Auteur : Delphine Bellis

AGOSTINI, Igor, « Descartes and More on the Infinity of the World », British Journal for the History of Philosophy, 2017/5, p. 878-896.

Publié dans le cadre d’un numéro spécial consacré à Henry More sous la direction de S. Hutton, cet excellent article, très clair et très bien conduit, a le mérite d’identifier la diversité des stratégies à l’œuvre dans l’argumentation cartésienne sur le caractère indéfiniment étendu du monde dans la correspondance de D. avec More : il y va à la fois d’un raisonnement sur les modalités de la connaissance de cette étendue du monde (nos modes de connaissance nous permettent-ils d’affirmer l’infinité positive du monde ?) et d’un raisonnement sur la nature de la possible infinité, purement quantitative, de l’étendue du monde par distinction avec l’infinité, non pas d’étendue, mais de substance ou d’essence de Dieu qui est une infinité qualitative. L’A. révèle les failles des interprétations de J. Laporte et d’A. Koyré. Contre Laporte, il défait l’idée d’une contradiction portant sur la limitation du monde qui ne serait pas clairement et distinctement perçue. Contre Koyré, il refuse d’entériner le fait que cette contradiction clairement perçue implique l’affirmation d’un monde infini en acte. L’A. met également en évidence que l’assertion selon laquelle il existe une contradiction logique dans la thèse d’un monde fini n’est en aucun cas une concession faite à More, mais au contraire l’affirmation d’une irréductible et décisive opposition à celui-ci : cette assertion contredit en effet l’identité cartésienne entre la matière et l’étendue que More rejette. Pour autant, la conception cartésienne de la toute-puissance divine doit nous empêcher de penser que Dieu n’aurait pas pu faire ce que nous concevons comme contradictoire ; Dieu aurait donc pu créer le monde comme fini. Sans doute du fait des restrictions de longueur imposées à ce type de publication, l’A. ne s’appuie ici qu’implicitement sur la distinction scolastique classique entre potentia Dei absoluta et potentia Dei ordinata qui aurait gagné à être explicitée, étant donné le rôle qu’elle joue dans les discussions sur l’espace, l’étendue du monde et l’immensité divine depuis le Moyen Âge, ainsi que l’a montré E. Grant dont l’ouvrage majeur, Much Ado about Nothing. Theories of Space and Vacuum from the Middle Ages to the Scientific Revolution (Cambridge, 1981) est étonnamment absent de la bibliographie. Reste que cet article propose une lecture internaliste particulièrement cohérente et convaincante et nous invite à prêter plus d’attention à la correspondance, encore trop peu étudiée, de D. et More.

Delphine BELLIS

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Pour citer cet article : Delphine BELLIS, « AGOSTINI, Igor, « Descartes and More on the Infinity of the World », British Journal for the History of Philosophy, 2017/5, p. 878-896 » in Bulletin cartésien XLVIII, Archives de Philosophie, tome 82/1, Janvier-mars 2019, p. 143-224.


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GENGOUX, Nicole, Une lecture philosophique de Cyrano. Gassendi, Descartes, Campanella : trois moments du matérialisme, Paris, Champion, 2015, 578 p.

L’A. nous offre une lecture très précise des deux romans de Cyrano de Bergerac que sont Les États et Empires de la Lune et Les États et Empires du Soleil. Alors que ces ouvrages ont donné lieu à des études nombreuses dans le champ littéraire, leur portée philosophique a été jusqu’à présent moins explorée, si l’on excepte les travaux d’O. Bloch, de J.-Ch. Darmon et d’A. Torero-Ibad. Si l’importance de la philosophie de Gassendi, d’une approche philosophique pluraliste ou d’un certain scepticisme dans l’œuvre de Cyrano a déjà été soulignée par ces travaux, l’originalité du présent ouvrage consiste à insister sur le rôle central de la philosophie cartésienne dans la pensée de Cyrano. Étant donné le matérialisme foncier de ce dernier, c’est essentiellement la philosophie naturelle ou physique de D. – une physique « coupée de ses racines métaphysiques » (p. 21) et, en particulier, de l’existence de Dieu et d’une âme rationnelle individuelle – qui vient nourrir sa pensée. L’A. n’hésite ainsi pas à faire de Cyrano un « physicien cartésien » (p. 13).

Si, à première vue, l’approche consistant à suivre de façon linéaire le déroulement narratif des deux romans pouvait sembler un peu fastidieuse, force est d’admettre que cette démarche se révèle parfaitement convaincante. L’A. parvient en effet à montrer comment une réflexion authentiquement philosophique se déploie au sein d’une écriture littéraire, notamment par l’appel à des expériences imaginaires ou à travers l’évolution intellectuelle du narrateur Dyrcona, à son tour surpassé par d’autres personnages du récit. Alors que la théorie de la connaissance de Cyrano reste foncièrement empiriste, donc gassendiste, l’A. montre ainsi comment les atomes gassendistes, doués de spontanéité et dont l’origine doit être reconduite à Dieu, se trouvent dépassés par la réduction de la matière à l’étendue et la physique mécaniste de D., davantage en accord avec l’athéisme et le matérialisme de Cyrano. Cyrano reprend, en leur faisant subir les transformations adéquates, des arguments cartésiens relatifs à l’héliocentrisme, à une physique du plein et des tourbillons et à l’étendue indéfinie du monde qui devient alors infinie. La physique cartésienne joue donc le rôle d’un opérateur de matérialisme qui permet à Cyrano d’abandonner une certaine forme d’animisme. Mais ce cartésianisme débouche à son tour sur un matérialisme qui devient vitaliste : tout est matière en mouvement, mais cette matière est vivante et le mouvement se communique d’un corps à l’autre de toute éternité. Certes, il ne s’agit jamais pour l’A. d’affirmer que la philosophie cartésienne est elle-même matérialiste, mais plutôt de montrer les ressources que la physique de D. offre à une certaine postérité matérialiste et empiriste, qui n’est pas sans rappeler celle du disciple infidèle de D., Henricus Regius.

Delphine BELLIS

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Pour citer cet article : Delphine BELLIS, « GENGOUX, Nicole, Une lecture philosophique de Cyrano. Gassendi, Descartes, Campanella : trois moments du matérialisme, Paris, Champion, 2015, 578 p. » in Bulletin cartésien XLVII, Archives de Philosophie, tome 81/1, Janvier-mars 2018, p. 171-223.

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AÏT-TOUATI, Frédérique & GAUKROGER, Stephen, Le Monde en images. Voir, représenter, savoir, de Descartes à Leibniz, Paris, Classiques Garnier, 2015, 128 p.

Ce petit livre s’attache à la question de la visualisation et de la représentation dans les théories de la connaissance et les théories scientifiques de l’âge classique. Le but de l’ouvrage consiste à étudier la transformation de la notion de représentation et son passage du champ de la rhétorique et de la psychologie à celui de l’épistémologie. Pour ce faire, les deux A. suivent un parcours qui les mènent du contexte pré-cartésien, à D. et Hooke, jusqu’à Newton et Leibniz. – Le premier chapitre (p. 11-38) est consacré à quatre aspects du problème de la représentation : la source humaniste et rhétorique des notions de clarté et distinction ; les mutations de l’optique opérées par Kepler et D. ; la dimension représentative des idées à partir des notions médiévales de concepts formel et objectif ; le rôle de l’intuition spatiale et de la représentation en mathématiques et philosophie naturelle. Dans le deuxième chapitre (p. 39-64), les A. proposent une analyse fine et concise des notions cartésiennes de clarté et de distinction : depuis leur fonction méthodologique qui se déploie dans les Regulae sur fond d’un contexte rhétorique et mathématique jusqu’à leur insertion dans une métaphysique qui leur offre une garantie divine. Les troisième (p. 65-90) et quatrième (p. 91-112) chapitres sont respectivement consacrés au rôle de la représentation picturale dans la communication des observations microscopiques et astronomiques de Hooke et à l’opposition entre Newton et Leibniz sur l’émancipation de l’algèbre par rapport à la représentation géométrique dans le calcul différentiel.

Cet ouvrage s’appuie largement sur certains travaux antérieurs de ses A. : on retrouve ainsi la thèse de la source quintilienne de la clarté et distinction cartésiennes déjà exposée par S. Gaukroger dans « Descartes’s Early Doctrine of Clear and Distinct Ideas » (Journal of the history of ideas, 53/4, 1992, p. 585-602). L’ouvrage développe des analyses claires et synthétiques sans s’encombrer de références bibliographiques superflues. On s’étonnera cependant de l’absence de quelques références majeures sur certains aspects du sujet, en particulier les travaux de G. Simon sur l’optique de Kepler et D., l’ouvrage de Ph. Hamou, Voir et connaître à l’âge classique, Paris, 2002 et celui de C. Zittel, Theatrum philosophicum. Descartes und die Rolle ästhetischer Formen in der Wissenschaft, Berlin, 2009 (cf. BC XL, 3.1.133). On regrettera également quelques erreurs factuelles (p. 60, la théorie cartésienne des couleurs est attribuée à la Dioptrique, au lieu des Météores, AT VI 331-334). Mais l’originalité de cet ouvrage réside dans l’association de thématiques qui sont souvent abordées de façon séparée (optique, statut des idées, imagination, etc.) et dont les A. montrent de façon convaincante qu’elles jouent un rôle conjoint dans la genèse de certaines thèses cartésiennes.

Delphine Bellis

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Pour citer cet article : Delphine Bellis, « AÏT-TOUATI, Frédérique & GAUKROGER, Stephen, Le Monde en images. Voir, représenter, savoir, de Descartes à Leibniz, Paris, Classiques Garnier, 2015, 128 p. » in Bulletin cartésien XLVI, Archives de Philosophie, tome 80/1, Janvier-mars 2017, p. 147-224.

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