Auteur : Éric Delassus

Michel JUFFÉ : Café Spinoza, Lormont, Éditions Le Bord de l’eau, 2017, 262 p.

Il est difficile de trouver une ligne directrice au livre de Michel Juffé qui se présente comme un recueil d’articles abordant une grande diversité de sujets tournant tous autour de la pensée de Spinoza, mais pouvant aller des affinités de sa pensée avec d’autres penseurs, qui lui furent antérieurs ou postérieurs, jusqu’à l’étude des rapports de ses thèses principales avec les sciences contemporaines, en passant par l’étude de certains points précis de la doctrine, comme par exemple l’assimilation de Dieu à la Nature ou la question de l’unité du corps et de l’esprit. Non pas que ce livre manque d’unité, mais son unité tient précisément dans sa diversité et se révèle au fur et à mesure que le lecteur progresse dans sa lecture.

Son titre, tout d’abord, peut surprendre. Café Spinoza, cela peut dérouter les lecteurs habitués à des intitulés plus académiques et peut nourrir le soupçon d’avoir voulu trouver un titre accrocheur, afin de séduire des lecteurs non spécialistes pour les attirer vers un ouvrage d’une lecture parfois ardue et qui ne relève pas, à proprement parler, de la simple vulgarisation.

Si l’ordre des articles peut sembler hétéroclite, c’est que, comme le précise l’auteur dans l’avant-propos, leur organisation n’a pas été choisie selon un principe thématique, mais selon leur degré de difficulté. On comprend mieux ainsi pourquoi l’on passe, par exemple, d’un texte sur la filiation entre Spinoza et Épicure à une réflexion sur l’assimilation de Dieu à la nature pour arriver ensuite à une étude sur Spinoza et l’écologie. C’est précisément cette diversité et cette variété qui expliquent le titre du livre. L’auteur invite en effet celui qui se disposerait à le lire à se mettre dans des dispositions comparables à celles que l’on adopte lorsque l’on discute à bâtons rompus dans un café avec un ami. Imaginons, nous propose Michel Juffé, que nous rencontrions Spinoza dans un café et que nous puissions nous entretenir longuement avec lui de différents sujets, soit de questions concernant des problématiques qui furent posées avant lui ou à son époque, soit de questions qui aujourd’hui sont cruciales, mais sur lesquelles la pensée de Spinoza pourrait apporter une lumière éclairante et certainement féconde.

On pourra noter une certaine disparité entre les études qui font dialoguer Spinoza avec d’autres philosophes. Ainsi, le premier texte proposé, traitant de l’héritage épicurien de Spinoza, aurait peut-être pu aller plus loin et aborder de manière plus problématique la question de la recevabilité d’une interprétation matérialiste du spinozisme. En revanche, l’étude sur Emmanuel Levinas et Spinoza présente un grand intérêt dans la mesure où tout en soulignant les contresens sur Spinoza qui expliquent la critique que lui adresse Emmanuel Levinas, elle insiste sur les points sur lesquels ces deux philosophes pourraient se rencontrer. De même, l’étude sur Freud et Spinoza fait le point de manière très pertinente sur ce qui, au-delà de la familiarité qui réunit ces deux pensées, distingue très nettement la conception spinoziste du désir qui est naturellement orientée vers la vie, de celle de Freud plus ambivalente, qui intègre l’idée, totalement impensable chez Spinoza, de pulsion de mort.

Les études concernant les convergences entre certaines des thèses fondamentales de la philosophie de Spinoza et la science actuelle présentent l’intérêt de ne pas tomber dans le piège qui consisterait à ne faire de Spinoza qu’un précurseur, mais montrent à la lumière d’une connaissance précise des théories contemporaines, principalement en biologie, en quoi la pensée de Spinoza reste actuelle et peut nous apporter matière à intégrer dans la pensée philosophique d’aujourd’hui les fruits de certaines découvertes ou théories scientifiques postérieures à Spinoza.

On regrettera cependant, dans certaines études portant sur des points précis de la doctrine, que les interprétations de l’auteur ne soient pas toujours mises en regard de points de vue divergents ou donnent lieu à certaines libertés prises avec le texte de l’Éthique. Ainsi, dans la seconde étude concernant la fameuse formule Deus sive natura, Michel Juffé, plutôt que de s’interroger sur les raisons qui ont conduit Spinoza à conserver le terme de Dieu, au point d’en faire le titre de la première partie de l’Éthique, semble préférer éluder cette question et s’autoriser alors à modifier le texte même de Spinoza en remplaçant dans les définitions et propositions d’Éthique 1, le terme de Dieu par celui de Nature, ce qui peut quelque peu déranger un lecteur assidu de Spinoza.

Néanmoins, si l’on excepte quelques points de cet ordre, le livre de Michel Juffé présente le grand mérite de souligner, le plus souvent avec pertinence, la richesse et la fécondité de la pensée de Spinoza.

Éric DELASSUS

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Pour citer cet article : Éric DELASSUS, « Michel JUFFÉ : Café Spinoza, Lormont, Éditions Le Bord de l’eau, 2017 », in Bulletin de bibliographie spinoziste XL, Archives de Philosophie, tome 81/4, Octobre-décembre 2018, p. 857-889.

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