Auteur : Bruno Haas

Georg Wilhelm Friedrich HEGEL, Vorlesungen zur Ästhetik. Vorlesungsmitschrift Adolf Heimann (1828/1829), hrsg. von Alain Patrick Olivier und Annemarie Gethmann-Siefert, Paderborn, Wilhelm Fink, 2017, xxxi-254 p.

On ne peut que saluer la publication du cours d’esthétique de 1828-1829, le dernier auquel le public n’avait pas encore accès depuis la publication successive des autres cours d’esthétique professés par Hegel en 1820-1821, 1823 et 1826. Dans l’introduction, les éditeurs soulignent à nouveau la nécessité de se reporter à ces sources de l’enseignement hégélien, plus directes selon eux que l’édition posthume de Hotho dans les Œuvres complètes. L’édition du texte est tout à fait utilisable, même si les principes éditoriaux laissent parfois à désirer. Les notes critiques s’adressent plutôt à un public estudiantin qu’à des spécialistes ; elles sont redondantes, notamment lorsqu’il s’agit de résumer tel argument kantien, schellingien ou schlégelien, et par ailleurs souvent lacunaires et sans renvoi à la littérature critique utilisée (par exemple au sujet des nombreuses œuvres d’art citées, dont on indique seulement, pour la plupart, le titre et le lieu actuel de conservation). L’édition du texte modernise l’orthographe (par exemple urteilen au lieu de urtheilen, Wert au lieu de Werth, Allgemeines au lieu de allgemeines, etc.) et ajoute parfois une ponctuation sans autrement le signaler. On peut cependant consulter une version dépourvue de ces corrections sur le site de Fink. Comme le texte est parfaitement intelligible avec l’orthographe et la ponctuation originales, on ne comprend pas le sens de cette intervention. Les deux versions sont par ailleurs surchargées d’une autre espèce de correction, jugée sans doute nécessaire pour l’intelligence du texte, mais souvent inutile, voire périlleuse. On connaît le style généralement elliptique des Mitschriften, auquel il va bien falloir s’habituer si l’on veut faire un usage critique rigoureux de ce type de source. Voici un choix de ces corrections pour le moins douteuses : « Mischt sich die Kunst mit ihren gefälligen Formen ein, so ist, wenn ihre Formen auch nur gefällig sind, wenn auch nicht schädlich, [die Kunst] doch [ein] Überfluß für’s Leben, [so daß] diese Kunst als etwas Spielendes dann gar nachteilig für den Zweck sein könnte. » (p. 5.) Il suffirait de proposer un seul « sie » pour en faire une phrase tout à fait compréhensible : « Mischt sich die Kunst mit ihren gefälligen Formen ein, so ist [sie], wenn ihre Formen auch nur gefällig sind, wenn auch nicht schädlich, doch Überfluß für’s Leben, diese Kunst als etwas Spielendes dann gar nachteilig für den Zweck sein könnte. » Et quelques lignes plus loin en parlant de Neigung und Pflicht : « Die Würde der Pflicht und [des] substanziellen Zweckes stellt sie [sich] entgegen als moralische Bestimmungen, d.h. [daß] die hinzutreten [zu] der Kunst. » Il suffit de supprimer l’ensemble des ajouts pour rendre même une certaine élégance à cette phrase : « Die Würde der Pflicht und substanziellen Zweckes stellt sie entgegen als moralische Bestimmungen, d.h. die hinzutreten der Kunst. » Pour qui serait choqué par la grammaire de la fin de cette phrase, il suffirait d’échanger l’ordre des mots et de dire « <…> die der Kunst hinzutreten ». Autre exemple : « Das dritte ist das Subjektive überhaupt, [in] jenem Kunstwerk der Skulptur, das in abstrakter Ruhe [ist], entgegengesetzt, wo ein Unterschied zwischen Innen und Außensein sich zeigt <…> » (p. 33), où il est dit que le troisième est opposé à l’œuvre qu’est la sculpture (et non point, comme le fait entendre la correction, qu’il est opposé à la sculpture dans cette œuvre, ce qui est inintelligible). À la page 37, je soupçonne une erreur de lecture : « durch Strafe wird es richtig » au lieu de « nichtig ». Puis p. 41 : « <…> so daß dem Individuum vom Ganzen nur Tat [zugehört] und ein Partikel zum Teil wird », où il s’agit de dire que dans l’action, l’individu ne possède qu’une part de la totalité qu’il ne domine pas. J’ai remarqué deux lieux où une correction semble manquer : « Das Schöne gefällt uns, weil [es] mehr als solche bestimmte substanzielle Einheit in uns ist » (p. 16, c’est-à-dire : il est en effet quelque chose comme une unité substantielle), et : « Der Künstler muß viel gesehen haben und [durch] das sinnlich Aufgefaßte als ein Sinnliches von einem Geistigen [darstellen, so] / [41] soll er Bildung [her]vorbringen. » En général, ces ajouts et corrections encombrent plus la lecture qu’ils ne la facilitent, du moins pour qui aborde le texte dans une optique scientifique et philologique. Pour qui veut s’introduire à la philosophie de l’art, ce texte ne saurait en aucun cas remplacer la lecture de la version éditée par Hotho, et encore moins l’étude des textes-clés rédigés et publiés par Hegel. Sous la plume de l’étudiant, les parties spéculatives du cours sont parfois défigurées d’une façon assez remarquable ; par exemple, l’exposé de la théorie kantienne est éloquent, qui brille par une confusion et une imprécision impossibles à imputer à Hegel lui-même. Les problèmes textuels sont particulièrement nombreux dans la partie introductive et générale, le texte devenant plus fluide à partir de la seconde partie. La comparaison avec le carnet offert par Hegel à Victor Cousin, et édité par Alain Patrick Olivier, montre bien une différence de qualité extrêmement suggestive et me semble prouver que ce texte en langue française reste l’une des sources les plus autorisées de la première section de l’esthétique. Comme ce genre de textes ne saurait guère servir à un public d’étudiants et d’amateurs, on ne peut qu’exprimer le souhait de les voir édités selon des standards philologiques plus sévères.

Bruno HAAS (Université Paris-I Panthéon-Sorbonne)

Retrouver ce compte rendu et l’ensemble du Bulletin de littérature hégélienne XXVIII chez notre partenaire Cairn

Pour citer cet article : Bruno HAAS, « Georg Wilhelm Friedrich HEGEL, Vorlesungen zur Ästhetik. Vorlesungsmitschrift Adolf Heimann (1828/1829), hrsg. von Alain Patrick Olivier und Annemarie Gethmann-Siefert, Paderborn, Wilhelm Fink, 2017 », in Bulletin de littérature hégélienne XXVIII, Archives de Philosophie, tome 81/4, Octobre-décembre 2018, p. 821-856.

♦♦♦

Aakash Singh RATHORE & Rimina MOHAPATRA, Hegel’s India. A Reinterpretation with Texts, New Delhi, Oxford University Press, 2017, 324 p.

Le volume contient une introduction de 80 pages, suivie des textes majeurs écrits par Hegel sur le sujet, à savoir la recension de l’article de Humboldt sur la Bhagavad-Gita, puis des extraits des Leçons sur la philosophie de l’histoire, des Leçons sur la philosophie de l’art, des Leçons sur la philosophie de la religion, de l’Encyclopédie de 1830, des Leçons sur l’histoire de la philosophie ainsi que trois autres textes. Les deux auteurs n’ont pas recours aux nombreux cours dorénavant accessibles dans des éditions critiques. Les textes sont réédités selon leurs traductions anciennes en anglais et ne sont pas annotés. – L’essai introductif a le mérite de relativiser, en suivant la ligne interprétative de Herling (The German Gita, 2006), les lieux communs d’une critique facile qui ne veut voir dans la philosophie hégélienne qu’eurocentrisme et manie du système. Dans une brève recontextualisation, les auteurs rappellent que la polémique hégélienne, voire son ton parfois dédaigneux, visent souvent bien plutôt les « romantiques » que l’Inde classique (p. 20), même si Hegel participe bien entendu d’une atmosphère intellectuelle portée vers le colonialisme et corrélativement à une surestimation de sa propre importance au plan mondial. Ceci étant dit, en soulignant la simple quantité de textes consacrés par Hegel à l’Inde, les auteurs suggèrent que Hegel y réagit à un problème et à une inquiétude de fond, à savoir à une proximité réelle entre sa propre pensée et celle qu’il entrevoit dans les sources indiennes mises à sa portée par les traductions de Wilikins, Colebrooke, A. W. Schlegel, etc. C’est cette proximité qui aurait incité Hegel à surévaluer la différence (p. 24). Suit un résumé et une discussion des thèmes hégéliens concernant l’Inde. Le regard critique de Hegel sur le dharma (morale familiale ; p. 26 sq.) est partagé par nombre de penseurs indiens. Le symbolisme « fantastique » et effréné de l’art indien répond à une structuration inconsciente du symbole où l’absolu et la diversité sensible sont radicalement séparés (p. 34-39). Malgré l’absence d’une véritable individualité dans les pratiques religieuses indiennes, Hegel relève de façon récurrente la « trinité » hindoue dont il expose la dialectique. La proximité avec sa propre conception apparaît encore dans l’exposé des trois « qualités » (les guņas, p. 68). Toutefois, le mouvement dialectique indien retourne à son point de départ et semble manquer d’un véritable progrès au sens de l’Aufhebung. De plus, on résume la présentation hégélienne des philosophies Sankhya et Nyaya, sans apport philologique supplémentaire. – L’essai introductif pose un problème important que l’interprétation de la pensée hégélienne a trop ignoré par le passé : qu’en est-il en effet de l’interprétation hégélienne de l’Inde ? Nous en savons étonnamment peu ; derrière la polémique parfois facile (et dans le cas des cours, filtrée par l’esprit des éditeurs, voire des notes d’élèves) se cache une véritable pensée systématique qui mériterait d’être reconstruite et revue dans le détail. Les auteurs font le point sur l’état de la discussion. Il faudrait alors, et avant tout, reprendre les nombreuses traductions évidemment problématiques du genre guņa = qualité, prakrti = nature, purusha = esprit, se demander à quoi correspond bien le « soi » et l’« âme » (atman ?), etc., travail qui avait été entamé par Halbfass dans ses études classiques, mais qui est loin d’être achevé.

Bruno HAAS (Université Paris-I Panthéon-Sorbonne)

Retrouver ce compte rendu et l’ensemble du Bulletin de littérature hégélienne XXVIII chez notre partenaire Cairn

Pour citer cet article : Bruno HAAS, « Aakash Singh RATHORE & Rimina MOHAPATRA, Hegel’s India. A Reinterpretation with Texts, New Delhi, Oxford University Press, 2017 », in Bulletin de littérature hégélienne XXVIII, Archives de Philosophie, tome 81/4, Octobre-décembre 2018, p. 821-856.

♦♦♦

Johannes-Georg SCHÜLEIN, Metaphysik und ihre Kritik bei Hegel und Derrida (Hegel-Studien, Beiheft 65), Hamburg, Meiner, 2016, 392 p.

Ce livre relate les interventions de Derrida au sujet de Hegel et de son rôle dans l’histoire de la métaphysique comme aboutissement de celle-ci, tout en examinant de près le rapport entre les remarques, en partie critiques et déconstructivistes d’une part, et la philosophie hégélienne dans son ensemble d’autre part. Or, si Derrida, en théorisant la « clôture » de la métaphysique, la « dépasse » au sens de verwinden plutôt que überwinden (Heidegger) en se plaçant sur ses marges, la pensée de Hegel, selon l’auteur, constitue déjà une critique de la métaphysique représentationnelle et formule une grande partie des observations derridiennes, quoique dans un autre langage. Le livre expose son argument d’une façon fort claire et lisible ; d’une manière générale, il est mieux informé sur Hegel que sur Derrida dont il ignore (volontairement ?) tout rapport à la psychanalyse, notamment lacanienne, dont l’ascendant inavoué sur Derrida, notamment dans son interprétation du rapport entre frère et sœur (voir : Glas), ne saurait être sous-estimé. Le thème de l’inceste n’est même pas évoqué dans la mise en perspective de ce passage. L’élégant résumé de l’idée de clôture de la métaphysique (p. 53) avec les quelques clarifications fort à propos sur le rapport entre déconstruction derridienne et Destruktion heideggérienne (p. 56) nous engagent dans un parcours qui aboutit à une relecture de la logique du Begriff, Urteil et Schluß où l’auteur insiste sur le fait que Hegel y décrit l’expression langagière des relations logiques entre les moments du concept, jugement et syllogisme comme déficientes (opaques), anticipant ainsi l’idée derridienne d’un différer irréductible de tout dire. La relecture du chapitre sur les déterminations de la réflexion insiste sur le caractère « impur » (c’est-à-dire contaminé par son rapport à l’identité) de la différence hégélienne, par quoi elle serait avant la lettre une réalisation de la différance derridienne.

Bruno HAAS (Technische Universität Dresden)

Retrouver ce compte rendu et l’ensemble du Bulletin de littérature hégélienne XXVII chez notre partenaire Cairn 

Pour citer cet article : Bruno HAAS, « Johannes-Georg SCHÜLEIN, Metaphysik und ihre Kritik bei Hegel und Derrida (Hegel-Studien, Beiheft 65), Hamburg, Meiner, 2016 » in Bulletin de littérature hégélienne XXVII, Archives de Philosophie, tome 80/4, Octobre-décembre 2017, p. 773-802.

♦♦♦

Du même auteur :

  • Bruno HAAS « Kant et la raison comme fonctionnalité logique », Archives de Philosophie, 2004, 67-3, 379-398.