Auteur : Élodie Djordjevic

Alan BRUDNER, The Owl and the Rooster. Hegel’s Transformative Political Science, Cambridge (UK), Cambridge University Press, 2017, 379 p.

Contre les distorsions que la Forschung aurait, depuis l’après-guerre, fait subir à la philosophie de Hegel en passant sous silence ce qui fait d’elle une contribution singulière à la théorie politique, à savoir la liaison de l’humain et du divin en laquelle consisterait le concept d’esprit qui la soutient, l’ouvrage vise à restituer à cette pensée sa dimension théologique tout en soulignant sa vocation transformatrice : si la philosophie s’apparente à la chouette ne prenant son envol qu’à la tombée de la nuit, elle est aussi le chant du coq qui inaugure le jour nouveau. La première partie expose la circularité inhérente à la pensée hégélienne, qui rend compte de la tension entre l’affirmation du caractère post festum de la saisie philosophique et sa vocation transformatrice. D’une part, il faut que la scission caractéristique de la société civile ait déjà été surmontée pour que le savoir absolu soit possible, sans quoi la philosophie ne serait que rationalisation indue de ce qui ne fait qu’exister (ch. 1). Mais, d’autre part, pour que la scission soit surmontée et que le tout qu’est l’État ne soit pas « totalitaire », la philosophie est requise qui est le moyen-terme réconciliateur entre les deux extrêmes opposés de la société civile (ch. 2). La deuxième partie montre que la Phénoménologie, comme moyen de l’élévation de la vie politique à sa perfection dans l’esprit et de la philosophie à sa perfection comme science de l’esprit, permet de briser le cercle et de penser l’intervention de la philosophie dans la vie humaine (ch. 3). Elle est le pont reliant l’État scindé des temps humains à un État harmonieux accomplissant l’histoire divine et humaine, qui ne se confond pas avec l’État moderne (ch. 4). Si l’idéalisme hégélien est mis à l’épreuve par l’absence des conditions institutionnelles propices à son intervention et le développement récent du monde, la troisième partie souligne son actualité et la ressource qu’il constitue pour affronter les enjeux politiques contemporains. La détermination des conditions institutionnelles propres à l’État rationnel implique que le quiétisme n’est pas essentiel à la philosophie de Hegel. Les écrits politiques de Hegel illustrent la forme que prend la philosophie en ces temps de suspens de la science : la critique s’effectue alors à l’aune de normes de justice déjà partagées, mais non de toute la conception de la justice (ch. 5). Suivant cette voie, les derniers chapitres complètent pour les temps contemporains la conception hégélienne de l’autorité légitime (ch. 6) et montrent que les développements du droit international ne fragilisent pas la thèse hégélienne de la suprématie de l’autorité de l’État-nation (ch. 7). Il s’agit enfin de revenir à la manière dont le théisme hégélien doit être compris, laquelle le soustrait à l’accusation d’hubris. Celle-ci est bien plutôt du côté de ceux qui cherchent à séparer la pensée politique hégélienne de son cadre théologique, ce qui conduirait tant aux despotismes du XXe qu’aux despotismes religieux du XXIe siècle, dernière forme à laquelle mène encore, par réaction, la voie libérale de séparation des Églises et de l’État excluant la religion de la sphère publique. Contre cela, Brudner en appelle à la possibilité d’un rapport de soutien mutuel de l’État et de la religion, tout en maintenant que la justification publique du théisme propre à l’État rationnel et qui peut seul écarter le fanatisme relève de conditions objectives absentes de notre temps et dont l’existence dépend de ce que les sociétés libérales apprendront de leur passé récent. Maints points appelleraient discussion, mais il s’agit d’un ouvrage ambitieux, dense, dont les analyses stimulantes et l’exégèse attentive sont au service du traitement d’enjeux fondamentaux aussi bien quant à l’interprétation de Hegel qu’à ce à quoi la politique confronte la philosophie.

Élodie DJORDJEVIC (Université Paris II)

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Pour citer cet article : Élodie DJORDJEVIC, « Alan BRUDNER, The Owl and the Rooster. Hegel’s Transformative Political Science, Cambridge (UK), Cambridge University Press, 2017 », in Bulletin de littérature hégélienne XXVIII, Archives de Philosophie, tome 81/4, Octobre-décembre 2018, p. 821-856.

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Eva Helene ODZUCK, Thomas Hobbes’ körperbasierter Liberalismus, Berlin, Duncker & Humblot, 2016, 316 pages.

Issu d’une thèse de doctorat soutenue en 2014 à l’Université de Nuremberg, l’ouvrage entend réévaluer l’importance du corps dans la philosophie politique de Hobbes et, sur ce fondement, dégager la version particulière de libéralisme qu’elle expose, celle d’un libéralisme fondé sur le corps. Il s’agit de montrer que le point de départ pertinent pour comprendre le contractualisme hobbesien n’est pas tant le discours, le droit ou la raison, mais la décision de penser la politique à partir du corps, en inaugurant une nouvelle conception qui, plutôt qu’en une « politisation du corps » (Agamben), consisterait en une « somatisation du politique » (p. 19). C’est ce geste hobbesien qu’Odzuck vise ici à éclairer et à examiner, ainsi que ses implications quant à l’État de droit et à la démocratie libérale contemporains.

Introductive, la première partie explicite la signification du « tournant corporel » emprunté par les sciences sociales contemporaines depuis plusieurs années déjà (A.I.), et dont on peut s’étonner qu’il n’ait pas été pris, selon Odzuck, par la critique politique hobbesienne, alors même que la centralité du corps est couramment reconnue à la conceptualité de cette pensée qui passe pour modèle d’organicisme. C’est que la Forschung hobbesienne s’attache presque exclusivement à l’étude de son contractualisme, interprété en termes juridiques, par quoi s’expliquerait d’ailleurs la propension toujours plus grande à voir en Hobbes l’un des fondateurs du libéralisme (A.II.). Faire prendre ce « body turn » à la lecture de la philosophie politique de Hobbes est le but avoué de l’ouvrage, dont la deuxième partie – qui en est le cœur – tend à établir la thèse : la philosophie politique de Hobbes est élaboration d’un libéralisme qui a le corps pour fondement, et c’est à partir d’une « logique politique du corps » que le contractualisme hobbesien doit être compris. Il s’agit d’abord d’examiner les interprétations et « juridique » et en termes de réciprocité de ce contractualisme, de quoi il ressort que leur saisie similaire de l’état et des lois de nature, de la réfutation de la position de l’insensé et de la théorie de l’autorisation, manifeste ce qui est leur point commun fondamental : la compréhension de l’homme hobbesien sous les traits d’un agent rationnel, à partir desquels s’expliquerait le fait politique, abstraction faite du corps (B.I). C’est négliger que ce dernier, dans sa détermination passionnelle, est en réalité cause du pacte et de son contenu, mais aussi ce qui en donne les conditions de validité (et, partant, les limites de la sujétion) : rendre pleinement compte du contractualisme de Hobbes suppose de reconnaître l’importance du rôle du corps et de la corporéité, d’en livrer une interprétation « corporéiste ». S’appuyant principalement sur la version anglaise du Léviathan, cette lecture conduit cependant à détecter un problème fondamental au cœur du raisonnement hobbesien. L’argument serait logiquement défaillant en ce que les deux réquisits de la conservation de soi et de la réciprocité, pourtant également nécessités par l’anthropologie mécaniste et matérialiste, ne peuvent être simultanément satisfaits : si le désir de la vie (agréable) et la prévention de la mort (violente) sont la cause du pacte qui détermine sa teneur et les limites de sa validité, l’instance de définition de celles-ci reste profondément problématique (sera-ce l’individu ou le souverain ?), de telle sorte qu’il faut dire que leur définition civile est à la fois nécessaire et impossible (B.II). Loin d’invalider la lecture corporéiste, l’« aporie biopolitique » qu’elle détecte vient au contraire en conforter la pertinence. En réalité, la lecture « juridique » tout autant que celle en termes de théorie des jeux repèrent une telle faiblesse théorique et seul le complément d’une perspective intentionnaliste permet de restituer la cohérence de la position hobbesienne. Mais, là encore, l’importance accordée au corps s’avère féconde et l’examen des dédicaces, des indications explicites de Hobbes sur son intention et la fonction de ses écrits permet de montrer que le contractualisme hobbesien ne vise pas à s’établir à partir de la seule rationalité, mais doit être conçu comme fonctionnant à la manière d’un argument ad hominem, qui emporte la conviction à partir des passions de ceux auxquels il s’adresse et des opinions qu’ils tiennent déjà pour vraies, soulignant que la force du raisonnement doit être jugée à l’aune de sa vocation essentiellement pratique (i. e. aussi son effet sur les corps), ce qui est un autre des aspects de la logique politique du corps (B.III). La troisième partie, conclusive, entend montrer la fécondité des thèses hobbesiennes ainsi dégagées relativement aux enjeux et difficultés politiques contemporains. Par elles s’expliqueraient certains des maux affectant les démocraties libérales : quand la faiblesse théorique de l’argument contractualiste permet de rendre compte de leur perte de légitimité et de leur dilution dans la biopolitique (C.I), on peut trouver dans la fondation corporelle du libéralisme et sa genèse dans une philosophie du pouvoir les raisons d’une certaine propension des États de droit contemporains à la violence (C.II). Mais là où est le mal pourrait aussi être le remède, et l’ultime section énonce les pistes de thérapie ouvertes par la double affirmation hobbesienne du caractère connaissable de ce qui est et du pouvoir de la raison de connaître. Puisque les hommes, corps passionnés et mus par leurs passions, sont aussi capables de rationalité, l’éventualité demeure d’une assise du droit et de l’obéissance sur autre chose que la violence et l’arbitraire : la logique politique du corps ne condamne pas plus à un décisionnisme brut que le nominalisme ne voue au scepticisme (C.III).

L’ouvrage d’Odzuck convainc de l’opportunité de prendre en compte le corps pour comprendre la pensée politique d’un auteur matérialiste, mécaniste et qui fonde sa philosophie politique sur sa philosophie naturelle. Mais la lecture de l’ouvrage laisse plus circonspect quant à la légitimité de la qualification de « libérale » attribuée à cette pensée. Concourt à cette réserve l’absence d’analyse réelle du concept du libéralisme, dont la signification est peut-être généralement aussi équivoque que son usage est massif. On peut aussi regretter la quasi-absence de la littérature critique autre que germanophone et anglophone. La recherche francophone, notamment, est presque entièrement négligée, quand de nombreux points de l’ouvrage auraient sans doute gagné à se confronter à des travaux qui en sont issus (ainsi Matérialisme et politique de J. Terrel, pour ne pas même citer les travaux les plus récents).

Élodie DJORDJEVIC

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Pour citer cet article : Élodie DJORDJEVIC, « Eva Helene ODZUCK, Thomas Hobbes’ körperbasierter Liberalismus, Berlin, Duncker & Humblot, 2016, 316 pages » in Bulletin d’études hobbesiennes I (XXIX), Archives de Philosophie, tome 81/2, Avril-juin 2018, p. 405-448.

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Kurt SEELMANN & Benno ZABEL (Hrsg.), Autonomie und Normativität. Zu Hegels Rechtsphilosophie, Tübingen, Mohr Siebeck, 2014, 449 p.

Combinaison singulière de républicanisme politique, d’institutionnalisme juridique et d’individualisme au regard (du fondement) de la normativité, telle est, aux yeux des directeurs du volume Autonomie und Normativität, la manière dont peut être énoncée la position de la pensée pratique hégélienne En effet, à suivre K. Seelmann et B. Zabel, si Hegel fait reposer la légitimité des normes sur la personne et son autonomie, la constitution de celles-ci ne peut être comprise indépendamment d’un processus d’institutionnalisation, d’un ordre normatif qu’elles participent à faire être et à l’intérieur duquel, seul, elles sont pensables et possibles. Par là se signale l’irréductibilité de la pensée pratique hégélienne à une position libérale comme – en dépit d’une assignation courante – communautarienne et qui tient essentiellement à la manière dont elle détermine autonomie et normativité. Or, à cette originalité tient le grand intérêt qu’elle revêt pour éclairer plusieurs des enjeux moraux, juridiques et politiques contemporains. Loin d’être principalement historique et génétique, la perspective de l’ouvrage et des analyses qu’il réunit est ainsi avant tout celle d’un affrontement aux enjeux contemporains autour de la personne, de sa constitution, de la reconnaissance de ses droits, de ses rapports à l’État et aux institutions à la lumière de la philosophie pratique de Hegel – et en particulier de sa philosophie du droit.

Issues d’un colloque tenu à Leipzig en 2012, les vingt-sept contributions ici rassemblées sont réparties en sept sections d’inégale longueur, que traversent en réalité deux lignes problématiques reliées par le concept d’autonomie dans son rapport à la personne et la charge normative qu’elle revêt : les rapports entre autonomie et normativité sont d’une part examinés au prisme des tensions possibles entre l’individu, ses droits et les institutions – tel est le volet plus proprement juridique et politique du volume – et, d’autre part, sous l’angle de la détermination de l’individu comme être vivant – tel est le volet par lequel sont engagées des questions tenant plus spécifiquement à la bioéthique et pour lesquelles la confrontation de la pensée hégélienne aux sciences de la vie ou du vivant (Life Sciences) s’avère féconde. Les deux premières parties examinent successivement les rapports qu’entretiennent autonomie et normativité au prisme des concepts de personne (J.-F. Kervégan, G. Rinaldi, S. Stübingen, H. Ikäheimo, C. De Pascale – ces deux dernières contributions étant consacrées à la compréhension fichtéenne de la reconnaissance dans son lien avec la personne) et de reconnaissance, plus particulièrement sous l’angle des droits objectifs, du concept de dignité et de son rapport aux institutions (S. Zucca-Soest, Chr. Enders, G. Luf). La troisième partie envisage ces rapports à l’aune du droit, en revenant sur la détermination hégélienne de ce concept comme « être-là de la volonté libre » (S. Rödl), en examinant la manière dont l’institutionnalisme hégélien constitue un dépassement de l’alternative entre individualisme et collectivisme (B. Zabel), et en étudiant la logique à l’œuvre dans la philosophie pratique hégélienne à partir de la détermination de la société civile comme relevant de l’entendement (K. Vieweg). La contribution de W. Schild et sa discussion par D. Klesczewksi et K. Gierhake offrent en outre un éclairage dense sur la théorie pénale hégélienne. Enfin, S. Kirste propose une analyse stimulante de la manière dont peut (ou échoue à) être pensée, avec Hegel, une étaticité délestée de la nation. Visant à éclairer les rapports entre autonomie et normativité sous l’angle du concept d’histoire, la quatrième partie expose ce qui peut être désigné comme un « droit de l’histoire » hégélien (Chr. Schmidt) et examine les enjeux et la pertinence d’une détermination de la philosophie hégélienne de l’histoire comme historicisation (radicale) (G. Dux, P. Stekeler-Weithofer). La cinquième partie affronte des questions relevant d’enjeux que l’on désignerait volontiers comme bioéthiques, en explorant plusieurs difficultés morales et juridiques soulevées par les Life Sciences à la lumière des concepts hégéliens d’autonomie et d’institutions (K. Westphal, D. Demko), ou en pointant les possibles limites du concept hégélien de liberté à cet égard (L. Siep). Intitulée « Autonomie, Normativität, Ethik », la sixième partie se concentre sur le concept de pardon, soit selon une perspective historique débordant d’ailleurs largement la seule philosophie hégélienne (K.-M. Kodalle), soit dans le rapport qu’il permet de penser de l’éthique et de la réconciliation aux institutions juridiques (K. Seelmann, E. Rózsa). Enfin, par une méditation sur la fameuse affirmation de la préface des Grundlinien, « das Ewige, das gegenwärtig ist », l’article de W. Jaeschke et sa discussion par B. Sandkaulen affrontent, dans la dernière partie, l’épineuse question du « présentisme » hégélien dans son rapport au droit naturel, par où se pose aussi celle de la nature de la critique.

Si la construction d’ensemble de l’ouvrage et l’organisation des sections peuvent ponctuellement surprendre, il s’agit d’un volume riche, stimulant, dont la vertu et l’originalité reposent tant sur la qualité des contributions que sur la nature non exclusivement historique et la pluralité des perspectives adoptées, corrélatives aux différents rattachements disciplinaires des auteurs.

Élodie DJORDJEVIC (Institut Michel Villey, Université Paris II Panthéon-Assas)

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Pour citer cet article : Élodie DJORDJEVIC, « Kurt SEELMANN & Benno ZABEL (Hrsg.), Autonomie und Normativität. Zu Hegels Rechtsphilosophie, Tübingen, Mohr Siebeck, 2014 » in Bulletin de littérature hégélienne XXVII, Archives de Philosophie, tome 80/4, Octobre-décembre 2017, p. 773-802.


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