plutôt ses idées physiques sur l’irréalité du temps ou sur le mouvement qui sont discutées. En ce qui concerne Oxford, il faut dire, selon Courtenay, qu’il n’y a pas d’école ockhamiste au sens strict, mais seulement en un sens faible, c’est-à-dire qu’on le lit et que l’on discute certaines de ses thèses.

La situation parisienne semble différente, car dans les années 1330-1340 apparaissent dans différents textes l’expression « ockhamistae » ou « secta okamica », notamment chez Michel de Massa et Conrad de Megenberg (auteur d’un Tractatus contra Ockham), mais aussi dans les fameux statuts de la Faculté des arts de Paris des années 1339-1341. William Courtenay montre de manière décisive que ces statuts n’ont pas empêché les théologiens parisiens de suivre Ockham sur bien des points (comme Grégoire de Rimini par exemple) et que ces statuts visaient seulement des maîtres ès arts parisiens de la nation anglo-allemande. On leur reprochait l’usage d’une méthode logique, mais qui n’était pas propre à Ockham. C’est seulement par rapport aux catégories et à la physique que les thèses ockhamiennes étaient visées, mais pas directement pour leur « nominalisme ». Les autorités ont donc utilisé le nom d’Ockham, notamment parce que le Pape était contre Ockham.

Les articles suivants sont autant d’éclairages plus approfondis sur cette histoire : sur l’analyse des statuts de 1339-1340 (chap. 9) ; sur la virtus sermonis (chap. 10), qui constitue l’ancrage théorique des statuts contre les ockhamistes ; sur la conservation des registres et des statuts de l’Université de Paris (chap. 11) ; sur le débat autour de la physique d’Ockham à Paris au XIVe siècle, notamment chez Massa et Megenberg (chap. 12) ; sur la datation du commentaire des Sentences de Massa (chap. 13), point important pour comprendre le sens de la catégorie des « ockhamistae » ; sur l’enseignement parisien de Megenberg (chap. 14) ; sur le problème des catégories chez Michel de Massa et quelques autres théologiens parisiens des années 1335-1340, ce qui permet de comprendre la genèse des statuts de 1340.

La dernière partie du livre s’intéresse à la postérité d’Ockham dans deux contextes très particuliers. L’auteur commence par les Ermites de Saint Augustin, qui se sont particulièrement intéressés à la pensée d’Ockham, mais qui l’ont souvent connue à travers Adam Wodeham. En ce sens, bien qu’ils soient très proches d’Ockham sur certains points de doctrine, comme l’était Wodeham, on ne peut pas vraiment parler d’ockhamistes. Courtenay s’intéresse ensuite à la réception d’Ockham chez les théologiens de Cologne, une fois de plus à travers les lectures qu’ils faisaient d’Adam Wodeham. La même conclusion s’impose : il n’y a pas de véritable ockhamisme. Ce n’est qu’à partir du XVe siècle que les Universités européennes instaureront les écoles de lecture des Sentences ou de certains textes d’Aristote selon différentes voies (scotiste, thomiste, nominaliste).

Le dernier article conclut donc parfaitement le livre : « Existait-il une école ockhamiste ? » William Courtenay y donne une synthèse très stimulante des résultats de plus de vingt ans de recherche sur la pensée d’Ockham, ses sources et son influence. Il regrette que l’on ait eu tendance pendant très longtemps à assimiler « terminisme », « nominalisme » et « ockhamisme », car ce sont finalement des étiquettes à géométrie variable. Comment faire l’histoire du nominalisme ou de l’ockhamisme ? Faut-il partir des catégories du XVe siècle, lorsque Jean de Maisonneuve commence à regrouper les auteurs ? Cela ne décrit pas réellement une école. Faut-il rassembler les éléments les plus saillants de la pensée d’Ockham et en chercher les traces, la fortune, dans la littérature postérieure ? Le problème du choix de ces traits, leur combinaison avec d’autres thèses, chez les uns ou les autres, empêche presque toujours de trouver une véritable école. Faut-il combiner les deux approches ? On restreindra encore plus les possibilités de trouver un dénominateur commun. Courtenay propose une voie plus raisonnable : il n’y a pas de bonne méthode si l’on cherche une école qui n’a pas existé. Être nominaliste ou ockhamiste à Oxford vers 1330 et l’être à Tübingen en 1485 n’a peut-être tout simplement pas le même sens. Les étiquettes changent de sens dans le temps et c’est peut-être une illusion nominaliste que de croire qu’il est possible de les rassembler sous un seul nom. Quoi qu’il en soit, tous les moyens sont bons pour retrouver le sens de ces étiquettes à une époque précise, quand elles existent, ou le sens de leur absence quand elles n’existent pas. C’est ce que montrent avec brio les études réunies dans ce volume.

Aurélien Robert

Le Bulletin de Philosophie médiévale est rédigé dans le cadre des activités du GDR 2522 du CNRS, « Philosophie de la connaissance et philosophie de la nature au Moyen Âge et à la Renaissance » – adresse : 59 rue Néricault-Destouches, BP 11328, F-37013 Tours Cedex 1. Secrétaire du Bulletin : Christophe Grellard, maître de conférences à l’université de Paris I Panthéon-Sorbonne ; directeur du Bulletin : Joël Biard, professeur à l’université François-Rabelais de Tours (département de philosophie/Centre d’études supérieures de la Renaissance). Ont collaboré au présent bulletin : Joël Biard, Julie Brumberg-Chaumont, Véronique Decaix, Christophe Grellard, Aurélien Robert, Jacob Schmutz.