Auteur : Giulia Belgioioso

KAMBOUCHNER, Denis, Descartes n’a pas dit […]. Un répertoire des fausses idées sur l’auteur du Discours de la méthode avec les éléments utiles et une esquisse d’apologie, Paris, Les Belles Lettres, 2015, 225 p.

Ce petit livre est divisé en vingt-et-un chapitres dont chacun examine un énoncé attribué à tort à D. et autour duquel se sont construites autant de « fausses idées » ; à partir de textes, fragments ou expressions tirés d’écrits cartésiens souvent ignorés (à tort), l’A. démontre la fausseté ou la partialité de telles jugements. Vingt-et-un énoncés attribués à tort à D. et qui ont souvent produit des visions simplistes et déformées de la philosophie cartésienne. Ainsi, « Dans les écoles, on n’apprend rien d’utile » (chap. 1), « Les sens nous trompent » (chap. 2), « Rien n’est vrai sinon ce qui est clair et distinct » (chap. 3), etc. Quelques exemples de simplifications : la « réduction de la matière à l’étendue, c’est-à-dire à l’espace », contre laquelle la Règle XIV montre que « tout ce que l’énoncé exprime est une sorte d’illusion d’optique sur l’opération cartésienne » (p. 124) ; ou encore, contre la supposée disqualification cartésienne des expériences, le rappel que « seule une ignorance malveillante fera penser que le Descartes physicien ait méprisé les expériences, alors qu’il a, peut-on dire sans exagérer, passé à les rechercher chaque jour de sa vie » (p. 136) ; ou, contre l’énoncé selon lequel « La morale parfaite est hors de portée », l’évidence que la morale « n’est pas la matière d’un livre : elle est pour partie affaire d’instructions, mais pour une très grande part, comme la méthode, affaire de pratique et de discipline intérieure. À cet égard, cela tout au moins est certain, elle n’est rien qui puisse s’enseigner » (p. 195) ; enfin, pour l’énoncé : « La générosité est passion de la liberté », l’A. mentionne les art. 153 et 154 des Passions de l’âme, selon lesquels « les généreux n’ont pas à vouloir se rendre libres, ils le sont déjà », alors que selon l’art. 161 la générosité est « une disposition qui s’acquiert » (p. 200) : la liberté « ne constitue pas la valeur suprême » (p. 202), son « but, c’est d’en faire un bon usage » (p. 203) pour « procurer, autant qu’il est en [soi], le bien général de tous les hommes » (Discours VI, AT VI 61, 26-28).

Ainsi l’A. démonte-t-il minutieusement et efficacement les contresens sur D. et contribue-t-il à lui restituer son vrai visage à l’encontre des « erreurs produites au long des années par la simplification polémique ou scolaire ou par des controverses entre les savants (p. 10). La littérature secondaire n’est évoquée qu’en passant pour souligner les « injustes filtrages que les lectures les plus instruites ne s’emploient pas toujours à déjouer » (p. 11). Les citations sont rares, et ne visent qu’à reconnaître des résultats partagés (avec J.-M. Beyssade, F. de Buzon, P. Guenancia) ou pour indiquer des sources de « simplifications » ou d’erreurs (comme Durkheim, Natorp et surtout Damasio, qui « n’a pratiquement rien lu de Descartes », p. 169). Nous retiendrons surtout les deux conclusions de cette enquête : d’abord, qu’aujourd’hui, tandis que « plus personne […] ne croit à la raison (on s’en moque, on la hait, on en doute, ou bien l’on en désespère) », D. « peut toujours nous servir d’horizon » (p. 224-225) ; ensuite que cela n’est possible qu’en retournant lire directement les textes du philosophe.

Giulia BELGIOIOSO

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Pour citer cet article : Giulia BELGIOIOSO, « KAMBOUCHNER, Denis, Descartes n’a pas dit […]. Un répertoire des fausses idées sur l’auteur du Discours de la méthode avec les éléments utiles et une esquisse d’apologie, Paris, Les Belles Lettres, 2015, 225 p. » in Bulletin cartésien XLVI, Archives de Philosophie, tome 80/1, Janvier-mars 2017, p. 147-224.

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