Auteur : Christophe Bouton

Robert LEGROS, Hegel. La vie de l’esprit, Paris, Hermann, 2016, 152 p.

Cet ouvrage comporte deux aspects complémentaires. D’une part, il offre une présentation claire et précise de la genèse de la pensée politique de Hegel, des écrits de jeunesse (Tübingen, Berne, Francfort et Iéna) aux Principes de la philosophie du droit, avec un intérêt particulier pour la Phénoménologie de l’esprit. D’autre part, il développe une thèse forte selon laquelle la philosophie politique de Hegel « reste irréductiblement écartelée entre une vision rationaliste, qui sous-tend une critique explicite de l’organicisme romantique, et une forme d’organicisme ou de vitalisme, qui anime une critique des Lumières » (p. 9). Pour instruire le premier volet de cette thèse, R. Legros retrace le parcours de Hegel qui, après avoir pris comme modèle la cité grecque pensée comme une totalité organique, une œuvre d’art où les parties sont inséparables du tout, prend ses distances avec celle-ci, dans la philosophie de l’esprit de 1805-1806 (p. 44), pour la raison que la cité antique ignore le principe moderne de la subjectivité, apparu dans le christianisme et développé avec la Réforme puis la Révolution française. Mais cette critique de l’organicisme antique, qui ne laisse pas de place à la liberté individuelle, va de pair avec une critique des Lumières, qui alimente le second volet de la thèse. Dans leur combat contre la foi et la religion, les Lumières n’offrent qu’un « monde désenchanté », vidé de toute « transcendance » (p. 92, 95), un « monde de l’utile » partagé entre le matérialisme et le déisme, que Hegel renvoie dos à dos dans la Phénoménologie de l’esprit comme deux métaphysiques opposées mais tout aussi plates et abstraites. C’est l’une des grandes qualités de cet ouvrage d’analyser en détail la critique hégélienne des Lumières, dont la liberté radicale conduit à la furie de la destruction (la Terreur) (p. 93). R. Legros montre de façon convaincante comment la critique des Lumières comme monde désenchanté s’articule avec la critique de Schelling dans la préface de la Phénoménologie de l’esprit, Schelling qui aurait tenté de dépasser ce désenchantement du monde par une intuition immédiate de l’absolu. À ce propos, l’explication de l’image des « déchets de vendanges » (Trebern) est lumineuse (p. 95-98). Pour mieux identifier la position de Hegel vis-à-vis des Lumières, on aurait aimé toutefois que ce concept de « Lumières » soit explicité plus avant : qui sont les philosophes visés par Hegel ? Diderot (et son Neveu de Rameau), Voltaire (et son déisme), Rousseau (et sa théorie du « contrat social »), etc. En ce qui concerne le thème de l’aveuglement des Lumières (« Les Lumières, dit Hegel, sont aussi peu éclairées sur elles-mêmes », p. 84), ou celui, étudié plus loin dans l’ouvrage, de l’égalité entre les cultures et les traditions (p. 120), une référence à Herder aurait été utile. Même s’il ne le cite que très peu, Hegel s’en est sans doute inspiré, surtout dans les écrits de jeunesse, puisque dans les textes de la période de Berlin, il accorde un primat à la civilisation européenne moderne sur les civilisations antiques grecques et romaines, comme le rappelle R. Legros dans l’avant-dernier chapitre X sur « Hegel et l’Europe ». Cette hiérarchie, qui est contraire à l’esprit de Herder et à sa critique des Lumières, est fondée pour Hegel sur la thèse que le monde européen moderne promeut l’idée, d’origine chrétienne selon lui, d’une égalité de tous les hommes : non pas « quelques hommes sont libres » (comme dans les mondes grec et romain), mais « tous les hommes sont libres ». De ce point de vue, la Révolution française signifie aussi une réconciliation avec le monde, l’incarnation politique concrète du principe d’égalité entre les hommes (comme citoyens). R. Legros soulève lui-même la question : « Ne peut-on pas déceler au cœur même des Lumières la voie d’une authentique émancipation, ou d’une contestation de leurs propres illusions ? » (p. 146). Si Hegel est assurément très critique à l’égard des Lumières et de la Révolution française dans la Phénoménologie de l’esprit, il est plus nuancé dans le cours sur La philosophie de l’histoire de 1831, où il explique que la Révolution française, qui a reçu son impulsion de la philosophie (des Lumières), fut un « magnifique lever de soleil » (trad. Le Livre de Poche, p. 561). En ce sens, les Lumières peuvent être considérées in fine comme une étape dans « le progrès dans la conscience de la liberté ». Pour illustrer la persistance chez le Hegel de la maturité d’un modèle organiciste et vitaliste de l’État, R. Legros cite des passages de l’histoire de la philosophie où Hegel fait l’éloge de Platon et d’Aristote (chap. IX, « Hegel et les Grecs », p. 111-115). Ces passages sont significatifs, mais ils peuvent être contrebalancés par d’autres textes bien connus où Hegel explique que Platon et Aristote ignoraient que l’homme est libre en tant qu’homme, ou par cette déclaration bien connue provenant des Principes de la philosophie du droit (§ 209) : « L’homme vaut parce qu’il est homme, non parce qu’il est juif, catholique, protestant, allemand, italien, etc. » (trad. PUF, J.-F Kervégan p. 375). La pensée de Hegel semble ici aux antipodes de celle d’un Joseph de Maistre qui affirmait : « j’ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes, etc. (…) mais quant à l’homme, je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie » (cité p. 100). Ainsi, la thèse de R. Legros d’un Hegel écartelé entre une vision rationaliste et une vision romantique (organiciste) de la politique est pertinente pour de nombreux textes, mais on peut se demander si ce n’est pas finalement la vision rationaliste qui l’emporte dans les Principes de la philosophie du droit et dans la philosophie de l’histoire qui, au sein du système hégélien, en est le prolongement direct.

Christophe BOUTON (Université Bordeaux III Montaigne)

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Pour citer cet article : Christophe BOUTON, « Robert LEGROS, Hegel. La vie de l’esprit, Paris, Hermann, 2016 » in Bulletin de littérature hégélienne XXVII, Archives de Philosophie, tome 80/4, Octobre-décembre 2017, p. 773-802.

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