Auteur : Bruno Pinchard

ROUX, Alexandra, Le Cercle de l’idée. Malebranche devant Schelling, Honoré Champion, Paris, 2017, 494 p.

Avec ce nouvel ouvrage, l’A. poursuit l’enquête entreprise dans L’ontologie de Malebranche publiée en 2015 (cf. BC XLVI, p. 202 sq.). Le projet consistait à évaluer les possibilités spéculatives encore en réserve chez Malebranche au travers des jugements que Schelling porte sur lui. Si le premier livre publié se concentrait sur la question de l’être dans les derniers écrits, entre 1847-1852, le présent essai vise la période qui va du Système de l’idéalisme transcendantal (1800) à la Philosophie de la Révélation (1827-46/publié en 1858) En réalité, cet enchaînement n’est pas seulement chronologique et ne se contente pas de remonter le temps. Il montre surtout que si le dernier Schelling trouve chez Malebranche un partenaire pour une nouvelle philosophie de l’existence dans sa positivité, le premier Schelling porte tout son effort d’appréciation sur la doctrine de la Vision en Dieu et sur l’unité de l’idéalisme.

Schelling n’est ni très bavard, ni particulièrement tendre sur Malebranche, qu’il ne cesse de rapprocher des apories de Berkeley. En somme, il « invite à le considérer comme un idéaliste non seulement dogmatique mais aussi radical dont le propre est d’avoir dans le fond élargi le cercle cartésien de la conscience subjective aux dimensions d’un cercle que l’on pourrait appeler le Cercle de l’idée » (p. 10). Mais c’est un très grand privilège d’être critiqué et même mal compris par Schelling car, aux prises avec la vision large de cet auteur, Malebranche est arraché aux débats habituels sur son supposé mysticisme, sa propension théologisante, sa philosophie miraculeuse ou son enchaînement aux limites de la représentation ; il retrouve toute sa légitimité dans une histoire pensante de la philosophie moderne, aux côtés de Spinoza et de Leibniz. Il se fait reconnaître comme le foyer nécessaire de questions qui sont toujours les nôtres : peut-on penser l’espace sans matière ? Peut-on connaître les phénomènes sans poser la réalité d’une chose en soi ? Peut-on être à la fois radicalement idéaliste et radicalement réaliste ? Peut-on rester idéaliste et maintenir le caractère radicalement contingent de l’existant, peut-on penser au-delà de la limite des concepts ? Qu’il s’agisse de Schelling lui-même (il faut rappeler Schelling ou l’avenir de la raison, Paris, 2016) ou de Malebranche, l’A. impressionne par son égale érudition dans les champs de l’âge classique et de l’idéalisme allemand et par son amour des grands textes auxquelles elle se mesure sans jamais perdre pied. Voici qu’elle vient d’achever la trilogie qu’elle avait annoncée, au rythme d’un livre par an ! L’œuvre accomplie se révèle un plein succès : elle aura réussi à montrer qu’on ne peut aller loin dans les philosophies successives de Schelling sans aller profondément dans la philosophie unifiée de Malebranche. Ce service rendu à Malebranche est d’abord un service rendu à la métaphysique et aux vues inépuisables sur son histoire formulées, comme en passant, par son dernier grand créateur.

Bruno PINCHARD

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Pour citer cet article : Bruno PINCHARD, « ROUX, Alexandra, Le Cercle de l’idée. Malebranche devant Schelling, Honoré Champion, Paris, 2017 » in Bulletin cartésien XLVIII, Archives de Philosophie, tome 82/1, Janvier-mars 2019, p. 143-224.


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