Auteur : Dan Arbib

BADIOU, Alain, « Le Séminaire ». L’Un. Descartes, Platon, Kant. 1983-1984, Paris, Fayard, 2016, 296 p.

Entre 1982 (Théorie du sujet) et 1988 (L’être et l’événement), A. Badiou a consacré l’essentiel de son séminaire à l’étude de la philosophie classique. Le Bulletin cartésien a déjà rendu compte du séminaire de l’année 1986, consacré à Malebranche (Le Séminaire. Malebranche, L’être 2 – Figure théologique, 1986, Paris, 2013 ; cf. BC XLIV, p. 200-202). L’ouvrage ici présenté rassemble le séminaire portant sur D. (11 nov. 1983, puis 6, 13 et 20 déc. 1983) ainsi que les séances consacrées à Platon et Kant.

S’agissant des développements directement afférents à D., ce livre peut être lu de deux manières : du point de vue de l’élaboration des thèses propres à la philosophie d’A. Badiou, et d’un point de vue strictement cartésien. Ce double point de vue interdit de s’étonner que l’A. juge parfois sévèrement des thèses de D., les soupesant, les évaluant et les confrontant à ses propres thèses. Le recenseur refusera néanmoins de mesurer la place de D. dans la pensée d’A. Badiou (trois point seraient ici décisifs : la place du négatif, la causalité du manque et l’histoire du sujet), et sacrifiera donc le premier point de vue au second.

À l’évidence, ces pages sont inspirantes. On souscrira pleinement aux développements sur le cogito comme performatif, faisant de l’ego un point, « pure ponctualité de l’énonciation » (p. 74) – ego non substantiel. – Mais tout de même. Tout de même ! On peut résister à affirmer sans plus de preuves que le passage du quod sum au quid sum, c’est-à-dire le passage du pronuntiatum du cogito à la détermination de l’ego comme res cogitans, exige la garantie divine. On rappellera à cet égard que la détermination de l’ego comme res cogitans n’est pas une détermination d’essence, mais l’enregistrement pure de performances – d’où le caractère vide de détermination de la res et l’amplitude de droit comme de fait inachevée des actes cogitatifs potentiellement déployés ; au mieux, l’A. eût pu s’inspirer de J.-M. Beyssade pour interroger la (problématique) clause précédant l’énoncé de la regula generalis (AT VII 35, 11-13, « … si posset unquam contingere, ut aliquid, quod ita clare et distincte perciperem, falsum est… »), mais il eût alors fallu justifier l’intérêt porté au seul passage du quod sum au quid sum. – On résistera encore à considérer l’infinité de Dieu comme l’expression d’une négation à partir du fini d’abord donné : on ne saurait écrire que « Descartes considère qu’il y a une évidence à ce que nous ayons une idée du fini, ce qui permet que l’infini soit la combinaison de la négation et du fini […]. Pour Descartes l’idée absolument initiale est celle de la négation » (p. 69-70), sans contredire les déclarations de la Meditatio III, AT VII 45, 30-46, 4. Dès lors, toute profession d’originalité devient quelque peu ridicule, comme à la p. 70 : « Pour moi [sous-entendu : contrairement à D.], je crois que c’est le contraire, que nous avons d’abord l’idée de l’infini » [ ! ]. – Le cartésien chicaneur protestera encore que, non, il n’est pas vrai que les Méditations métaphysiques inaugurent « l’âge national » de la philosophie et doivent être considérées comme un « manifeste linguistique » (p. 14) ; voilà qui conviendrait à la rigueur (et encore) au Discours de la méthode, mais non aux très latines Meditationes de prima philosophia. Il rappellera qu’il n’est pas vrai qu’« on ne trouve nulle part la formule ‘Je pense donc je suis’ », puisque, à une virgule près, elle se retrouve plusieurs fois chez D. (à ***, mars 1638, AT II 38, 10 ; à ***, novembre 1640, AT III 247, 2 ; à Newcastle ou Silhon, mars-avril 1648, AT V 138, 3 ; Discours, AT VI 22, 19 et 33, 17). Enfin il corrigera l’analyse ici faite des relations entre causalité objective et causalité formelle (p. 85 sq.), qui témoigne d’une méconnaissance de l’usage proprement cartésien du fonctionnement des concepts de realitas objectiva et de realitas formalis et du fait qu’« il est de l’essence de la cause d’être une réalité actuelle ou formelle » (G. Rodis-Lewis, L’œuvre de Descartes, Paris, 1971, I, p. 280).

Reste que cet ouvrage ouvre des pistes fécondes, notamment sur l’ontologie des mathématiques (on aurait attendu ici une confrontation avec Sur l’ontologie grise de Descartes, de J.-L. Marion) et sur la réalité objective vue comme différentiel (si pareille hypothèse ne fonctionne pas toujours, elle permet au moins de comprendre pourquoi D. ne parle jamais d’une réalité objective infinie). À mi-chemin entre l’usage externe de D. (« D. au service de la pensée d’A. Badiou » – moyennant quelques énormités, sur le « racisme, le nationalisme, l’antisémitisme » de la pensée de la différence dans laquelle D. se trouverait comme malgré lui toujours pris, p. 88) et l’analyse interne (du corpus cartésien lui-même), une telle confrontation demeure stimulante, car elle ne se cantonne pas à la simple restitution de la pensée cartésienne (ce qu’elle vise aussi, malheureusement), mais se veut juge et interprète de cette pensée, et par là, quand même, demeure profondément philosophique.

Dan ARBIB

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Pour citer cet article : Dan ARBIB, « BADIOU, Alain, « Le Séminaire ». L’Un. Descartes, Platon, Kant. 1983-1984, Paris, Fayard, 2016, 296 p. » in Bulletin cartésien XLVII, Archives de Philosophie, tome 81/1, Janvier-mars 2018, p. 171-223.

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PINCHARD, Bruno, Écrits sur la raison classique, Paris, Kimé, 2015, 540 p.

Avec cet imposant recueil, l’A. nous offre le produit de quinze ans de méditations et d’étude de l’âge classique. Le recenseur ne s’attachera pas ici à reprendre un à un les articles proposés – certains sont célèbres (« Souveraineté de Malebranche », par ex. 47-62, repris de B. Pinchard, éd., La légèreté de l’être, Paris, 1998), d’autres des hommages appuyés à certaines entreprises de recherche (à A. Robinet, par ex., « L’axe cartésien », p. 201-219), d’autres enfin sont inédits (par ex., « Nicolas Malebranche ou le rayonnement de l’intelligible », p. 21-32) : en un sens, le propre de ce volume n’est pas d’offrir des articles introuvables, mais de donner à voir un mouvement d’ensemble, une inspiration générale, une « respiration » même – cette « respiration classique » à laquelle l’A. est si profondément sensible. Quelque discussion que puisse inspirer telle ou telle thèse, tel ou tel concept (les concepts de métaphysique, esprit, libertin, etc.), il se dégage de l’ensemble une sympathie pour et avec l’âge classique dont le monde universitaire contemporain offre peu d’exemples. Non que cet ouvrage constitue à proprement parler une « Introduction à la philosophie du XVIIe siècle » : trop elliptique pour être véritablement pédagogique, exigeant de son lecteur l’effort pour rejoindre l’A. dans son travail de synthèse, il requiert une certaine aisance dans les grands corpus du siècle ; mais il sera précieux pour ressaisir d’une vue l’esprit du siècle. On évoquera surtout l’Introduction, absolument admirable (« De la raison en général et de la raison classique en particulier », p. 11-19) : l’A. y évoque une raison classique dont le propre est la déliaison, par opposition à une Renaissance où tout est lié : « la raison classique est une raison déliée […]. L’idée initiale consiste donc, en rupture avec toute Renaissance vivante, à proposer une raison sans attache » (p. 12 .). Ainsi l’unité de la pensée classique se fait-elle autour d’une liaison générale dont la pensée de D. (songeons, pour notre part, à la « chaîne sans chaînon » de M. Serres) mais surtout pour l’A. celle de Malebranche offrent l’illustration la plus aboutie (« Malebranche détient […] après Descartes la vérité d’un siècle auquel Leibniz [avec le vinculum substantiale, trop tard venu] cherchera à remédier », p. 14 ; ou encore : « le malebranchisme entendu dans son extension résume la malédiction classique, mais elle se confond avec le principe de sa puissance », p. 15). Ce n’est pas qu’une telle déliaison ne suscite à sa façon un « retour du refoulé » : la raison classique doit bien supporter le mystère de la persistance du lien ou, mieux, des nouveaux liens établis à la faveur d’une raison qui ordonne le monde et par là même le lie. Raison et irraison (plutôt que déraison) se partagent ainsi le siècle, non en une opposition frontale, face-à-face militaire ou guerre de positions, mais à la façon d’une dialectique où chaque tendance renforce son contraire – Pascal ayant avec génie formalisé ce mouvement. Le dix-septiémiste tirera profit de cette vision généreuse et ample d’un Grand Siècle, davantage solidaire de la Renaissance que du Moyen Âge (contra Gilson, Marion, etc.), mais surtout véritablement grand : « le tableau des savoirs à l’Âge classique […] embrasse très nécessairement la Renaissance comme son présupposé, une renaissance conçue comme fantasmagorie des liens, et les Lumières comme sa conséquence, elles qui transforment la suppression des liens en un redoublement d’analyse et d’expérience. Aucune coupure abstraite ne saurait périodiser en un sens étroit un tel objet d’enquête qui se confond avec le déploiement d’une métaphysique de l’esprit dans l’intégralité de ses pouvoirs » (p. 19). On ne discutera donc pas l’usage parfois cavalier de certaines catégories historiographiques : le reprocher à l’A. serait d’un sot, qui regarderait le doigt quand le sage lui montre la lune. B. Pinchard pense large, mais parce qu’il pense tout court.

Dan ARBIB

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Pour citer cet article : Dan ARBIB, « PINCHARD, Bruno, Écrits sur la raison classique, Paris, Kimé, 2015, 540 p. » in Bulletin cartésien XLVII, Archives de Philosophie, tome 81/1, Janvier-mars 2018, p. 171-223.

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FRIGO, Alberto, L’évidence du dieu caché. Introduction à la lecture des Pensées de Pascal, Rouen/Le Havre, Presses Universitaires de Rouen et du Havre/Cned, 2015, 230 p.

Fruit d’une étroite collaboration entre les Presses Universitaires de Rouen et du Havre (PURH) et le Centre National d’Enseignement à Distance (CNED), cet ouvrage est la version publiée d’un cours destiné aux candidats à l’agrégation des lettres. Il se caractérise par sa grande clarté et le caractère extrêmement didactique de ses développements. L’A., dont la réputation s’affirme et se confirme d’années en années chez les pascaliens, nous propose ainsi une excellente synthèse introductive aux Pensées de Pascal. Il se développe en deux ensembles principaux qu’encadrent deux chapitres introductif et conclusif. Un chapitre introductif propose une histoire du texte des Pensées et des éditions successives particulièrement claire, avant d’indiquer comment « Lire les Pensées » : l’A. fait sienne l’hypothèse, de plus en plus courante chez les pascaliens (cf., ici même, notre compte rendu de L. Thirouin, Le défaut de la méthode, Paris, 2015), selon laquelle « le sens de chaque liasse ne pourra se comprendre qu’à partir de son rapport avec les autres liasses » et « le classement donne une clé de lecture privilégiée de chacune des pensées qui ont été réunies dans un même liasse » (p. 37). C’est ainsi qu’après un premier volet de trois chapitres, consacrés à des mises au point de thèmes pascaliens irréductibles à l’ordre de la Table des titres et transversaux au projet apologétique (P. et les doctrines de l’honnêteté, les théologies de la grâce et la question des miracles), l’A. suit l’ordre des liasses à titre pour y trouver matière à un parcours argumentatif serré et parfaitement restitué, suivant une voie illustrée par P. Ernst (Approches pascaliennes, Gembloux, 1970), M.-R. et M. Le Guern (Les Pensées de Pascal. De l’anthropologie à la théologie, Paris, 1972) et J. Mesnard (Les Pensées de Pascal, Paris, 1976). Enfin un chapitre conclusif s’intéresse au style de P., notamment au rôle joué par la Bible et les Essais de Montaigne.

Cet ouvrage se recommande à plusieurs titres. D’abord, la maîtrise parfaite et tendanciellement exhaustive de la littérature secondaire jusqu’aux plus récentes publications s’atteste dans des notes fournies, une remarquable anthologie de textes critiques (p. 201 sqq.) et une bibliographie sélective classée ; elle s’atteste aussi dans la discussion que l’A. mène avec certaines interprétations ou éditions (cf. par ex., l’exposition et la discussion, rapide mais soignée, de l’éd. d’E. Martineau, p. 31), et surtout par l’ampleur des champs considérés : l’A. mobilise aussi bien les travaux classiques de J. Mesnard, que les analyses proprement philosophiques de V. Carraud ou plus littéraires mais toujours excellentes de L. Susini. Certains chapitres (songeons au chap. III sur les miracles) sont remarquables de clarté. On pourra seulement regretter que l’A. ait choisi de renvoyer à l’éd. de Ph. Sellier, c’est-à-dire d’opter pour la Seconde copie, et que les analyses proprement philosophiques (la confrontation avec D. par ex., la question d’une éventuelle « double anthropologie », suggérée par E. Martineau puis V. Carraud) demeurent en retrait par rapport aux développements plus littéraires ou d’histoire des idées (par ex. la question de l’honnêteté chez Faret, Méré et Mitton, ou la rhétorique pascalienne) ; mais ce sont là des choix rendus nécessaires par le premier public de l’ouvrage. On n’hésitera donc pas à recommander cette admirable synthèse, comparable aux Pensées de Pascal de J. Mesnard (avec lesquels, disons-le tout net, il soutient la comparaison malgré sa brièveté, et plutôt même grâce à elle), comme introduction à l’univers des Pensées et aux difficultés méthodologiques de leur interprétation.

Dan ARBIB

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Pour citer cet article : Dan ARBIB, « FRIGO, Alberto, L’évidence du dieu caché. Introduction à la lecture des Pensées de Pascal, Rouen/Le Havre, Presses Universitaires de Rouen et du Havre/Cned, 2015, 230 p. » in Bulletin cartésien XLVI, Archives de Philosophie, tome 80/1, Janvier-mars 2017, p. 147-224.

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SCHWARTZ, Claire, Malebranche, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Figures du savoir », Paris, 2015, 216 p.

Cet ouvrage se propose d’introduire à la philosophie de Malebranche d’une manière à la fois didactique, pédagogique et complète. On n’y cherchera donc pas de thèse propre à l’A. ni un renouveau dans l’information ou l’interprétation de l’oratorien, mais des mises au point fort utiles sur les grandes thèses et les grands concepts de Malebranche. L’ouvrage se divise en trois parties principales. La première (« Corps et âme », p. 25-70) présente le dualisme et la thèse occasionnaliste ; la seconde (« Présence immédiate de Dieu », p. 71-124) expose la double union et la théorie de la vision en Dieu ; la troisième (« L’homme libre et l’Ordre », p. 125-154) s’intéresse enfin aux questions de morale, avec d’intéressantes pages sur l’ordre social (p. 154 sqq.). À ces trois parties, il faut ajouter trois très précieux appendices : la quatrième partie, portant sur « L’actualité de Malebranche » (p. 163-176), résume à gros traits mais avec justesse le poids de Malebranche dans l’histoire de la philosophie (d’abord les réserves de l’immédiate postérité, puis la permanence de thèses et de problèmes qui, depuis Kant puis Comte, définissent l’approche positive de la nature), reprenant sur ce point le dossier ancien monté par F. Alquié) ; un « Glossaire » des principales notions et thèses, malebranchistes ou non malebranchistes, appelées par un astérisque dans le corps du texte – on y trouvera par exemple une entrée « Jugement naturel », une entrée « Preuve cartésienne de l’existence de Dieu par l’idée d’infini » ou une entrée « Substance » ; enfin le chapitre de « Notices biographiques », comprenant les principaux personnages ou écoles philosophiques évoqués, également affectés d’astérisques dans le corps du texte (on y trouvera par exemple, « Oratoire », « Platoniciens de Cambridge »). L’ouvrage se complète heureusement d’un index nominum et d’un index rerum. On le voit, tout est fait pour que le novice en malebranchisme s’y retrouve au mieux, et force est de constater qu’il y parvient. On regrettera seulement, en dépit de quelques formules floues ou contestables (« Bérulle pense au contraire que les écrits de Descartes peuvent soutenir la foi », p. 27), que les renvois au corpus malebranchiste ne soient pas plus nombreux. Mais en dehors de ces deux réserves mineures, on doit reconnaître à cet ouvrage une clarté, un certain sens de la nuance et le mérite d’affronter avec simplicité et méthode les grandes difficultés attachées aux principales thèses malebranchistes (cf. les deux explications du péché originel, p. 73 sqq., ou les tensions que révèle le concept d’étendue intelligible, p. 113 sqq.). On n’hésitera donc pas à conseiller cet ouvrage, tout comme celui de D. Moreau (Malebranche. Une philosophie de l’expérience, Paris, 2004, cf. BC XXXV, 2.2.2.) ou l’ancien mais toujours recommandable petit viatique de F. Alquié (Malebranche, Paris, 1977), à qui voudra s’initier à Malebranche.

Dan ARBIB

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Pour citer cet article : Dan ARBIB, « SCHWARTZ, Claire, Malebranche, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Figures du savoir », Paris, 2015, 216 p. » in Bulletin cartésien XLVI, Archives de Philosophie, tome 80/1, Janvier-mars 2017, p. 147-224.

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THIROUIN, Laurent, Le défaut de la méthode. Lecture des Pensées selon leur ordre, Paris, Champion, 2015, 258 p.

Il s’agit là d’un recueil d’études interrogeant les liasses et le classement des Pensées opéré par Pascal tel que Lafuma l’a mis en évidence – en somme de réconcilier « science philologique » et « travail herméneutique » (p. 8). La base des interprétations proposées est donc le classement temporaire de 1658, « principal vestige » de la disposition des matières, disposition qui fait toute la spécificité du discours pascalien (fr. Sellier 575) et dont l’A. analyse le concept (p. 9). L’hypothèse de lecture est que chaque fragment doit être lu à partir de sa liasse, et le sens de la liasse à partir de sa position dans la trajectoire indiquée par la Table datée par l’A. de 1658. Ainsi, l’A. entreprend-il par exemple de restaurer la logique par laquelle on passe de la liasse « Vanité » à la liasse « Misère », de comprendre à nouveau frais le concept de transition dans la liasse « Transition de la connaissance de l’homme à Dieu », ou de mettre en évidence « l’architecture et la signification » des premières liasses des Pensées (p. 71-96).

Les études ici sont demeurées classiques dès leur publication dans divers revues ou collectifs et le lecteur se réjouit que leur accès lui soit à présent facilité ; elles témoignent toute d’une fréquentation assidue et nourrie du corpus pascalien, d’une interrogation sans cesse relancée, exprimée en termes simples et avec la bonne foi qui caractérise les meilleurs commentateurs. Nous retiendrons entre toutes, comme directement susceptible d’intéresser les lecteurs du Bulletin cartésien, l’étude publiée en 1994, dans Littératures classiques (20), sous le titre « Le défaut d’une droite méthode » (p. 51-67) : reprenant le fr. S 644, où, comme V. Carraud l’avait déjà souligné (Pascal et la philosophie, Paris, 1992, p. 199), apparaît l’ « hapax cartésien » de « méthode » dans les Pensées, l’A. y montre la conjugaison toute pascalienne entre la méfiance à l’égard d’une droite méthode et son non moins grand souci de l’ordre – double mouvement qui aboutit à une « dispositio éclatée » (p. 65) dans laquelle on peut reconnaître l’ « ordre de la charité » « dont la figure emblématique est la digression » (p. 65 ; cf. fr. S 329). On notera au passage la discussion avec le D. de la Deuxième partie du Discours de la méthode (p. 59-60) : « L’alternative est simple : soit on touche au réel et, quelles que soient ses prétentions méthodologiques, on ne garde pas l’ordre qu’on s’était fixé […] ; soit on respecte avec exactitude l’ordre initialement postulé, […] mais on n’accède jamais à la réalité profonde des problèmes que l’on considère » (p. 60). Le cartésien objecterait peut-être à ces analyses remarquables que l’ordre prisé par D. n’est justement pas « l’ordre mathématique » (p. 60), et que les règles de la méthode cartésienne, étant celles de la recherche, ne sauraient être disqualifiées par le refus de l’ordre quant à l’exposition qui caractérise Pascal – édifiant sur ce point le fait que, « des trois principaux objets [que l’on peut avoir] dans l’étude de la vérité », De l’esprit géométrique balaie dès l’ouverture celui de « découvrir la vérité quand on la cherche » (Œuvres complètes, III, éd. Jean Mesnard, Paris, 1991 – alors que c’était là le seul objet qui intéressât vraiment D. Les deux auteurs pourraient alors moins diverger qu’il n’y paraît, tous deux reconnaissant l’inadaptation de la voie analytique à l’entreprise de persuasion de la vérité (IIae Responsiones, AT VII 156, 14).

Dan ARBIB

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Pour citer cet article : Dan ARBIB, « THIROUIN, Laurent, Le défaut de la méthode. Lecture des Pensées selon leur ordre, Paris, Champion, 2015, 258 p. » in Bulletin cartésien XLVI, Archives de Philosophie, tome 80/1, Janvier-mars 2017, p. 147-224.

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BOUCHILLOUX, Hélène, « Le cogito de la Seconde méditation : une protestation contre le Malin génie », Revue philosophique de la France et de l’étranger, 2015/1, 140, p. 3-16.

Cet article entend démontrer que « le cogito, comme n’importe laquelle des propositions intrinsèquement indubitables des mathématiques, n’a cependant, tant que demeure l’hypothèse du Dieu trompeur, qu’une vérité subjective et momentanée » (p. 3). Pour ce faire, l’A. rappelle d’abord la différence entre le « Dieu trompeur » et le « Malin génie », avant de demander : si le Malin génie m’installe dans le pyrrhonisme, « ai-je le droit d’affirmer qu’il n’y a rien de certain, affirmation qui me ferait transiter du scepticisme de type pyrrhonien au scepticisme de type académique » (p. 10) : tel est l’enjeu de la Meditatio II, qui serait passée d’un scepticisme pyrrhonien à un scepticisme académique si le cogito n’était venu affirmer, non pas qu’il n’y a rien de certain, mais que mon existence est certaine. Or « sur cette certitude première plane toujours l’ombre du Dieu trompeur, qui n’est pas celui qui me trompe actuellement et activement, mais celui qui m’a peut-être fait d’une nature telle que soit faux même ce qui s’offre à mon esprit comme intrinsèquement indubitable » (p. 12). Il faut donc valider le cogito lui-même, sauf à en admettre une « interprétation performative […] que rien n’autorise » (p. 13). Il faut donc soutenir que « le Dieu trompeur s’avère rapidement plus redoutable que le Malin génie, puisque la tromperie du second est surmontée dans le cogito, tandis que la tromperie du premier n’est surmontée que dans la découverte de l’idée innée de Dieu » (p. 14), et plus précisément par la mise en évidence de sa véracité. Ainsi le cogito ouvre-t-il « un véritable débat avec le scepticisme » (p. 15), spécificité que les commentateurs ont « occultée » : par le Malin Génie, D. peut mettre « hors-jeu le scepticisme académique » (p. 15).

On saura gré à l’A. de rappeler avec profit trois différences entre le « Deus qui potest omnia » et le Dieu des Lettres de 1630 (p. 7-8), même si une position plus nuancée eût fait droit aux évidentes similitudes, et d’inscrire à nouveau frais la Meditatio II dans un questionnement plus large sur la place du scepticisme dans la philosophie cartésienne. On regrettera néanmoins la faible attention accordée, à peu d’exceptions près, à la littérature critique – ce qui ne nous eût pas gêné si certaines points des Meditationes n’étaient de longue date éclairés par des commentaires classiques, permettant une précision accrue avec la plus grande économie de moyens : ainsi de la différence entre « Dieu qui peut tout » (et non « Dieu trompeur ») et Malin génie, par H. Gouhier par ex., ou l’abondante littérature sur le rapport des Meditationes au scepticisme et à ses diverses formes, etc. La réserve majeure portera sur l’imprécision des références (« la problématique du mensonge telle qu’elle a été élaborée dans l’Hippias majeur de Platon et dans la Métaphysique d’Aristote », p. 4 ; « Descartes paraît utiliser la thèse occamiste de l’‘annihilation du monde’ dans sa version sceptique », p. 5) et sur un rapport trop distant au texte même de D., rarement cité, et seulement (p. 4, et n. 2) en version française. Une mention plus précise des références du texte – et si possible latin – eût permis au lecteur de s’y retrouver davantage. Ce dernier eût pu par exemple regimber devant la perpétuelle injection (défendable à la rigueur, mais qu’il eût fallu justifier) des thèses de la Meditatio IV dans les Meditationes I et II (p. 4, 5, 7, etc.) ; il eût pu aussi objecter que D. n’a précisément pas écrit en Meditatio II que « je me suis persuadé qu’il n’y avait rien au monde, rien hors de mes idées » (paraphrase supposée d’AT VII 25, 2-5), puisque le concept d’idea n’apparaît pas avant la Meditatio III (VII 35, 21, et thématiquement en 37, 3-4), et que la réduction de l’étant au statut de cogitatum requiert le cogito lui-même. Mais il eût surtout interrogé le séquençage de la Meditatio II en trois phases qui aboutissent au cogito (p. 10-12) : il eût pu objecter que rien n’interdit de faire intervenir le Malin génie avant 25, 5 (début supposé du « troisième mouvement », où d’après l’A. le Malin Génie entre en scène) : car si c’est bien en 25, 5-6 que D. évoque le « deceptor nescio quis », l’expression même nescio quis interdisant d’identifier ce deceptor indéterminé au Malin génie : seul compte ici le deceptor dans sa fonction de deceptor – fonction que peut d’autant mieux assurer le « Deus qui potest omnia » de la « vetus opinio » que le verbe decipi se retrouve en 21, 12 à son sujet ; à rebours, le « second mouvement » pourrait parfaitement laisser entrevoir la présence discrète du Malin génie, puisque le « mihi persuasi » (25, 5) peut y renvoyer comme au produit d’une auto-tromperie active, celle de 22, 13-14 : « non male agam si… me ipsum fallar » ; d’ailleurs la liste de ce dont je me suis persuadé en 25, 2-5 (donc dans le 2e mouvement) renvoie à ce dont je me suis persuadé à l’occasion de la fiction du Malin génie (22, 26-28). En sorte que la lettre du texte oppose l’hypothèse d’un double renversement de la lecture de l’A. : le Malin génie n’apparaîtrait pas seulement dans le 3e mouvement mais peut-être dès le second ; et le 3e n’évoquerait pas tant le Malin génie que plutôt un deceptor indéterminé : dès lors, il deviendrait difficile de soutenir que c’est l’hypothèse du Malin génie qui mettrait en échec le pyrrhonisme.

La discussion peut à présent s’engager texte en main, et c’est le grand mérite de l’A. de l’ouvrir par une hypothèse de lecture franche et neuve.

Dan ARBIB

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Pour citer cet article : Dan ARBIB, « BOUCHILLOUX, Hélène, « Le cogito de la Seconde méditation : une protestation contre le Malin génie », Revue philosophique de la France et de l’étranger, 2015/1, 140, p. 3-16. » in Bulletin cartésien XLVI, Archives de Philosophie, tome 80/1, Janvier-mars 2017, p. 147-224.

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Du même auteur :

  • Dan ARBIB, « Un enjeu interne à l’école cartésienne : les formes substantielles selon Descartes, Malebranche et Arnauld », Archives de Philosophie, 2017, 80-4, 733-753.