Auteur : Igor Agostini

CLARKE, Desmond M., French Philosophy, 1572-1675, Oxford, UP, 2016, 304 p.

Ce livre, dernier ouvrage d’un grand cartésien disparu peu de mois après sa publication, constitue un des titres de la collection The Oxford History of Philosophy et ambitionne de tracer une histoire de la philosophie française du siècle qui suit la nuit de la Saint-Barthélemy. Le terminus a quo de cette petite mais intense fresque est justifié par la thèse que le massacre des huguenots fut à l’origine de la lutte entre les monarchomarques et leur grand rival Bodin, qui anticipe les questions capitales concernant la démocratie et le gouvernement représentatif qui se réverbéreront en Europe entre le XVIIe et le XVIIIe siècle. Ce choix laisse déjà en soi transparaître l’idée majeure de l’ouvrage : l’étude du contexte politique, religieux et institutionnel constitue une clé de lecture obligée pour comprendre correctement le débat philosophique (d’où la centralité du premier chapitre, p. 1-33). L’auteur insiste particulièrement sur l’importance du contexte institutionnel : la tradition de l’enseignement de la philosophie scolastique dans les Collèges préparatoires des Universités, dans lesquelles la philosophie ne faisait pas, généralement, partie du cursus d’études, constituait encore, dans la France du XVIIe siècle, la chaîne principale de la culture institutionnalisée. Des circuits intellectuels alternatifs, comme les académies et les conférences, dans lesquelles circulent les « new ideas » (p. xiii), se développent hors de cette chaîne institutionnalisée. Pour cette raison, « a comprehensive history of philosophy in early modern France would therefore reflect both the continuity with tradition of the former authors and the relative discontinuity of the latter » (p. xii). Toutefois, il s’agit seulement d’un desideratum, par rapport auquel l’A. fait un choix catégorique : l’omission des auteurs scolastiques, qui représentent pour lui la continuité avec le passé. C’est là un jugement de valeur : à la différence d’auteurs comme Thomas et Scot, les scolastiques du XVIIe siècle n’auraient, selon l’A., aucune originalité ; aussi bien furent-ils ainsi perçus par leurs premiers critiques modernes.

Or, précisément, cette exclusion permet à l’A. de déterminer l’angle sous lequel disposer et diviser les matières du livre. Le but est d’identifier les sujets principaux dans lesquels les idées nouvelles de cette histoire sont débattues : scepticisme (p. 35-63), foi et raison (p. 64-96), philosophie naturelle (p. 97-125), théories de l’esprit humain (p. 126-156), éthique (p. 157-190), philosophie politique (p. 191-219), discussion sur l’égalité entre hommes et femmes (p. 220-248). L’A. s’est naturellement interrogé sur les auteurs à inclure dans cette histoire, dans la mesure où les débats philosophiques dépassent les limites géographiques, où beaucoup de travaux furent écrits en latin, et où nombre de philosophes vécurent hors des frontières qui déterminèrent leur identité (Hobbes en France, D. en Hollande). Il ne retient qu’un seul critère négatif : le lieu de résidence. Exit donc Hobbes, mais pas D., ni Cureau de la Chambre, La Mothe La Vayer, Montaigne, Mersenne, Silhon, etc. Dans ce riche panorama se signale l’absence d’auteurs comme La Forge, Cordemoy et Malebranche, qui n’est que très rapidement mentionné. Notons deux exceptions : la présence de Poulain de la Barre pour les années 1673-1675, en raison de son importance pour le chap. 8 et, dans le même chapitre, l’exception au critère géographique d’Anna Maria van Schurman, à laquelle de denses développements sont dédiés. Le terminus ad quem de ce livre coïncide exactement (même si l’A. ne le remarque pas) avec l’année de publication du second volume de la Recherche de la vérité.

Voilà qui constitue un exemple parfait de la parcellisation de l’histoire de la philosophie déterminée par des choix de politique éditoriale (désormais de plus en plus fréquents) : l’A., à juste raison, indique que la fixation du terminus ad quem de cette histoire lui a été dictée par l’éditeur, puisque celui-ci programme un autre volume de la même collection sur l’histoire de la philosophie française après la mort de D. Il est impossible de ne pas questionner la partialité ou la pertinence d’une opération éditoriale dans laquelle des parties décisives d’une même histoire sont court-circuitées : comment ne pas inclure Malebranche dans un chapitre sur foi et raison au XVIIe siècle ? Comment passer sous silence La Forge, Cordemoy ou Malebranche dans un chapitre sur l’esprit humain ? Quant à l’exclusion radicale des auteurs scolastiques, elle est au contraire totalement imputable à l’auteur. Cette radicalité est sans doute discutable, non seulement parce que la formation des grands philosophes modernes se déroule précisément dans la culture institutionnalisée avec laquelle leur réflexion doit être mise en relation, mais aussi parce que les travaux les plus récents tendent à accorder à la scolastique moderne le statut d’objet d’étude autonome. Les scolastiques finissent tout de même par reprendre leur place dans cette histoire, au moins indirectement, lorsque, en récapitulant les points principaux de son enquête, l’A. souligne que « the most significant development in French philosophy during the century after 1572 occurred in natural philosophy, in which scholastic forms and qualities were replaced by explanations in terms of the properties of pieces of matter in motion » (p. 249). Ce développement mène à une transformation de la philosophie naturelle en un système hypothétique (dans lequel les hypothèses de Newton supplanteront celles de D.) capable de neutraliser les critiques traditionnelles des sceptiques, lesquels tournent en rond contre un « more modest and realistic epistemic ideal of beliefs » rendu indépendant d’une philosophie naturelle demonstrata. Reste que, selon l’A., la scolastique aura survécu à cette transformation conceptuelle et culturelle, dans la mesure où, surtout après Trente, les doctrines de saint Thomas, exemplairement sur la transsubstantiation, auraient acquis « the same status as the religious beliefs on which they offered commentaries » (p. 251). La conclusion de l’ouvrage réaffirme alors son point de départ : dans la France du Grand siècle, les débats théologiques interférent profondément avec les débats philosophiques et politiques. Ce qui contraste de manière frappante – comme l’A. le constate au tout début du livre – avec le peu de poids exercé aujourd’hui par la philosophie sur la religion et la politique : « It would be difficult to exaggerate the contrast between philosophical discussions in early Modern France, which took place in the ominous shadow of intense religious disputes, and their counterparts in the twenty-first century » (p. x). Une leçon à méditer.

Igor AGOSTINI

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Pour citer cet article : Igor AGOSTINI, « CLARKE, Desmond M., French Philosophy, 1572-1675, Oxford, UP, 2016, 304 p. » in Bulletin cartésien XLVII, Archives de Philosophie, tome 81/1, Janvier-mars 2018, p. 171-223.

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BUZON, Frédéric de, CASSAN, Élodie & KAMBOUCHNER, Denis, éd., Lectures de Descartes, Paris, Ellipses, Paris, 2015, 728 p.

Ce recueil d’essais sur D., dernière pièce d’une série désormais bien consistante, s’ouvre avec la constatation par les trois directeurs de l’ouvrage d’un paradoxe incontestable : « Descartes, qu’on se représente toujours comme le fondateur de la pensée moderne, reste un auteur peu lu, souvent mal lu » (p. 7). Mais le paradoxe s’atténue si on considère les facteurs qui convergent à l’expliquer : d’abord, l’image selon laquelle D., dont la grandeur se révèle dans la destruction des anciennes formes des pensées, n’aurait laissé en héritage que des erreurs ; ensuite le problème du langage et, de manière particulière, l’exigence de discipline qui caractérise le texte de D., à laquelle le lecteur d’aujourd’hui n’est plus accoutumé ; enfin, l’état des éditions qui ne permet pas encore un accès satisfaisant aux textes de D. Ce volume a l’ambition de proposer des contributions dans chacune de ces trois directions évoquées, en dépliant chapitre par chapitre les complexités les plus souvent ignorées de la philosophie de D., en introduisant le lecteur à la discipline propre aux textes cartésiens et s’inscrivant dans la dynamique de la redécouverte des textes qui caractérise les efforts éditoriaux les plus récents.

Une des qualités de ce travail consiste dans son caractère organique : tout en ne prétendant pas se développer suivant une structure rigide et fixe qui ne serait qu’artificielle, il s’articule selon une partition qui couvre pour l’essentiel toutes les disciplines qui, selon D., caractérisent la « philosophie » : nous aurons donc les chapitres de D. Moreau sur « L’idée de philosophie » (p. 19-40), de D. Rabouin sur « Mathesis, Méthode, Géométrie de Descartes » (p. 67-95), d’É. Cassan sur « Descartes et la logique » (p. 97-120), de S. Di Bella sur « Le programme métaphysique de Descartes » (p. 121-149), de F. de Buzon sur « Le concept de la physique cartésienne » (p. 181-212), de L. Renault sur « La constitution de la morale cartésienne » (p. 329-357), de D. Kambouchner sur « L’horizon politique « (p. 385-412) et de F. Lelong sur « Civilité, rhétorique, publication » (p. 359-384). – D’autres pièces complètent l’ensemble de manière très efficace : pour la métaphysique, le chapitre de L. Devillairs sur « L’idée de Dieu » (p. 151-179) et celui de Ph. Desoche sur « Ego sum res cogitans. La philosophie de l’esprit chez Descartes » (p. 253-277) ; pour la physique, les chapitre d’A. Charrak sur « Matière, éléments, monde » (p. 213-227) et de D. Antoine-Mahut sur « La machine du corps » (p. 229-252). Il ne s’agit pas là des démarcations fixées une fois par toutes, mais plutôt de lignes mouvantes qui révèlent le dynamisme de la philosophie cartésienne, comme le montre de manière excellente le chapitre signé par F. De Buzon et D. Kambouchner, « L’âme avec le corps : le sens, le mouvement volontaire, les passions » (p. 279-328), qui étudie la doctrine cartésienne de l’union à travers une analyse approfondie traversant les frontières entre métaphysique et physique (cf. entre autres, p. 293 sq., consacrées à la doctrine cartésienne des sens). Mais l’attention ne se focalise pas seulement sur la philosophie et son arbre, mais aussi sur le philosophe et sa postérité ; d’un coté, l’essai d’É. Mehl sur « Les années de formation » et, de l’autre côté, les deux chapitres de T. Verbeek, sur « Le cartésianisme hollandais » (p. 413-433) et de J.-C. Bardout, « De Descartes aux cartésianismes. La réception française de 1650 à 1770 » (p. 435-481).

Le lecteur trouvera donc ici, plus qu’un D. décomposé et prétendument systématisé, un cadre complet et unitaire, dont chaque chapitre arrive souvent, selon le but fixé par les auteurs, à « rendre à la pensée cartésienne les nuances qui en sont constitutives » (p. 7). Dans l’impossibilité de donner ici plus que quelque specimen, citons la dense contribution de D. Moreau qui, en un sens, constitue vraiment la pierre angulaire du volume. L’intérêt de cette étude ne provient pas seulement de l’absence de travaux consacrés à la question, mais aussi et surtout de l’efficacité de la démonstration de sa thèse principale: « si le mot philosophie – n’est pas fréquent dans l’œuvre de Descartes » (affirmation sans doute un peu trop forte), l’idée cartésienne de philosophie est loin d’être pauvre, au point que D. reconnaît à la philosophie un domaine d’application beaucoup plus étendu qu’on pourrait le penser aujourd’hui. – É. Cassan remarque à juste titre que si « les critiques adressées par Descartes à la logique, dans l’état historique qui était le sien au début du XVIIe s. sont bien connues […], l’examen du sens exact de la démarche de Descartes n’a pas été encore vraiment entrepris » (p. 97). C’est là une tâche énorme, que l’étude ne se propose pas d’achever mais qu’elle a le mérite de problématiser à travers une esquisse de la situation de D. par rapport aux logiciens du XVIIe s. et un examen de la nature de l’acte du jugement et du raisonnement chez D. Aussi, l’étude de S. Di Bella, qui présente une analyse très aiguë de certains des aspects les plus importants de la métaphysique cartésienne (parmi eux, la question de la fondation, du rapport avec la science, de la primauté dans l’ordre de la connaissance), offre une synthèse efficace et libre de tout schéma interprétatif présupposé de la métaphysique cartésienne. Le chapitre de F. de Buzon sur « Le concept de la physique cartésienne », l’une des rares études consacrées au sujet, est conduit aussi avec une grande subtilité : après une aperçu historique, l’auteur analyse la conception cartésienne du corps et de son intelligibilité, le concept de physique a priori et le rapport entre la physique et l’étude des phénomènes. Les deux chapitres de D. Kambouchner et de F. Lelong se révèlent complémentaires pour leur commune insistance sur des aspects encore aujourd’hui négligés de la philosophie cartésienne. Ainsi, le premier s’attache à renverser le vieux préjugé selon lequel il n’existe pas de politique cartésienne : ce qui n’est vrai qu’au sens où D. n’a laissé aucun ouvrage ni développement sur la politique, mais qui manque le fait, que cette contribution à le mérite de documenter, qu’on trouve bel et bien chez D. « une perspective cartésienne sur la politique […] assurément spécifique dont il y a lieu d’expérimenter l’unité et d’approfondir les implications » (p. 386). Au contraire de la politique, l’art d’écrire cartésien a fait depuis longtemps l’objet d’études importantes, comme le remarque Lelong, bien que sa teneur éthique ait été très diversement évaluée par les commentateurs ; dans ce débat, qui oppose ceux qui insistent sur l’opportunisme tactique de D. à ceux qui voient dans la politesse rhétorique cartésienne une dimension éthique, Lelong se propose de lier la relation rhétorique au lecteur du discours cartésien à l’horizon du bon usage de la raison. Enfin, si le chapitre de T. Verbeek, en dépit de son titre, ne s’arrête (de manière d’ailleurs excellente) que sur quelques figures (Régius, de Raey, Wittich), l’étude de J.-C. Bardout offre un aperçu presque complet, malgré sa brièveté, du cartésianisme français, et invite à explorer une piste qui, encore aujourd’hui, reste peu parcourue : une étude du cartésianisme à la lumière du malebranchisme, qui « constitue tout à la fois un vecteur puissant, la seconde vie du cartésianisme français en un sens, mais aussi, en raison de la sélection que Malebranche avait déjà opérée au sein du cartésianisme, le facteur non moins puissant d’une désagrégation progressive » (p. 468-469).

Il ne s’agit là que de quelques-uns des motifs d’intérêt dont foisonne ce recueil, qui constitue plus qu’une mise au point sur la philosophie de D., et dont on soulignera enfin le caractère international (cf. par ex. la belle bibliographie finale aux p. 489-499).

Igor AGOSTINI

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Pour citer cet article : Igor AGOSTINI, « BUZON, Frédéric de, CASSAN, Élodie & KAMBOUCHNER, Denis, éd., Lectures de Descartes, Paris, Ellipses, Paris, 2015, 728 p. » in Bulletin cartésien XLVI, Archives de Philosophie, tome 80/1, Janvier-mars 2017, p. 147-224.

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HERREROS José Luis Fuertes, GONZÁLEZ Ángel Poncela, CASTAÑO David Jiménez, GÓMEZ María Martín, SILVA Paula Oliveira e, GARCIA, Adrián Granado, éd., La teoría filosófica de las pasiones y de las virtudes. De la Filosofía Antigua al Humanismo Escolástico Ibérico, Ribeirão, Humus, 2013.

Signalons ce volume qui contient, pour ce qui nous intéresse, deux contributions concernant D. La première, par R. Lázaro, sur la lecture cartésienne de Machiavel (« Virdudes y passiones en la instrucción de un Principe. La lectura cartesiana de Maquiavelo », p. 213-223) ; la deuxième, sur la notion cartésienne de compassion par rapport aux prédecesseurs de Descartes (surtout Juste Lipse, Charron, Vives et Nicolas de Coeffeteau) par F. G. Romero, sur « La ambivalencia de la compasíon en el nacimiento de la reflexión moderna sobre las pasiones. Descartes y sus predecesores » (p. 313-329). On y trouvera une preuve supplémentaire de la vitalité des études cartésiennes au Brésil (cf. BC XXXVI, Liminaire 1.)

Igor AGOSTINI

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Pour citer cet article : Igor AGOSTINI, « HERREROS José Luis Fuertes, GONZÁLEZ Ángel Poncela, CASTAÑO David Jiménez, GÓMEZ María Martín, SILVA Paula Oliveira e, GARCIA, Adrián Granado, éd., La teoría filosófica de las pasiones y de las virtudes. De la Filosofía Antigua al Humanismo Escolástico Ibérico, Ribeirão, Humus, 2013 » in Bulletin cartésien XLVI, Archives de Philosophie, tome 80/1, Janvier-mars 2017, p. 147-224.

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