Auteur : Evelyne Guillemeau

María Luisa DE LA CAMARA, Julián CARVAJAL (eds) : Spinoza y la Antropología en la Modernidad, Hildesheim-Zürich-New York, Georg Olms Verlag, Europea Memoria, 2017, 407 p.

Abondamment nourri de communications très diverses, ce livre fait le point sur les recherches spinozistes à propos de la question posée par Alexandre Matheron : « Y a-t-il vraiment en toute rigueur une anthropologie spinoziste ? »

Les trente-huit contributions présentées au long de quatre cents pages répondent de manière kaléidoscopique et positive à la question que les auteurs justifient par l’attention constante portée par la philosophie de Spinoza aux comportements humains, au désir et à la puissance de chaque nature humaine ainsi différenciée de l’animalité. Le riche héritage culturel de l’éthique spinoziste est reconnu dès la première section du livre. Il donne alors une idée des représentations imaginaires de l’anthropologie préscientifique et donc du contexte idéologique caractéristique de « la modernité » : le thème du « sauvage », la morale calviniste et le paradigme médical. La seconde section contextualise l’anthropologie spinozienne présentée en rupture d’abord avec l’humanisme de la Renaissance, puis avec la pensée cartésienne ainsi qu’avec la rémanence stoïcienne à l’âge classique. Pour comprendre ce que peut signifier la connaissance d’une nature humaine singulière, l’influence présupposée de l’alchimie sur le mode d’écriture de Spinoza (p. 103 sq.) semble moins convaincante que l’analyse par M.-L. de la Cámara (p. 113 sq) du rapport entre la médecine de l’âme et la santé du corps. C’est toutefois la voie originale suivie par Spinoza qui reste le fil conducteur de cette vaste recension des interprétations d’une anthropologie spinoziste.

Dès l’introduction, cette nouvelle anthropologie est présentée comme une « critique de la raison anthropologique ». En effet, repoussant l’anthropologie générale et dogmatique de la tradition qui définit l’homme par son libre-arbitre et le fige comme une exception dans la nature, Spinoza invalide l’anthropocentrisme, l’anthropomorphisme et le moralisme. Ainsi propose-t-il une anthropologie excentrée voire « excentrique » (p. 8-9) qui s’écarte tout autant de la définition cartésienne de l’homme comme union substantielle de l’âme et du corps (p. 75- 90 ; 92-98). Peut-on aller jusqu’à considérer Spinoza comme « post-moderne » ? C’est la thèse de Miriem von Riejen (p. 99 sq.), pour qui l’étude des affects en vue d’une vie sous la conduite de la raison ne requiert aucune définition générale de l’homme : seuls sont objets d’étude les hommes concrets, leur singularité ; cette étude est instruite par une abondante documentation et l’expérience personnelle du philosophe. Généalogique, l’anthropologie spinoziste a pour objet l’individu humain, composé des modifications de la pensée et de l’étendue, c’est-à-dire un être en construction. En citant Atilano Dominguez, Alfredo López Pulido (p. 237) indique bien l’orientation générale du livre : « L’anthropologie de Spinoza peut se résumer en une phrase : l’âme humaine est un mode de Dieu et une idée du corps […] La tension de cette idée pour prendre conscience de son être modal […] marque la dynamique de l’éthique et constitue sa via salutis. »

Les clés théoriques de l’anthropologie spinoziste sont traitées dans la troisième section centrée sur l’ontologie naturaliste. Opposant le modèle de l’« anthropologie de la faiblesse », à celui de l’« anthropologie de la puissance » (p. 127-132), Pierre-François Moreau soutient qu’à l’instar de Lucrèce et de Marx, Spinoza rejette le topos, dominant depuis le Protagoras de Platon jusqu’à Kant, de l’homme démuni dans la nature. Diego Tatián, de son côté, soutient que, du fait de son indétermination, l’axiome homo cogitat pose les bases d’une égalité des intelligences humaines (p. 175 sq.). Il suggère qu’une trace d’averroïsme persiste dans cette conception de la puissance de penser afin de montrer sa fécondité, notamment dans la psychologie socioculturelle de Vigotsky.

Ce qui est généralement considéré comme le cœur de l’anthropologie spinoziste, l’analyse du désir humain et les usages des affects dans la vie de l’individu, est l’objet de la quatrième section. La dimension sociale est particulièrement soulignée, les critères de la vie éthique dépendant de l’interaction des individus. Chantal Jaquet analyse « la mobilité sociale au prisme de Spinoza » (p. 331 sq.), et montre la modernité et l’opérativité des concepts spinoziens pour l’analyse anthropologique contemporaine ; par exemple, comment le concept d’ingenium lui a servi à penser le phénomène des « transclasses ». Non réductibles à leurs affects (Julián Carvajal p. 257 sq.), les hommes sont également capables de délibérer (p. 339), ce qui permet d’accentuer la « modernité » de l’anthropologie spinoziste. Steve Barbone va même jusqu’à lire le chapitre 11 du Traité Politique à la lumière de Simone de Beauvoir pour comprendre l’exclusion des femmes de la vie politique (p. 349).

La dernière section du livre s’éloigne de la doctrine anthropologique spinoziste pour en chercher un prolongement plutôt incertain chez Leibniz, Hume ou Ortega y Gasset.

Voilà donc, produite par des chercheurs dont on peut regretter qu’ils ne soient pas présentés, une somme de références et des analyses parfois redondantes ; nombre d’entre elles commentent les parties centrales de l’Éthique. Les plus intéressantes s’interrogent sur la légitimité de l’usage du concept d’anthropologie pour rendre compte de l’éthique spinoziste. Il s’agit donc d’un état des lieux des études spinozistes sur la question de la nature humaine, avec une prédominance de contributions en espagnol, ce livre semblant correspondre aux Actes d’un colloque international « Spinoza et l’anthropologie à l’époque moderne » tenu à Ciudad Real en 2015.

Evelyne GUILLEMEAU

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Pour citer cet article : Evelyne GUILLEMEAU, « María Luisa DE LA CAMARA, Julián CARVAJAL (eds) : Spinoza y la Antropología en la Modernidad, Hildesheim-Zürich-New York, Georg Olms Verlag, Europea Memoria, 2017 », in Bulletin de bibliographie spinoziste XL, Archives de Philosophie, tome 81/4, Octobre-décembre 2018, p. 857-889.

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