Auteur : Angela Ferraro

MOISUC, Cristian, Métaphysique et théologie chez Nicolas Malebranche. Proximité, éloignement, occasionnalisme, Bucarest, Zeta Books, 2015, 400 p.

Issu d’une thèse de doctorat soutenue en 2011, ce livre étudie les tensions entre métaphysique et théologie qui traversent le système de Malebranche [= M.]. L’A. manifeste son insatisfaction devant « la description pacifiste […] du célèbre et inépuisable rapport entre la raison et la foi » (p. 16) et se refuse à céder à l’« optimisme méthodologique » (p. 22) qui prétend vite évacuer les conséquences de la véritable reformulation des vérités théologiques que l’oratorien a osé entreprendre. Il aborde franchement la question de savoir si l’on peut tenir pour « orthodoxe » la christologie philosophique malebranchiste, vue comme manifestation majeure d’une (dangereuse) tentative d’expliquer et de prouver les dogmes. À cet effet, le recours aux documents de la Congrégation pour la doctrine de la foi publiés par G. Costa (Malebranche a Roma, Rome, 2003) s’avère opportun, car la condamnation vise justement la tendance du « théologien raisonnable » à subordonner la théologie à la métaphysique. Peu tenté par l’analyse archéologique de l’œuvre de l’oratorien et par la mise au jour de son évolution interne ou par l’étude de ses sources, Augustin en particulier, l’A. préfère prendre au sérieux les dénonciations des censeurs romains et d’autres théologiens, tels Arnauld et Fénelon, qui lui semblent plus aptes à faire ressortir l’architectonique du système malebranchiste et le rôle qu’y joue la christologie. Elles constituent de solides indications de recherche et justifient l’importance accordée dans ce volume à la théorie de la connaissance de l’oratorien (examinée au moyen d’outil conceptuels empruntés de M. Henry) et surtout au dispositif de l’attention, entendu comme « machine-à-présentifier » (p. 373) mettant à la portée de l’esprit ce qui est en séparé. En effet, le présupposé métaphysique qui définit la manifestation de l’idée comme balancement entre la proximité et l’éloignement engendre et entretient une relation directe entre la gnoséologie malebranchiste d’une part, et la conception du Christ comme cause occasionnelle de la grâce d’autre part. C’est justement la volonté de défendre jusqu’au bout la vision en Dieu qui aurait poussé M. à attribuer au Verbe incarné une connaissance représentationnelle qui finit par l’empêcher d’agir en véritable sauveur dans la distribution de la grâce. Les décisions prises en théorie de la connaissance par M. auraient donc des conséquences lourdes sur sa christologie, en la menaçant d’absurdité théologique, voire d’hérésie.

Reconnaissons que la voie suivie ici a peu été empruntée jusqu’à présent ; les démonstrations sont étayées par des analyses textuelles minutieuses, des renvois externes pertinents et d’intéressantes discussions de la littérature critique. Regrettons néanmoins le caractère quelque peu tortueux de la recherche et l’emploi peu contrôlé du concept d’« exégèse », qui risque de brouiller encore davantage les frontières entre philosophie et théologie dans la pensée de M. D’une manière plus général, un certain souci de « piété » semble imprégner le propos de l’A., ce qui suscite un mélange de registres dont l’efficacité se révèle douteuse. Ce qui n’ôte rien à la clairvoyance et à la lucidité dont témoigne ce livre, remarquablement attentif à la complexité du discours malebranchien.

Angela FERRARO

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Pour citer cet article : Angela FERRARO, « MOISUC, Cristian, Métaphysique et théologie chez Nicolas Malebranche. Proximité, éloignement, occasionnalisme, Bucarest, Zeta Books, 2015, 400 p. » in Bulletin cartésien XLVI, Archives de Philosophie, tome 80/1, Janvier-mars 2017, p. 147-224.

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