Auteur : Antonella Del Prete

ANTOINE-MAHUT, Delphine, éd., Les Malebranchismes des Lumières. Études sur les réceptions contrastées de la philosophie de Malebranche, fin XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, Honoré Champion, 2014, 262 p.

Les postérités d’une œuvre peuvent être inattendues et étonnantes : cette constatation est spécialement vraie dans le cas de Malebranche [= M.]. Il est cependant possible de donner un ordre à ce magma : renouvelant les catégories utilisées par F. Alquié à propos du cartésianisme, J.-C. Bardout (« Quelques remarques sur le malebranchisme en France au siècle des Lumières », p. 11-28) propose de distinguer entre « répétition expresse », « influence textuelle » et « transposition » : ceux qui répètent Malebranche sont pour la plupart des apologistes visant à contrer l’avancée du matérialisme et de l’athéisme ; l’influence textuelle se marque surtout dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, l’occasionalisme devenant un « agnosticisme aitiologique » et permettant l’instauration d’une conception nomologique de la causalité ; enfin, Condillac nous offre l’exemple d’un transposition d’un philosophème qui a perdu tout rapport avec le système qui l’avait engendré.

En parcourant le volume à l’aide de ces catégories, on peut classer facilement le cas de Mme de la Ferté-Imbault parmi les usages apologétiques de Malebranche : M.-F. Pellegrin présente son combat anti-philosophique, qui prend appui sur la théorie morale de l’Oratorien pour s’opposer l’avancée du matérialisme (« Les pratiques philosophiques de Mme de la Ferté-Imbault ou le malebranchisme comme refuge, arme, jeu et enseignement », p. 43-66). Bien plus nombreux sont les cas d’influence textuelle et de transposition, même s’il faut préciser que la frontière entre ces deux usages de la philosophie de Malebranche n’est pas nette : la réception de M. est dans la plupart des cas un phénomène d’appropriation de certains pans, parfois très minces, de sa pensée, souvent utilisés dans un sens qui s’éloigne voire s’oppose aux intentions de l’oratorien. Certains auteurs inscrivent leur pensée dans celle de M. : ils semblent soit en tirer des conséquences, soit privilégier une des options des alternatives présentes chez M., brisant ainsi leur équilibre propre. Ainsi É. Argaud (« Malebranche ‘épicurien’ ? Bayle lecture du Traité de la nature et de la grâce. ‘Poids de l’âme’ et ‘disposition’ augustinienne dans les Pensées diverses sur la comète », p. 173-196) propose-t-elle d’interpréter les affirmations de Bayle sur le plaisir comme une reprise des thèses malebranchiennes, qui cependant corrige M. à l’aide des principes mêmes de ce dernier : puisque nous ne pouvons résister au plaisir, nous ne sommes capables de vertu que lorsqu’elle nous procure un plaisir plus grand que le vice. De même, le déisme des traités philosophiques clandestins se nourrit du rationalisme théologique malebranchien, comme le montre A. McKenna (« Du malebranchisme dans les manuscrits philosophiques clandestins : les lunettes de Pierre Bayle », p. 197-212) : Robert Challe ou César Chesenau Du Marsais sous certains égards se limitent à appliquer le précepte de suivre sa propre raison, en faisant cependant l’économie du raccord nécessaire avec ce qui est dicté par le Logos divin. De manière plus ponctuelle, les thèses de Malebranche peuvent s’intégrer dans une structure philosophique tout à fait différente, déterminant des développements qui, tout en n’étant pas conformes à l’intention de l’oratorien, ne s’opposent pas à ses opinions : c’est le cas de la doctrine de l’imagination de Georg Friedrich Meier, étudiée par J.-F. Goubet (« Imaginations passive et active. La reprise de Georg Friedrich Meier d’un élément de doctrine malebranchiste », p. 149-156), ou de la présence de l’occasionalisme dans l’Encyclopédie, analysée par V. Le Ru (« La présentation de Malebranche dans l’Encyclopédie », p. 29-42). Au contraire, les thèses de l’Âme matérielle font des textes malebranchiens un usage plus utilitaire (D. Antoine-Mahut, « La référence à Malebranche dans L’Âme matérielle : décontextualisation et transplantation », p. 213-224) : La Recherche de la vérité n’est souvent qu’un réservoir de citations. Il arrive cependant de repérer dans ce manuscrit clandestin un procédé qui sépare le mécanisme de son fondement dualiste, comme Régius l’a fait par rapport à la philosophie de Descartes. S. Roux consacre un long article à l’Examen de l’opinion du Père Malebranche que nous voyons toutes choses en Dieu de Locke, nous permettant ainsi d’explorer un cas très complexe (« De Malebranche à Locke et retour. Les idées avec ou sans la vision en dieu [sic] », p. 67-114). Selon l’A., Locke n’inscrit pas l’oratorien parmi les enthousiastes, à la différence de nombreux contemporains, alors qu’il utilise cette clé de lecture pour réfuter les doctrines du plus célèbre malebranchiste britannique, John Norris. On pourrait généraliser les résultats de son étude : à cause de la polémique avec Norris, Locke passe d’un intérêt pour la théorie malebranchienne de l’imagination à la condamnation de la vision en Dieu. En l’espace de dix ans nous assistons chez lui au déploiement des deux réceptions de Malebranche, réceptions typiques au sens webérien du mot : d’une part on s’intéresse à des sections spécifiques de La Recherche de la vérité (la théorie de l’imagination, ou de la sensation, ou certains aspects médicaux de sa pensée) ; d’autre part on attire l’attention, pour les assumer ou pour les réfuter, sur les grandes thèses métaphysiques de l’oratorien (la vision en Dieu, ou l’occasionalisme). Le premier type de réception se retrouve assez souvent au XVIIIe siècle, dans des domaines du savoir aussi éloignés que la médecine et l’esthétique. A. Ferraro (« L’obscurité de l’âme à elle-même. Malebranche dans les lectures de quelques matérialistes français du XVIIIe siècle », p. 115-132) repère les développements matérialistes de la doctrine de l’obscurité de l’âme à elle-même chez des médecins comme Jean Besse et Louis-Malo Moreau de Saint-Elier, mettant au jour des pistes qui préparent une convergence possible de ces lectures de Malebranche et de l’interprétation matérialiste de Locke. D. Masseau détecte l’influence de l’oratorien dans la théorie et la pratique du roman sentimental, via la description de la contagion de l’imagination (« Malebranche et le pouvoir de l’imagination romanesque », p. 133-148). S’agissant de la postérité métaphysique de Malebranche, C. Leduc propose une analyse subtile de la théorie de la causalité chez Wolff (« Harmonie préétablie et occasionalisme selon Wolff », p. 157-172). L’A. remarque à juste titre que Wolff met au jour les affinités entre l’harmonie préétablie et l’occasionalisme : Malebranche, comme Leibniz, refuse d’attribuer un pouvoir causal réciproque entre l’âme et le corps et il rapporte leurs modifications aux décrets de Dieu. Ce qui sépare les deux philosophes est le refus total d’attribuer une certaine activité aux corps et aux esprits, refus présent chez Malebranche et absent chez Leibniz. L’article de P. Girard (« Les usages de Malebranche dans la réception du cartésianisme à Naples », p. 225-246), consacré à la diffusion de la pensée de Malebranche à Naples, peut nous aider à résumer les différents types de réception explorés dans ce volume. En faisant l’économie des caractères spécifiques de l’Italie, des similitudes avec d’autres espaces culturels peuvent être mises à jour si nous nous intéressons aux formes de cette appropriation. Tout d’abord, à Naples comme en Europe, la réception de Malebranche est liée à celle de la pensée de D. : pour toute une génération de novatores napolitains, comme Giuseppe Valletta, Malebranche a pour fonction d’attester l’orthodoxie de la nouvelle philosophie quand son efficacité scientifique est mise en cause par le newtonianisme, et que les doutes sur sa compatibilité avec le christianisme sont de plus en plus fréquents. La position de Paolo Mattia Doria est opposée : la philosophie de l’oratorien est ramenée à celle de D., mais radicalement condamnée à cause du spinozisme latent qui lui est propre. Pietro Giannone illustre enfin une autre utilisation de Malebranche, semblable à celle proposée par d’autres contemporains : l’oratorien permettrait de dépasser la philosophie cartésienne dans une direction matérialiste.

La diffusion de la pensée de Malebranche au XVIIIe siècle demeure encore un sujet à explorer, mais ce volume constitue une avancée importante de nos connaissances par l’intérêt qu’il porte aux aspects méthodologiques et par l’ampleur des sources considérées.

Antonella DEL PRETE

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Pour citer cet article : Antonella DEL PRETE, « ANTOINE-MAHUT, Delphine, éd., Les Malebranchismes des Lumières. Études sur les réceptions contrastées de la philosophie de Malebranche, fin XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, Honoré Champion, 2014, 262 p. » in Bulletin cartésien XLVI, Archives de Philosophie, tome 80/1, Janvier-mars 2017, p. 147-224.

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