Auteur : Jacqueline Lagrée

Jarig JELLESZ, Lodewijk MEYER : Spinoza par ses amis, traduit du latin, présenté et annoté par Maxime Rovere, Paris, Payot & Rivages, 2017, 220 p.

et Jarig JELLES : Préface aux Œuvres posthumes de Spinoza, , traduit du latin et précédé de « Le salut par l’Éthique » par Bernard Pautrat, Paris, Éditions Allia, 2017, 178 p.

Après n’avoir été lues pendant des décennies que par des érudits latinistes, les 35 pages de la préface des Opera posthuma de Spinoza viennent de faire l’objet d’une double traduction, l’une de Maxime Rovere, l’autre de Bernard Pautrat. Chacune est précédée d’une préface ou d’une introduction qui situe bien l’intention du traducteur. Je ne comparerai pas les traductions mais je signalerai seulement les différences d’orientation, déjà visibles par le titre donné, laissant le lecteur faire son choix.

Chez Maxime Rovere, qui indique les deux noms de Jelles et de Meyer en auteurs, Meyer n’est pas simplement le traducteur de la préface néerlandaise de Jelles : il s’agit d’un travail à deux mains. La grande idée qui commande le travail de Maxime Rovere sur Spinoza en général, c’est que, loin d’être un électron libre ou un génie solitaire, Spinoza n’a pu construire sa philosophie que grâce à l’appui intellectuel et matériel du cercle de ses amis. L’auteur, qui ne perd pas une occasion de critiquer ses prédécesseurs érudits, aurait quand même pu citer Spinoza et son cercle de K.O. Meinsma (trad. fr. Vrin, 1983) qu’il a dû, comme nous tous, lire et méditer. Et dans ce cercle des amis, l’amitié de Jarig Jellesz et de Lodewijk Meyer a sans doute été pour Spinoza la plus féconde et la plus forte puisqu’ils ont discuté ses textes, les ont traduits, préfacés, édités. Pour manifester la puissance de cette amitié, dont on me permettra quand même de douter qu’elle ressemble à l’amitié fusionnelle entre Montaigne et la Boétie, M. Rovere a donc choisi de traduire la préface et l’index des Opera Posthuma (OP) de 1677, pour lesquels nous disposons aujourd’hui d’une reproduction photographique intégrale, publiée par Pina Totaro à Macerata en Italie, chez Quodlibet en 2008.

Après une préface qui insiste sur cette « pratique de philosophie de groupe » qui lui est chère, Rovere traduit la préface des OP, en suivant l’édition et la numérotation en paragraphes établie par F. Akkermann et en indiquant par des crochets doubles les écarts entre le texte latin de Meyer et celui en néerlandais de Jellesz. Disons-le nettement : ce travail est non seulement bienvenu mais indispensable. Il montre comment Jellesz surtout tente de renforcer la compatibilité de l’éthique spinozienne avec les enseignements fondamentaux du christianisme et il offre, avec une navigation aléatoire dans l’index, non seulement un instrument de travail, moins utile cependant que les indices scientifiques dont nous disposons aujourd’hui (Giancotti, Robinet), mais encore l’occasion d’une promenade dans un « spinozisme déstructuré » (p. 88). On pourra s’étonner par exemple que les amis de Spinoza n’aient point inséré d’entrée « salut » dans leur index. Par ailleurs les choix de traduction font que, si l’on ne sait pas d’avance comment Rovere traduit tel terme disputé (animus, acquiescentia in se ipso, abjectio, adulatio pour s’en tenir à la lettre « a »), on a un peu de mal à passer de l’index latin des OP à sa traduction française. Mieux vaut donc, comme le suggère le traducteur, musarder dans cet index qui dit plus sur la réception immédiate et favorable de la philosophie de Spinoza que sur cette philosophie même.

Le point de vue de Bernard Pautrat est assez différent : d’une part l’index est absent, ainsi que la numérotation commode introduite par F. Akkerman ; d’autre part les divergences entre le texte néerlandais de Jelles et le texte latin de Meyer ne sont indiquées que par des notes. Surtout, la préface de Pautrat est une sorte de récit autobiographique sur les surprises, les indignations, les admirations du traducteur, y compris à propos des traductions françaises de la Bible – un traducteur qui se réjouit de voir réintroduits dans le système spinoziste « la religion, la piété, le salut et le Christ lui-même » (p. 10). Pour autant, prétendre que les commentateurs français eussent aimé rayer du système ces concepts et tenir « la cinquième partie de l’Éthique pour quantité négligeable » (p. 40), c’est faire bien peu de cas des travaux de S. Zac, S. Breton, H. Laux, J. Lagrée et D. Moreau pour ne citer que ceux qui ont plus particulièrement travaillé sur la question religieuse chez Spinoza. De même, ranger à la suite de Jelles la religion chrétienne épurée dans la catégorie de religion rationnelle se défend à condition de bien marquer toutefois la différence entre la position de Spinoza et celle d’A. Wissowaty et des Frères polonais.

Certes B. Pautrat a de belles formules (p. 45 : « Et après tout, n’est-ce pas ça Spinoza ? Euclide dans une main, la Bible dans l’autre ») mais son souci de coller au plus près de la littéralité du mot latin produit des effets bizarres pour le lecteur non latiniste : mandatum traduit par mandat (« conduits en aveugles comme les Juifs par la Loi ou le mandat », p. 81), ou encore imperium non traduit (« le début de imperium démocratique » au lieu d’État démocratique) dans imperium democraticum, p. 127.

Quoiqu’il en soit les lecteurs spinozistes disposent désormais de deux traductions de la Préface des OP et pourront choisir non pas tant en fonction de la qualité de la traduction (les deux sont bonnes même si l’une est plus fluide que l’autre) mais du contenu plus ou moins riche du volume.

Jacqueline LAGRÉE

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Pour citer cet article : Jacqueline LAGRÉE, « Jarig JELLESZ, Lodewijk MEYER : Spinoza par ses amis, traduit du latin, présenté et annoté par Maxime Rovere, Paris, Payot & Rivages, 2017 et Jarig JELLES : Préface aux Œuvres posthumes de Spinoza, , traduit du latin et précédé de « Le salut par l’Éthique » par Bernard Pautrat, Paris, Éditions Allia, 2017 », in Bulletin de bibliographie spinoziste XL, Archives de Philosophie, tome 81/4, Octobre-décembre 2018, p. 857-889.

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Chantal JAQUET : Spinoza à l’œuvre. Composition des corps et force des idées, Paris, Publications de la Sorbonne, 2017, 236 p.

Chantal Jaquet a rassemblé dans ce volume 13 articles correspondant à des conférences ou publications dans des ouvrages collectifs. Pour autant, cet ensemble constitue proprement un livre, tant en raison de son organisation que de sa problématique définie dans l’introduction. Celle-ci précise ce que l’A. entend par sa méthode de « pointillisme méthodologique » pour couper court à l’opposition entre philosophie et histoire de la philosophie. La philosophie n’est pas en « apesanteur historique » mais elle se nourrit des problématiques de son temps et en retour une grande philosophie permet de lire autrement ou de focaliser différemment les problèmes du temps qui est le nôtre, à nous lecteurs philosophes. C’est ce que fait remarquablement Chantal Jaquet, d’une part en attachant un soin scrupuleux à la lettre du texte et à la présence ou absence de certains mots (par exemple le parallélisme psychophysique, concept inventé par Leibniz mais absent du lexique spinozien) et en s’inspirant de philosophèmes spinoziens (l’égalité des attributs, la force des idées, la puissance du corps) pour élaborer sa philosophie propre (Philosophie de l’odorat, 2010 ; Les transclasses ou la non reproduction, 2014)) ou pour évaluer des usages récents mais partiels de la philosophie de Spinoza (cf. le chap. XI sur le « Spinoza protobiologiste de Damasio » ou bien encore examiner la réception de Spinoza (dans les milieux catholiques français au xixe siècle, chap. X).

L’ouvrage est divisé en deux parties : (1) « La composition des corps » (chap. I à VII) qui va de la composition physique des corps au corps politique en passant par le corps propre et (2) « La force des idées » (chap. VIII à XIII), selon une logique de confrontation, de réception et d’usage. La première partie relève principalement de l’histoire de la philosophie et de la compréhension du système, la seconde de son évaluation et de sa pertinence en confrontation avec des auteurs contemporains de Spinoza (Pascal, Descartes) ou tout à fait postérieurs (Damasio, Balibar, Bourdieu).

Dans la première partie, le chap. I porte sur la relation corps – âme ou esprit pour corriger l’erreur qui consiste à penser l’égalité ontologique des attributs comme une identité, en insistant sur l’emploi par Spinoza de perspectives différenciées marquées par des termes comme jam, jam, plutôt-plutôt. Le chap. II étudie ce rapport chez les animaux pour montrer que, si l’animal a bien des affects et des sentiments qui diffèrent par nature des affects humains (cf. la libido du cheval), il n’a pas d’intellect ce qui autorise le droit d’usage des animaux et ruine la possibilité d’un droit des animaux, autre que leur droit naturel identique à leur puissance. Le chap. III analyse le concept de corps propre et le passage du sentiment d’un certain corps à la conscience que ce corps est mien, selon une logique de corrélation plus que d’appropriation. Le chap. IV sur le corps politique s’appuie sur le concept de commun et donc de communicable, pour concevoir le corps politique, corps composé complexe, non comme une sphère à part, mais comme construction d’un bien commun à partir du partage de notions communes. Le chap. V montre combien le concept d’état de nature est problématique puisque l’artificiel n’est jamais que du naturel agencé autrement et que l’aspiration à la société civile est tout à fait naturelle. L’état de nature, état de liberté et d’égalité, serait ainsi l’étalon pour juger des régimes politiques et de leur caractère démocratique ou non. Le chap. VI qui porte sur le désir de vengeance se livre à une analyse conceptuelle très fine et très éclairante en distinguant desiderium (aspiration) et cupiditas. Si la cupiditas vindictae est toujours mauvaise le desiderium vindictae, lui, peut conduire à la persévérance dans l’obéissance et constitue le versant passionnel du désir de justice. Enfin le chap. VII examine la validité d’une liberté de penser qui ne soit pas aussi une liberté d’agir selon sa pensée.

La deuxième partie sur la force des idées examine successivement le statut de l’erreur chez Descartes et Spinoza (à partir de Principia I 15 ; chap VIII), le rapport entre Force et Droit chez Pascal et chez Spinoza (chap. IX), puis la réception de Spinoza dans les milieux catholiques français du XIXe (chap. X) en comparant le Spinoza de Sabatier de Castres avec celui de Chassay. Le chap. XI, passionnant, sur le Spinoza de Damasio, montre chez cet auteur un double glissement de la chose (res) à l’organisme et de la persévérance dans l’être à la conservation de la vie ainsi qu’un certain nombre de confusions : entre conatus et impetus, entre idée et image cérébrale, entre entendement immortel et imagination mortelle. Le chap. XII porte sur l’actualité du Traité politique au double sens du renouveau des études sur cet ouvrage et de son influence sur des penseurs politiques comme A. Negri, E. Balibar ou F. Lordon. Le chap. XIII enfin, montre une curieuse distanciation d’un auteur face à son livre puisqu’il reprend la question même du livre de C. Jaquet sur les transclasses, en rapportant à cette question de l’exception sociale, et notamment de ses difficultés affectives, la conception spinozienne de la connaissance du singulier et les concepts d’ingenium / complexio, montrant ainsi combien une connaissance rigoureuse, précise, complète d’un grand auteur peut aider son lecteur à forger sa propre philosophie sur des thèmes auquel l’auteur source n’eût jamais pu songer, ce qui manifeste une fois encore la puissance d’une grande philosophie.

Jacqueline LAGRÉE

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Pour citer cet article : Jacqueline LAGRÉE, « Chantal JAQUET : Spinoza à l’œuvre. Composition des corps et force des idées, Paris, Publications de la Sorbonne, 2017 », in Bulletin de bibliographie spinoziste XL, Archives de Philosophie, tome 81/4, Octobre-décembre 2018, p. 857-889.

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