Auteur : Christian Leduc

The Leibniz-Arnauld Correspondance. With Selections from the Correspondance with Ernst, Landgrave of Hessen-Rheinfels, ed. and trans. by Stephen Voss, New Haven/London, Yale University Press, 2016, 410 p.

Les œuvres de Leibniz publiées dans les Sämtliche Schriften und Briefe des Académies de Berlin-Brandenburg et de Göttingen constituent une source textuelle désormais fiable et qui s’est imposée pour tout autre travail d’édition ou de traduction futur. C’est le cas de la correspondance entre Leibniz et Arnauld, dont on sait l’importance pour comprendre des parties centrales de la pensée leibnizienne. L’édition de l’Académie a notamment montré que certaines lettres ont été fortement retravaillées par Leibniz plusieurs années après l’échange effectif, puisqu’il projeta de les publier. Les lettres ne sont jamais parues du vivant de Leibniz, mais il est primordial de faire la distinction entre les copies et brouillons du milieu des années 1680, dont certaines ont été effectivement envoyées et lues par Arnauld, et les lettres retravaillées, probablement dix ans plus tard, époque durant laquelle Leibniz modifie des positions centrales de sa métaphysique et apporte des corrections terminologiques notables. Les éditions précédentes de la correspondance, principalement celles de Foucher de Careil et de Gerhardt, ne tiennent pas compte de ses corrections et doivent par conséquent être délaissées au profit du travail de l’Académie.

Dans le monde anglophone, plusieurs traductions de la correspondance existent, la plus complète étant celle de H. T. Mason, maintenant vieille cependant de plus d’une cinquantaine d’années. Il était donc nécessaire de produire une nouvelle traduction des textes de la correspondance à partir de versions plus fiables maintenant connues. C’est ce travail que propose Stephen Voss par le présent volume paru dans la série The Yale Leibniz, dans lequel on retrouve aussi l’original français. Voss ne s’est toutefois pas contenté de reproduire les textes français accessibles dans les Sämtliche Schriften und Briefe pour ensuite les traduire, mais a jugé nécessaire de reprendre le travail d’établissement des pièces à partir des sources primaires disponibles : les manuscrits conservés à la Landesbibliothek de Hanovre certes, mais aussi ceux des archives Port-Royal à Utrecht et, pour ce qui concerne certaines lettres du Landgrave Ernst de Hessen-Rheinfels, des bibliothèques de l’université et du Land de Kassel. La motivation qui anime l’auteur de cette nouvelle édition est clairement annoncée : puisque les versions conservées dans les fonds d’archives sont pour la plupart des copies, souvent différentes les unes des autres, Voss affirme que son édition constitue en réalité une reconstruction qui prétend s’approcher le plus possible des premiers manuscrits de Leibniz que nous ne possédons plus. Le volume contient ainsi l’essentiel des variantes, ratures et modifications des lettres de la correspondance entre Leibniz et Arnauld, ainsi que de quelques lettres du Landgrave qu’il est désormais d’usage d’intégrer en tant qu’intermédiaire entre les deux auteurs. Voss a par ailleurs regroupé en fin de volume les changements apportés par Leibniz lorsqu’il a retravaillé ses propres lettres, ce qui est particulièrement utile.

Le projet est dans son ensemble tout à fait louable : une nouvelle traduction de la correspondance Leibniz-Arnauld était sans conteste devenue nécessaire. La traduction me semble d’ailleurs en général excellente et évite certains écueils que l’on trouve par moments dans d’autres traductions anglophones. Toutefois, on peut sérieusement se poser la question de la pertinence de la nouvelle édition qui l’accompagne. Le volume est le résultat d’une quantité considérable de travail, mais force est malheureusement d’admettre qu’un nouvel établissement des textes n’était peut-être pas nécessaire. L’édition de l’Académie parue il y a près d’une dizaine d’années constitue une version éprouvée, contenant l’essentiel des variantes et ratures, et à laquelle les chercheurs se réfèrent principalement. Celle de Voss permet certes de retrouver facilement les références et la pagination des volumes de l’Académie, mais elle s’en distingue sur certains points. L’ordre chronologique de publication des lettres n’est pas le même, et les deux ensembles sont par endroits divergeants : Voss inclut des lettres de Leibniz au Landgrave que l’Académie ne reproduit pas dans le volume A, II (mais en A, I), en particulier l’une du 12 aout 1686, l’autre du 9 juillet 1688, tandis qu’il omet l’extrait de la lettre du 14 septembre 1690 qu’on considère normalement comme exprimant le dernier effort de Leibniz pour relancer la correspondance, mais qui y met en fait un terme. Ces différences ne sont certes pas majeures, sauf peut-être quant à la chronologie des lettres, mais il est quand même curieux de refaire un travail déjà remarquablement accompli par la Forschungsstelle de Münster et qui est d’ores et déjà l’ouvrage de référence.

On peut aussi regretter une absence : on le sait, la correspondance entre Leibniz et Arnauld a comme base textuelle le Discours de métaphysique. Il est maintenant incontestable qu’Arnauld ne l’a pas lu, mais a seulement pris connaissance du sommaire que Leibniz fait parvenir au Landgrave en février 1686, et pour lequel il souhaitait recueillir les commentaires du théologien. Malgré tout, le Discours fait assurément partie de cet ensemble et doit être lu en parallèle des lettres échangées avec Arnauld. Il est donc étonnant que la présente traduction ne l’inclue pas et qu’elle prenne même essentiellement la correspondance comme une pièce à part du corpus leibnizien. Notons que l’introduction et les notes explicatives font aussi rarement référence au contenu du Discours et tentent peu d’expliquer la manière dont les lettres sont le prolongement de cet écrit majeur. En introduction, il aurait été souhaitable que soit davantage présenté le contexte théorique dans lequel se situe la correspondance, par rapport au Discours d’abord, mais également au regard d’autres écrits pertinents de Leibniz et d’Arnauld. Par exemple, on sait que la doctrine de la notion complète, dont il est abondamment question dans les lettres à Arnauld, se comprend à la lumière de plusieurs manuscrits sur la logique de la même époque, en particulier les Generales inquisitiones de analysi notionum et veritatum. Or l’édition de Voss ne mentionne pratiquement pas ces sources que l’on se serait attendu à voir mobiliser ; il est question de certaines influences, plus précisément celles d’Aristote et d’Archimède, mais les travaux contemporains de l’échange de Leibniz ont en l’occurrence été ignorés.

Ces regrets ne doivent toutefois pas faire oublier l’essentiel qui était de rendre accessibles en anglais des pièces majeures du corpus leibnizien en une traduction fondée sur une connaissance plus exacte et profonde des manuscrits. Cette nouvelle traduction s’imposera sans nul doute dans les recherches anglophones et remplacera les précédentes versions anglaises.

Christian LEDUC

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Pour citer cet article : Christian LEDUC, « The Leibniz-Arnauld Correspondance. With Selections from the Correspondance with Ernst, Landgrave of Hessen-Rheinfels, ed. and trans. by Stephen Voss, New Haven/London, Yale University Press, 2016 » in Bulletin leibnizien IV, Archives de Philosophie, tome 81/3, Juillet-septembre 2018, p. 563-639.

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Julia JORATI, Leibniz on Causation and Agency, Cambridge, Cambridge University Press, 2017, 224 p.

Le présent ouvrage constitue une étude extrêmement riche et documentée de ce que Julia Jorati nomme la philosophie de l’action de Leibniz. Elle y analyse les principaux points de doctrine de la métaphysique et de la morale leibniziennes qui concernent ce qu’on nommerait aujourd’hui l’« agentivité morale », sujet abondamment discuté dans la philosophie de l’esprit et la psychologie morale actuelles. Même si ces aspects de la pensée de Leibniz ont pour la plupart déjà fait l’objet d’études dans la littérature secondaire, le mérite principal du travail de Jorati consiste à les considérer dans un même ouvrage et à fournir par la même occasion plusieurs interprétations originales, cohérentes et très souvent convaincantes. Certaines théorisations, en particulier quant à la spontanéité et la téléologie, sont par ailleurs tout à fait inédites. Comme elle l’indique en introduction (p. 3), il ne s’agit pas d’examiner les thèses leibniziennes de manière à contribuer aux débats contemporains, de sorte que ses prétentions théoriques demeurent essentiellement historiques. Toutefois, Jorati n’hésite pas à s’inspirer par endroits de théories plus récentes qu’elle juge utiles pour éclairer et expliquer certains concepts et arguments leibniziens. Qu’on soit pour ou contre ce type de démarche, force est de constater que l’usage de recherches contemporaines ne se fait jamais au détriment d’un examen précis des sources textuelles leibniziennes.

Jorati débute par une explication générale de la métaphysique monadologique, essentiellement sur la base des textes de la maturité, pour ensuite se pencher sur les concepts leibniziens qui sont pertinents pour la suite des analyses, en particulier ceux de perception, d’appétition, d’action et de causalité. L’une des questions importantes à cet égard regarde précisément la source de l’action monadique que la plupart des commentateurs ont située dans la capacité appétitive de la monade. Pour Jorati, il faut au contraire considérer que ce sont les perceptions qui sont à proprement parler actives, par l’expression des choses de manière distincte, tandis que les appétitions constituent plutôt des tendances à produire de nouvelles perceptions (p. 23-24). Cette explication a notamment l’avantage de mieux caractériser les fonctions ontologiques respectives des propriétés perceptives et appétitives. Par la suite, il est question du pouvoir causal des monades que plusieurs interprètes ont fondé dans le changement que produisent les perceptions passées sur les perceptions actuelles. Puisqu’il n’existe pas de causalité réelle externe et inter-monadique d’après Leibniz, cette lecture pourrait sembler possible et confèrerait ainsi aux perceptions une puissance productive. Jorati y voit toutefois un problème de taille : les perceptions, comme modalités ou affections de la substance, ne possèdent pas véritablement de puissance causale, car c’est plutôt la substance elle-même qui devrait en être pourvue. Pour pallier cette difficulté, elle suggère de considérer la suite des perceptions comme une série continue et abstraite fondée dans la force primitive propre à la monade (p. 34-35). D’une part, il s’agirait bel et bien de placer le pouvoir causal dans la monade, d’autre part, de traduire cette séquence individuelle sous forme nomologique, telle que l’exige la doctrine de l’expression perceptive. Le problème principal que soulève cette position, et que Jorati mentionne elle-même, est qu’un tel continuum abstrait doit caractériser les séries idéelles et mathématiques et non les suites perceptives et appétitives de nature métaphysique. La solution qu’elle envisage consiste à maintenir que la continuité en question concerne les perceptions qui ne sont pas des quantités discrètes, comme le seraient les monades, thèse qu’il paraît quand même difficile d’adopter.

Les chapitres suivants servent à présenter un cadre conceptuel qui est par la suite mobilisé pour répondre à des problèmes plus directement liés à l’agentivité morale. Jorati propose deux typologies, l’une relative à la spontanéité, l’autre au caractère téléologique de la causalité monadique. Ces distinctions se recoupent et sont même présentées de manière schématique (p. 77). De façon générale, il s’agit de caractériser les états de la monade selon leur statut modal et de désigner ainsi (1) soit toutes les perceptions (par une spontanéité et une téléologie dite métaphysique), (2) soit seulement les perceptions actives (sur lesquelles se fonderait l’agentivité), (3) soit finalement les perceptions volontaires et rationnelles qui sont propres aux seuls esprits. La typologie des téléologies est particulièrement novatrice et permet de traduire des niveaux de tendances et de finalités selon la nature des perceptions. Une explication par cause finale dans l’ordre métaphysique des perceptions et des appétitions s’ajuste ainsi de manière plus précise aux genres de monades et à leurs états. Par exemple, la téléologie rationnelle permet de rendre compte des actions volontaires qui se fondent sur des intentions et des buts intellectifs et délibérés. Par ailleurs, Jorati défend l’idée d’une neutralité téléologique de principe dans la détermination ontologique des perceptions et appétitions : contrairement à ce que plusieurs commentateurs soutiennent, l’explication téléologique ne suppose pas toujours une portée normative individuelle qui s’expliquerait en termes de bien et de plaisir pour l’agent qui agit conformément à une fin (p. 78-79). Cette interprétation permet notamment d’expliquer le fondement de l’action monadique dans la spontanéité : le but qui motive l’agent à agir de telle ou telle manière ne concerne pas toujours un bien pour ce même agent, mais une finalité métaphysique s’inscrivant dans l’ordre téléologique de la nature.

Les derniers chapitres de l’ouvrage se consacrent à une série de problèmes relatifs au libre arbitre et à l’action morale. Une bonne partie d’entre eux vise à montrer la plausibilité théorique du compatibilisme leibnizien en examinant les termes de la question et les significations qu’ils possèdent dans le corpus. Il s’agit bien entendu d’un aspect très bien couvert dans la littérature et les analyses que nous propose Jorati sont ici un peu moins originales. Les critères de spontanéité, d’intelligence et de contingence font chacun, à différents degrés, l’objet d’explications néanmoins fécondes. Deux interprétations contribuent davantage à notre compréhension de la compatibilité entre déterminisme et libre arbitre chez Leibniz : d’une part, la détermination métaphysique des perceptions et appétitions doit se lire à partir du cadre téléologique qu’elle a décrit précédemment. La thèse selon laquelle la nécessité morale est compatible avec la volonté libre des monades intelligentes s’appuierait sur un cadre finaliste qui permet précisément de rendre compte des motifs et délibérations de l’esprit rationnel (p. 124). D’autre part, lorsque Leibniz s’oppose au déterminisme nécessitariste, il aurait surtout en vue la forme qu’il prend chez Spinoza partisan d’un nécessitarisme « aveugle » (p. 135-136). La notion leibnizienne de contingence ne saurait donc s’assimiler à un indéterminisme, comme nous l’entendons souvent aujourd’hui, mais à l’action dont le contraire est possible et dont la substance est véritablement cause par sa spontanéité.

Une dernière série de considérations porte plus précisément sur la volonté et l’action morale. C’est ici que Jorati puise dans la littérature contemporaine pour proposer une explication distincte des positions leibniziennes. Il est notamment question de la faiblesse de la volonté ainsi que des conditions de détermination de la responsabilité morale. Il s’agit de thèmes moins documentés dans la littérature et ces sections constituent des contributions tout à fait pertinentes pour la recherche sur Leibniz. On pense en particulier au lien qu’elle analyse entre la maîtrise que peut avoir un agent sur ses passions et son comportement et la responsabilité asymétrique qu’il doit assumer selon que le contrôle exercé est direct ou indirect (p. 205). La comparaison avec les travaux de Susan Wolf en philosophie morale est intéressante pour la compréhension proposée des thèses leibniziennes.

L’étude de Jorati est somme toute non seulement importante pour mieux comprendre la philosophie leibnizienne de l’action, mais permet aussi de réviser plusieurs interprétations qu’on en a données, du moins d’en démontrer des lacunes. Il y a par endroits une surabondance de théorisations qui sont étrangères au corpus leibnizien et on peut parfois se demander si elles sont toujours nécessaires. Par exemple, les types de spontanéités, bien que conceptuellement intelligibles, constituent des reconstructions interprétatives qui nous éloignent passablement des textes de Leibniz. Une conclusion générale fait par ailleurs défaut et aurait permis de rappeler les principaux acquis, mais aussi de situer de manière synthétique la nouvelle perspective avancée. Mais il s’agit sans conteste d’un ouvrage qui s’imposera comme une excellente contribution à la recherche leibnizienne et qui ne manquera pas de susciter d’importantes discussions.

Christian LEDUC

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Pour citer cet article : Christian LEDUC, « Julia JORATI, Leibniz on Causation and Agency, Cambridge, Cambridge University Press, 2017 » in Bulletin leibnizien IV, Archives de Philosophie, tome 81/3, Juillet-septembre 2018, p. 563-639.

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Arnaud PELLETIER (éd.), Leibniz and the aspects of reality, Stuttgart, Franz Steiner Verlag, Studia Leibnitiana – Sonderheft 45, 2016, 149 p.

Dans la littérature des dernières décennies, la question de la réalité chez Leibniz a principalement été traitée dans son rapport à la métaphysique de la substance. Pour le dire rapidement, Leibniz aurait conféré aux corps, selon les différents textes et époques, une réalité ou bien substantielle, ou bien simplement phénoménale. Le débat entre les interprétations réalistes ou idéalistes a cependant comme défaut principal d’appliquer à la métaphysique leibnizienne des catégories qui lui sont étrangères. D’ailleurs, l’une des motivations des interprètes pour déterminer la nature de l’ontologie leibnizienne des corps est également anachronique et se fonde sans aucun doute sur les discussions plus contemporaines concernant le réalisme et l’anti-réalisme en théorie de la connaissance et en philosophie des sciences.

Le présent volume dirigé par Arnaud Pelletier a pour mérite principal de reconsidérer le problème de la réalité en l’ancrant directement dans les textes et enjeux du corpus leibnizien et en évitant ainsi les écueils de plusieurs interprétations actuelles. Car Leibniz a effectivement étudié le concept métaphysique de réalité et a apporté des réponses à des problèmes discutés dans la tradition. Il s’agit ici toutefois d’examiner ces aspects à partir de conceptualisations proprement leibniziennes. Stefano Di Bella propose un premier article qui porte sur le problème de la distinction entre l’expérience du rêve et celle de la réalité, héritée en bonne partie de la philosophie cartésienne. En exploitant les manuscrits de la période dite parisienne, il montre que le critère de cohérence ne semblait pas à Leibniz entièrement convaincant, même si c’est celui que l’on trouve dans le célèbre De modo distinguendi du milieu des années 1680. Il fallait donc faire intervenir d’autres déterminations, dont celles de l’action.

Deux autres contributions portent sur des conséquences de la distinction entre substance et accident que Leibniz reprend de la tradition, mais pour la modifier en partie. Si la notion de substance a été longuement analysée par les commentateurs, certains aspects de sa doctrine des accidents restaient à évaluer. Arnaud Pelletier examine plus précisément le traitement leibnizien des accidents réels, réalités qui servaient, notamment dans la tradition scolastique, à rendre compte de la transsubstantiation. En effet, si la substance du pain et du vin est convertie en celle du corps et du sang du Christ, il fallait expliquer que les accidents sensibles demeurent inchangés. Depuis le Concile de Trente, plusieurs philosophes scolastiques, dont Suarez, ont mobilisé le concept d’accident réel pour expliquer cette substitution, c’est-à-dire l’accident en tant qu’il serait indépendant de la substance. Bien que Leibniz réhabilite la doctrine des formes substantielles, on comprend qu’il écarte celle des accidents réels, la jugeant contraire à une véritable métaphysique de la substance. Irena Backus revient sur cette question afin d’analyser la théorie leibnizienne de l’eucharistie, aspect qui est resté assez peu commenté dans la littérature secondaire et qui méritait une étude. Elle se penche sur les principaux textes du corpus en insistant plus particulièrement sur la doctrine de la présence réelle, selon laquelle le Christ est véritablement présent dans les substances du pain et du vin. Il appert d’ailleurs que Leibniz a régulièrement reconsidéré le problème de l’eucharistie pendant sa carrière, des premiers textes de jeunesse jusqu’à la fin des années 1690, sachant qu’il en sera finalement question dans la correspondance avec Des Bosses dans laquelle il avance la notion de vinculum substantiale.

Pour sa part, Pauline Phemister s’intéresse aux rapports entre le pluralisme ontologique de Leibniz et le monisme de F. H. Bradley. Malgré un désaccord profond entre les deux théories métaphysiques, elle montre que leurs analyses respectives de la notion de relation peuvent faire l’objet d’une comparaison positive. Plus exactement, les deux auteurs pensent de manière similaire le lien entre les relations internes et externes, même si Bradley semblait au départ plutôt critique de la doctrine leibnizienne de l’inhérence. Chez Leibniz, le problème de la réalité concerne aussi la structure du vivant, sur laquelle porte l’article de Justin Smith. Il analyse la correspondance entre Leibniz et Stahl qui constitue l’un des lieux privilégiés pour comprendre la conception leibnizienne du vivant. On comprend que sur la question du rapport causal entre l’âme et le corps organique il ne saurait y avoir de consensus entre les deux auteurs, même s’ils sont d’accord sur d’autres points, en particulier quant à l’harmonie des choses instituée par Dieu.

Les deux dernières études du volume mettent l’accent sur le rapport entre la réalité dans son acception métaphysique et les idéalités mathématiques. Herbert Breger montre que le statut ontologique des entités mathématiques ne se laisse pas réduire à leur simple validité formelle dans tous les mondes possibles. Dans les faits, on remarque que Leibniz propose des réflexions assez précises sur la réalité et la modalité des quantités mathématiques, qu’il s’agisse des nombres naturels et imaginaires ou des infinitésimaux. Finalement, Christina Schneider avance une reconstruction mathématique de la structure spatio-temporelle des phénomènes dans son rapport à l’ordre des monades. Il s’agit probablement de la seule contribution contestable du volume qui tente, à tort, de géométriser la métaphysique monadique, quand Leibniz interdit lui-même une telle articulation théorique. Mais dans l’ensemble, l’ouvrage rassemble des études pertinentes et justes qui permettent de renouveler les questionnements sur la notion de réalité dans la pensée leibnizienne.

Christian LEDUC

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Pour citer cet article : Christian LEDUC, « Arnaud PELLETIER (éd.), Leibniz and the aspects of reality, Stuttgart, Franz Steiner Verlag, Studia Leibnitiana – Sonderheft 45, 2016 » in Bulletin leibnizien III, Archives de Philosophie, tome 80/3, avril-juin 2017, p. 561-623.

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Arnaud PELLETIER (éd.), Leibniz’s experimental philosophy, Stuttgart, Franz Steiner Verlag, Studia Leibnitiana – Sonderheft 46, 2016, 257 p.

Nous savons maintenant que Leibniz n’est pas le rationaliste ou intellectualiste qu’on a souvent voulu dépeindre et qui maintiendrait que les seules vérités acceptables sont a priori et purement démonstratives ; que l’expérience ne serait qu’une manière de confirmer des connaissances qui ont été établies à partir des principes rationnels de la métaphysique et de la physique. Au contraire, Leibniz a non seulement réfléchi à l’importance des savoirs empiriques, mais a mis en application des procédés expérimentaux à l’occasion de différentes recherches, par exemple dans les domaines de la chimie et des sciences du vivant. La publication récente des premiers tomes de la huitième série des Sämtliche Schriften und Briefe de l’Académie de Berlin qui contient les écrits de sciences naturelles, de médecine et de technique est venue confirmer cette idée selon laquelle la pensée leibnizienne est véritablement expérimentale. Toutefois, encore très peu d’études ont été consacrées à cet aspect pourtant majeur du leibnizianisme. Le volume dirigé par Arnaud Pelletier, issu d’un colloque organisé en juin 2012 à l’Université de Hanovre, peut donc être considéré comme une première initiative de recherche importante pour comprendre ce domaine.

Les articles de l’ouvrage couvrent plusieurs points relatifs à l’expérience et l’expérimentation chez Leibniz. La première série de contributions porte sur la conception générale et métaphysique des connaissances empiriques, en particulier dans leur relation aux vérités intelligibles. Michel Fichant montre comment l’accord entre la raison et l’expérience se perçoit dès la constitution des premiers principes. Les Nouveaux essais sur l’entendement humain ont bien sûr été une occasion privilégiée de considérer cette question, en particulier la manière dont on peut dégager des principes pour les vérités de fait. L’analyse de l’institution de la dynamique à la fin des années 1670 montre également à quel point la démonstration des lois de la physique se fonde sur des procédures expérimentales. Ursula Goldenbaum défend l’idée selon laquelle même si l’on considère Leibniz en tant que rationaliste, il serait erroné de croire qu’il néglige corrélativement le rôle de l’expérience. À la manière de Galilée et Descartes avant lui et des théologiens allemands du XVIIIe siècle, Leibniz voulut intégrer l’expérience dans un cadre qui donne en même temps sa pleine validité aux pouvoirs de la raison. Sur le plan plus directement épistémologique, il est évident que les fonctions de la sensation chez Leibniz sont dans ce contexte à examiner, ce que se propose de faire Christian Barth. Il distingue notamment les principales caractéristiques de la sensation, en particulier en tant qu’elle constitue une perception cognitive distincte et aperceptive. Leibniz maintiendrait par ailleurs que la sensation doit s’expliquer dans son rapport, d’une part, à l’attention, et d’autre part, à la mémoire qui en sont des constituants essentiels. Jeffrey McDonough s’intéresse quant à lui à l’importance de l’appétition dans la détermination de la monade. L’une des caractéristiques des appétits monadiques est qu’ils sont causés de manière téléo­logique et elle suppose une forme optimale de perfection. L’auteur répond à des interprétations qui relèvent certains problèmes relatifs à l’optimisation des actions de la monade en expliquant le rôle primordial de la raison.

Une deuxième partie du volume s’attarde sur différentes implications de la pensée expérimentale leibnizienne dans les sciences naturelles. L’analyse du mouvement perpétuel, notamment à partir de textes de la huitième série des œuvres complètes, donne l’occasion à Hartmut Hecht de montrer certaines implications de l’expérimentation en physique. De manière intéressante, la thèse leibnizienne est également mise en relation avec les premiers travaux en thermodynamique au XIXe siècle, en particulier chez Sidi Carnot. Arnaud Pelletier traite des phénomènes du magnétisme dans les premiers textes de physique de Leibniz, en particulier l’Hypothesis physica nova. On constate que l’explication du magnétisme bute sur certains problèmes d’ordre expérimental, mais que Leibniz souhaitait surtout éviter une approche de type cartésien qui serait essentiellement hypothétique et a priori. Les hypothèses physiques sont certes essentielles, pourvu qu’elles soient fondées sur des preuves observationnelles adéquates.

La philosophie expérimentale a non seulement son importance dans la physique, mais aussi dans les autres sciences naturelles. Deux contributions portent ainsi sur les répercussions de l’expérimentation dans les sciences du vivant. François Duchesneau examine cette contribution en tant qu’elle doit être arrimée aux principes rationnels. Par l’analyse du Negotium otiosum dans lequel Leibniz et Stahl débattent de l’établissement d’une science du vivant, on comprend que le premier défend l’idée d’emprunter à la chimie des moyens d’élaboration d’une théorie médicale efficace sur le plan explicatif. Cette physique spéciale qu’est la science du vivant se fonde par ailleurs chez Leibniz sur les acquis de l’harmonie préétablie qui interdit, contrairement à ce que maintient Stahl, de penser toute action causale de l’âme sur le corps organique. Justin Smith contextualise pour sa part l’anatomie de Leibniz par rapport à la médecine anglaise de l’époque, en particulier chez Richard Lower et Edward Tyson. Il est notamment question de l’expérimentation animale que Leibniz approuverait malgré une métaphysique qui confère aux bêtes une âme sensible. Cette approbation se fonderait en partie sur l’analogie entre le corps animal et le corps humain que la médecine étudie.

La discipline expérimentale par excellence au XVIIe est certainement la chimie, constat que l’on pourrait également faire chez Leibniz. Anne-Lise Rey examine le rapport entre expérimentation et chimie en deux temps : d’abord en analysant ce que Leibniz entend par chimie comme discipline distincte et qui se définirait comme science des éléments corporels semblables ou mêlés. Ensuite, elle défend l’interprétation selon laquelle la pratique expérimentale en chimie permet de dégager des moyens d’études spécifiques de la nature, mais aussi contribue à en énoncer un niveau d’intelligibilité et d’expression. Sebastian Stork exploite des manuscrits de la huitième série des œuvres complètes peu connus et qui montrent encore une fois l’ampleur de l’intérêt de Leibniz pour les observations et expérimentations. On y trouve un ensemble de considérations qui datent principalement du début des années 1670 et qui sont en fait des notes de travaux de la même période produits par des chercheurs de l’Académie royale de Londres. Une dernière contribution est proposée par Mogens Laerke qui étudie l’organisation encyclopédique sur laquelle Leibniz a abondamment écrit. Il appert que Leibniz fait une distinction importante entre la structure encyclopédique des savoirs et leur ordre d’exposition qui doit favoriser l’apprentissage scientifique.

Le volume a, on l’a dit, pour mérite principal de couvrir des aspects peu étudiés du corpus leibnizien. Son intérêt vient également de la diversité des objets examinés, qu’ils soient méthodologiques, métaphysiques ou plus directement liés aux sciences et aux pratiques expérimentales. On peut souhaiter que les contributions de l’ouvrage permettent de susciter un intérêt plus marqué des études leibniziennes pour ces domaines.

Christian LEDUC

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Pour citer cet article : Christian LEDUC, « Arnaud PELLETIER (éd.), Leibniz’s experimental philosophy, Stuttgart, Franz Steiner Verlag, Studia Leibnitiana – Sonderheft 46, 2016 » in Bulletin leibnizien III, Archives de Philosophie, tome 80/3, avril-juin 2017, p. 561-623.

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