Auteur : Gilles Marmasse

Rachel ZUCKERT & James KREINES (dir.), Hegel on Philosophy in History, Cambridge (uk), Cambridge University Press, 2017, 260 p.

L’ouvrage est un volume d’hommage à Robert Pippin, professeur à l’université de Chicago, connu notamment pour son insistance sur la filiation kantienne et sur la dimension « non métaphysique » du projet hégélien. Les contributeurs comptent eux-mêmes parmi les spécialistes de Hegel – ou les philosophes tout court – les plus en vue du moment : John McDowell, Ludwig Siep, Paul Redding, Terry Pinkard, Rolf-Peter Horstmann, Karl Ameriks, Christoph Menke, Axel Honneth, Slavoj Žižek… Certains d’entre eux, comme T. Pinkard, partagent les grandes options herméneutiques de Pippin. D’autres comme J. McDowell entretiennent avec lui des rapports plus critiques, tout en admettant qu’il est légitime de chercher à actualiser l’hégélianisme. Certains défendent une approche de Hegel plus historienne que Pippin (ainsi K. Ameriks ou L. Siep). D’autres enfin, comme Ch. Menke, se montrent sceptiques à l’égard de l’œuvre hégélienne comme source possible d’inspiration pour la philosophie contemporaine. Mais l’intérêt de l’ouvrage, dans sa diversité justement, est de présenter certaines des discussions les plus structurantes de l’interprétation de Hegel telle qu’elle a cours aujourd’hui.

On lira notamment avec intérêt, sous la plume de J. McDowell, la proposition d’une version « semi-naturalisée » de l’hégélianisme à l’encontre de la version « socio-historique » défendue par Pippin. P. Redding propose quant à lui une lecture très innovante du combat pour la reconnaissance, en cherchant à identifier ses racines stoïciennes et son rapport à l’aristotélisme. Ch. Menke met en cause, à partir de références marxiennes et nietzschéennes, le thème hégélien de l’histoire comme progrès de la conscience de la liberté. Et A. Honneth défend une conception de la « liberté sociale » qui, pour lui, dépasse l’hégélianisme en recourant notamment à Marx, Dewey et Arendt. Pippin a su promouvoir des débats aussi ambitieux qu’ouverts. Cet ouvrage en est le signe peu contestable.

Gilles MARMASSE (Université de Poitiers)

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Pour citer cet article : Gilles MARMASSE, « Rachel ZUCKERT & James KREINES (dir.), Hegel on Philosophy in History, Cambridge (uk), Cambridge University Press, 2017 », in Bulletin de littérature hégélienne XXVIII, Archives de Philosophie, tome 81/4, Octobre-décembre 2018, p. 821-856.

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David JAMES (dir.), Hegel’s Elements of the Philosophy of Right. A Critical Guide, Cambridge (uk), Cambridge University Press, 2017, 234 p.

L’ouvrage rassemble une série d’articles sur les Principes de la philosophie du droit, sans prétendre cependant à l’exhaustivité ni à une communauté d’interprétation chez ses contributeurs. Compte tenu de la brièveté inévitable de cette recension, nous souhaiterions nous arrêter – assez arbitrairement il est vrai – sur seulement trois chapitres de l’ouvrage.

Dans son étude « Property, Use and Value in Hegel’s Philosophy of Right », S. Houlgate explique avec rigueur en quoi la propriété, chez Hegel, ne s’analyse pas comme le produit d’un ordre social basé sur la division du travail mais est rendue nécessaire par le concept même de la liberté (p. 37). Pour lui, le droit de propriété doit être défini, précisément, comme l’existence (Dasein) de la liberté. Ce Dasein, à son tour, est basé sur la reconnaissance mutuelle (p. 41). Mais son caractère abstrait implique qu’il bénéficie à tout individu, sans devoir être justifié par aucun mérite, ni, corrélativement, se référer à des biens définis. Si le droit de propriété est logiquement indispensable, il est cependant entièrement indéterminé (p. 47).

Le chapitre de L. Siep « How modern is the Hegelian State ? » explore le concept de modernité chez Hegel, dont Siep note à juste titre le caractère fluctuant, sans malheureusement chercher à en repérer le caractère structural. Mais, avant tout, il étudie le droit public hégélien en cherchant à en apprécier la « modernité » ou le caractère « réactionnaire ». Malgré le caractère assez rudimentaire de la grille d’analyse, l’article propose une intéressante synthèse. L’élément le plus « moderne » du discours hégélien, selon Siep, tient à la distinction des sphères (notamment entre la société civile et l’État), à l’hostilité de Hegel à l’égard des privilèges, et à son refus de faire dépendre la politique de la révélation divine (même si, comme il le note, Hegel considère qu’un croyant fera preuve de davantage de patriotisme qu’un athée) (p. 216). En revanche, l’élément obsolète de l’hégélianisme serait son hostilité à la souveraineté populaire et à un parlement dûment élu (p. 217).

Dans le chapitre « Practical Necessity and the Logic of civil Society », D. James pose la question du fondement de la philosophie du droit : est-elle immanente (c’est-à-dire obéit-elle à une raison purement juridique-morale-éthique) ou tient-elle sa légitimité d’une source externe, à savoir la logique ? La seconde hypothèse, soutient-il, poserait un problème : car si on la validait, toute interprétation anti- ou post-métaphysique échouerait à comprendre le contenu de la théorie hégélienne de la vie éthique (p. 178). James lève alors la difficulté en défendant l’idée d’une fondation proprement juridique-morale-éthique (p. 195). On peut cependant se demander si la dichotomie qui sert de toile de fond à cette problématisation est justifiée, et si on ne peut soutenir, en réalité, que la nécessité intérieure qui gouverne le passage d’un moment à l’autre dans les Principes serait à la fois logique et immanente. La logique, dans cette perspective, ne serait pas une règle d’interprétation importée d’un autre ouvrage (la Science de la logique) mais bien plutôt la règle du devenir de l’Idée en tous ses moments. Il n’en reste pas moins que l’étude est bien menée et qu’on ne peut finalement que s’accorder avec la thèse du développement immanent de l’esprit objectif.

Gilles MARMASSE (Université de Poitiers)

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Pour citer cet article : Gilles MARMASSE, « David JAMES (dir.), Hegel’s Elements of the Philosophy of Right. A Critical Guide, Cambridge (uk), Cambridge University Press, 2017 », in Bulletin de littérature hégélienne XXVIII, Archives de Philosophie, tome 81/4, Octobre-décembre 2018, p. 821-856.

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Robert B. PIPPIN, Die Aktualität des deutschen Idealismus, Berlin, Suhrkamp, 2016, 441 p.

R. Pippin, professeur à l’Université de Chicago, est l’un des commentateurs de Hegel les plus lus et les plus discutés. Il s’inscrit, comme son compatriote T. Pinkard, dans une veine interprétative inspirée du pragmatisme de W. Sellars – contribuant sans doute à rendre Hegel plus acceptable aux yeux du public philosophique américain. Une des idées fondamentales est d’attribuer à Hegel la thèse selon laquelle l’esprit serait un « espace de raisons », dans lequel les individus justifient leurs actes à partir d’arguments ou de normes institutionnelles qui sont admis par les autres acteurs. Les raisons, donc, ne renvoient pas à des normes abstraites, purement rationnelles, mais à des contextes précis d’échanges argumentatifs. Ainsi émerge un Hegel « non métaphysicien », continuateur du projet kantien de renversement copernicien et d’exploration de la subjectivité. À ceci près, soutient Pippin, que Hegel radicalise le projet kantien en abandonnant la chose en soi et en niant qu’il existe une différence de nature entre la sensibilité et l’entendement, et qu’il le socialise, en associant la raison non pas à la réflexion solitaire mais aux échanges intersubjectifs.

L’ouvrage ici présenté est constitué de versions allemandes d’articles publiés par l’auteur depuis une quinzaine d’années. Dans une ample introduction, Pippin montre ce qui, à ses yeux, constitue la parenté d’inspiration entre l’idéalisme allemand et la philosophie analytique, à savoir le projet d’étudier le penser à partir de lui-même ainsi que le rapport entre la nature et l’esprit. Le volume est ensuite divisé en trois grandes parties. La première, « Raison et subjectivité », porte sur la question de l’autonomie, tant théorique que pratique. Pippin explique notamment en quoi Hegel se révèle plus kantien que Kant lui-même tout en échappant au risque de subjectivisme impliqué par le kantisme (p. 83). Car, dit-il, l’esprit selon Hegel, procède d’une autodétermination collective. Par ailleurs, Hegel s’oppose au dualisme esprit-nature : en effet, pour lui, si l’esprit est la faculté d’obéir toujours plus à la raison et de gagner en indépendance à l’égard de la nature, néanmoins, les individus en interaction restent toujours « situés » sur un mode naturel. En définitive, le modèle hégélien reste actuel, dans la mesure où, à l’encontre de tout relativisme, il défend une objectivité qui n’est pas l’effet de la raison subjective mais le produit d’une institutionnalisation dynamique (p. 158).

La deuxième partie (« Logique et subjectivité ») consiste principalement en une discussion des interprétations contemporaines de Hegel. Pippin réactive son analyse non métaphysique de Hegel, en soutenant par exemple que la catégorie de l’être n’exprime que « la pure possibilité de penser quelque chose en général » (p. 190). La troisième partie quant à elle (« Modernité et subjectivité ») a pour fil conducteur la question de l’esthétique. Une des contributions les plus intéressantes examine la signification du recours aux vers de Schiller à l’extrême fin de la Phénoménologie de l’esprit. Donner ainsi la parole du poète implique-t-il une subtile mise en question du pouvoir de la philosophie ? À tout le moins, selon l’auteur, les vers de Schiller expriment la prise en compte indispensable de « la dimension esthétique vivante de l’expérience » (p. 349).

Pippin propose une vision synthétique et cohérente de Hegel, qui, comme on l’a dit, a acquis une étonnante autorité. Il transforme l’œuvre hégélienne en une sorte d’arbitre des débats qui agitent aujourd’hui la scène philosophique anglo-saxonne. La contrepartie de cette actualisation revendiquée de Hegel est sans doute l’oubli de ses aspects les plus déroutants et dérangeants – dont pourtant nous aurions du mal à nous passer.

Gilles MARMASSE (Université de Poitiers)

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Pour citer cet article : Gilles MARMASSE, « Robert B. PIPPIN, Die Aktualität des deutschen Idealismus, Berlin, Suhrkamp, 2016 » in Bulletin de littérature hégélienne XXVII, Archives de Philosophie, tome 80/4, Octobre-décembre 2017, p. 773-802.

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Du même auteur :

  • Gilles MARMASSE, « Hegel et les paralogismes de la raison pure », Archives de Philosophie, 2014, 77-4, 567-584
  • Gilles MARMASSE, « La logique hégélienne et la vie », Archives de Philosophie, 2012, 75-2, 235-252.