Auteur : Anne-Lise Rey

Raphaële ANDRAULT, La raison des corps, Paris, Vrin, « Problèmes de la raison », 2016, 220 p.

Raphaële Andrault, dans La raison des corps, interroge les usages, fonctions et significations de la catégorie de mécanisme pour l’analyse du vivant après Descartes. Elle montre comment l’histoire des sciences du vivant au XXe siècle, et en particulier celle élaborée par Jean Rostand, a fait du mécanisme la seule méthode viable pour comprendre le vivant, alors même que son unité de sens se révèle introuvable. L’assimilation du corps à une machine suppose d’utiliser des lois du mouvement communes aux corps animés et inanimés et de considérer que l’assemblage des parties produit des effets en vue d’une fin déterminée (ce qui revient à expliquer les organes par leurs fonctions). Mais ces deux dimensions conduisent à des pratiques médicales différentes que R. Andrault détaille en montrant comment la découverte de la circulation du sang par Harvey a « encouragé une définition mécaniste de la vie » et a ouvert la voie à une méthode anatomique du vivant par la corrélation entre fonctions et structures (la fameuse déduction anatomique). Cela conduit à interroger le sens à donner à la finalité des organes (organique ou intentionnelle) afin d’évaluer, avec Canguilhem, la supposée rupture qu’elle introduit dans l’histoire de la médecine. En effet, en revenant sur les différents problèmes et thèmes engagés par l’usage du mécanisme, R. Andrault montre non seulement la multiplicité des significations que prend le terme de mécanisme mais aussi les raisons pour lesquelles on lui attribue une fonction unificatrice dans l’histoire des sciences du vivant. « […] Il est nécessaire de comprendre pourquoi le mécanisme s’est imposé et s’impose toujours, malgré la disqualification dont il fait souvent l’objet, comme une médiation qui serait requise positivement ou négativement, pour penser le lien entre organes et fonctions, les relations entre le vivant et l’inorganique ou même l’articulation entre investigation anatomique et physiologique des corps vivants. » (p. 9)

Elle montre aussi comment Canguilhem, en voulant contrer cette domination du mécanisme en faisant droit à l’hypothèse vitaliste, a contribué à forger une opposition (discutable) entre mécanisme et vitalisme pour distribuer les différentes positions philosophiques et méthodologiques de l’âge classique. C’est en utilisant la méthode de l’épistémologie historique, pour une part issue de Canguilhem, mais contre certaines de ses options, que R. Andrault dénoue méthodiquement les fils qui ont conduit à fonder durablement cette lecture parfois simplificatrice de l’histoire des sciences du vivant.

Le livre est construit autour de cinq chapitres qui procèdent à cette déconstruction. Le premier chapitre (« Le legs cartésien. Mécanisme et observation anatomique ») interroge une interprétation répandue du développement de l’anatomie microscopique et comparée, entendue comme illustration du programme mécaniste cartésien. En s’appuyant sur la lecture de différents textes de Malpighi, l’auteure montre comment le recours à l’observation anatomique microscopique peut, certes, être lu comme un développement du programme cartésien, dans la mesure où l’on conçoit l’analogie avec la machine comme un outil didactique et une méthode heuristique, mais à condition de trancher le statut (ambigu chez Descartes) du recours à la visualisation dans le fonctionnement du vivant. La référence à Leibniz intervient ici pour montrer qu’il n’y a pas d’opposition entre observation et recherche des causes pour peu que cette observation soit « subtile », c’est-à-dire « propose une visualisation fine de ses rouages internes » (p. 43). À nouveau, les analyses menées par R. Andrault montrent que la soumission d’un certain nombre de médecins au programme méthodologique cartésien ne permet pas de déterminer de manière univoque le rapport entre anatomie et explication fonctionnelle. L’analogie avec la machine est, par exemple, comprise de manière très différente par La Forge et Sténon : nécessité de produire des conjectures physiologiques pour l’un, contre mise en évidence sensible des structures pour l’autre. Cela permet de comprendre qu’en fonction de la lecture qui a été faite de Descartes, on ait pu promouvoir deux types d’organisation des savoirs médicaux assez opposés : l’anatomie est soit étiologie, soit simple propédeutique. Ainsi, plutôt que de faire du programme cartésien un réductionnisme explicatif, R. Andrault propose de voir dans le mécanisme une « maxime heuristique » (p. 64), pour reprendre une formule de Hempel, qui ouvre un espace de questionnement épistémologique.

L’analyse de la fameuse lettre de Leibniz à Michelotti de 1715 permet de nuancer le sens de la réduction mécanique et de faire de l’investigation médicale empirique sa condition, de telle sorte que la question devient désormais moins celle de savoir en quels sens et jusqu’à quel point le programme cartésien fut interprété comme un réductionnisme que de comprendre les enjeux épistémologiques de la visualisation dans la méthode anatomique. C’est l’objet du deuxième chapitre (« Les fonctions du visible. L’analyse et l’usage des organes ») qui porte à la fois sur la reconfiguration des rapports entre organes et fonctions et, à partir de la notion leibnizienne de « machine de la nature » sur les usages du finalisme dans l’explication du corps vivant. En s’appuyant sur une très solide connaissance de Sténon (R. Andrault a édité son Discours sur l’anatomie du cerveau en 2009), l’auteure montre comment l’interprétation que Sténon fait de l’incitation cartésienne à pénétrer à l’intérieur de la machine, depuis la promotion d’une visualisation anatomique plus aiguë, le conduit à redéfinir ce qu’est un organe : une fibre plutôt qu’un muscle qui se conçoit moins par sa fonction que par ses usages. La conséquence immédiate en est l’impossibilité de réduire l’usage d’un organe à une cause finale (plusieurs organes peuvent accomplir la même fonction et cette fonction est ce qui détermine la disposition des organes et leurs rapports) ; se trouve ainsi discutée la « déduction anatomique » des fonctions à partir des structures (p. 98). C’est désormais dans les progrès attendus de l’analyse anatomique (les recherches de Bartholin sur les vaisseaux lymphatiques, celles de Pecquet sur le réservoir du chyle ou encore celles de Sténon sur le canal de la glande parotide) qu’il paraît possible de montrer l’unité et la communication des composants du corps humain pour ressaisir synthétiquement l’ensemble.

Le chapitre III (« Les fins du vivant. Le corps animal comme machine divine ») consacre l’essentiel de ses analyses à la téléologie à l’œuvre dans le concept leibnizien de « machine de la nature ». Leibniz juge les sciences empiriques du vivant utiles à la connaissance des fins car il n’est précisément pas possible « d’anticiper correctement la connaissance des moyens organiques » (p. 112). En s’appuyant sur un manuscrit de Leibniz sur les Éléments de médecine, R. Andrault montre que l’articulation de l’analyse (qui permet de connaître la diversité des fonctions) et de la synthèse (qui doit montrer la coordination des parties) est la condition, selon le philosophe, de la compréhension du corps humain. Mais loin de faire l’économie de l’analyse, Leibniz considère que c’est elle qui justifie le principe du meilleur car elle exprime le rapport entre la simplicité des voies et la richesse des effets. Ainsi, l’idée de la machine, sous la plume de Leibniz, favorise une « vision de la complexité structure-usages » (p. 118) qui ne permet pas d’identifier l’organe à un simple outil. Par la difficulté à isoler fins et moyens dans la machine de la nature et par l’affirmation de la pluralité des fonctions d’un organe, Leibniz distingue fins particulières (difficiles à assigner) et fin générale (l’harmonie). S’il est possible d’identifier des causes finales particulières, c’est seulement dans la mesure où l’on admet une action psychophysique que récuse précisément Leibniz. C’est l’objet du chapitre IV (« La thérapeutique mécaniste. Le corps humain comme organe de l’âme ») qui explicite la position de Leibniz à travers son débat avec Stahl. Ce débat a ensuite construit, dans l’histoire des sciences du vivant, l’opposition entre animisme et mécanisme. La catégorie de mécanisme bénéficie alors d’un élargissement de sens. Ainsi, est mécaniste (à l’instar, par exemple, de Haller) celui qui admet une relative indépendance des réactions élémentaires à l’égard du pouvoir de l’âme (p. 123). Et c’est bien ce que montre la controverse entre Leibniz et Stahl : il s’agit moins de déterminer quelle est la nature des corps organiques que de prendre position sur les rapports psychophysiques et sur le rapport de Dieu à sa créature. L’un des apports importants de ce chapitre est de montrer que la publication par Stahl en 1706 de Différence entre l’organisme et le mécanisme a introduit une confusion durable portant sur le sens de ces deux concepts (organisme et mécanisme) : il ne s’agit pas d’opposer l’animé à l’inanimé mais de distinguer deux modes d’intelligibilité des corps. « Le mécanisme désigne un fonctionnement par grandeurs, figures et mouvements, tandis que l’organisme désigne la manière dont le mécanisme des organes et corps vivants est l’instrument de l’âme. » (p. 125) Et c’est à nouveau Leibniz qui permet d’étayer subtilement les reconfigurations conceptuelles en définissant l’organisme (« ordre et artifice ») comme une propriété des corps qui signale un arrangement mécanique de ses parties. La divergence entre Leibniz et Stahl sur la fonction à faire jouer à la finalité (ainsi que sur sa définition) complète le désaccord : le constat d’une impossibilité à administrer la preuve, par les connaissances anatomiques, d’une action psychophysique conduit, paradoxalement, Stahl à conclure que c’est l’action de l’âme qui permet d’expliquer ce que l’on ne peut prouver par l’observation anatomique.

Mais pour comprendre ce que signifie pour l’intelligibilité du corps de reconnaître qu’il est l’organe de l’âme, il faut s’intéresser au statut de la perception sensible et de l’appétit. Si Stahl fait de ce qui est senti par l’âme le guide pour comprendre le fonctionnement du corps, Leibniz fait porter son attention sur le rapport entre l’anatomie des organes et la « nature physique du perçu ». Leibniz n’utilise donc pas l’harmonie préétablie et l’hypothèse de la concomitance pour mettre en rapport perceptions conscientes et modifications notables de l’activité organique, mais au contraire pour restituer, de manière analogique, la continuité entre les appétits que l’on sent et les appétits que l’on n’aperçoit pas, contemporains des « mouvements intestins » des corps. Cela revient à distinguer deux manières différentes de penser que le corps est organe de l’âme, qui elles-mêmes renvoient à des conceptions différentes de la finalité. C’est sans doute la comparaison des thérapeutiques qui permet de comprendre la différence et la cohérence des deux médecines.

Le dernier chapitre (« Lectures de Canguilhem. La philosophie mécaniste ») peut alors tirer toutes les conclusions des analyses précédemment menées pour discuter la lecture du mécanisme faite par Canguilhem. En montrant les limites d’une interprétation du mécanisme défendue par Jean Rostand comme seule « voie de scientificité de la biologie […] coupée de toute spéculation métaphysique » (p. 169), c’est-à-dire une « lecture anhistorique normative », R. Andrault éclaire les raisons pour lesquelles Canguilhem, dans La formation du concept de réflexe, a construit sa lecture de la pensée de Descartes comme une étape lui permettant, certes, de réhabiliter le vitalisme mais aussi de rendre impossible de penser le mécanisme comme une véritable méthode homogène. À ce titre, l’ouvrage de R. Andrault semble s’inscrire pleinement dans l’épistémologie historique de Canguilhem qui prête attention aux conditions historiques de « formulation du mécanisme pour y percevoir une véritable philosophie. » (p. 189)

C’est donc le dialogue entre l’histoire des idées scientifiques, les enjeux de la philosophie moderne et les clivages épistémologiques qui constitue la richesse et la force de la méthode élaborée par R. Andrault.

L’ouvrage est remarquable par sa capacité à proposer, de manière inédite et convaincante, une relecture nuancée et précise de la catégorie historiographique extrêmement générale de mécanisme, en montrant par des analyses rigoureuses et détaillées de textes-clefs la polysémie des usages de ce terme et les conséquences qui en résultent pour penser les rapports entre l’âme et le corps, le statut de la finalité, les enjeux thérapeutiques. La construction de ce cadre d’analyse (qui met en relation positions médicales et décisions philosophiques) est ce qui fait comprendre la singularité de la pensée de Leibniz et en particulier la signification du concept de « machine de la nature », saisi dans le contexte des discussions mécanistes et médicales, ainsi que le débat avec Stahl sur la signification à donner, dans ce cadre, au concept d’organisme.

Anne-Lise REY

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Pour citer cet article : Anne-Lise REY, « Raphaële ANDRAULT, La raison des corps, Paris, Vrin, « Problèmes de la raison », 2016 » in Bulletin leibnizien III, Archives de Philosophie, tome 80/3, avril-juin 2017, p. 561-623.

Du même auteur :

  • Anne-Lise REY, « La dynamique du vivant », Archives de Philosophie, 2014, 77-1, 63-80.