Auteur : Jacques-Louis Lantoine

Isabelle SGAMBATO-LEDOUX : Oreste et Néron. Spinoza, Freud et le Mal, Paris, Classiques Garnier, 2017, 160 p.

Au travers des figures d’Adam, de l’aveugle, d’Oreste et de Néron, I. Sgambato-Ledoux analyse les trois formes sous lesquelles le mal semble recevoir une densité ontologique : le péché (chap. 1), la privation (chap. 2) et le crime (chap. 3). Par une lecture fine et détaillée de la correspondance avec Blyenbergh, elle montre qu’il serait inexact de résumer la thèse spinoziste par l’affirmation que le mal n’est rien. La croyance en la réalité du mal et l’effectivité de l’impuissance dans l’histoire et dans le crime ont suffisamment de réalité (p. 37-38, 53, 105, 153) pour être référées à ce qu’elle appelle un « fonctionnement animique » (p. 19) particulier, l’anima renvoyant à la « partie » de l’âme [mens] qui se rapporte au corps.

L’ouvrage s’inscrit dans la continuité des études spinozistes récentes qui accordent toute sa place à l’imagination. C’est un régime de l’imagination qui explique la désobéissance d’Adam, la croyance en une privation, et enfin le crime de Néron. La morale est paradoxalement à la racine du mal : elle est méconnaissance de la vertu vraie, d’où la faute d’Adam et sa culpabilité, qui la précède (à l’occasion de cette dernière remarque est opéré un premier rapprochement avec Freud, p. 50). La comparaison entre l’aveugle et l’homme en général est elle aussi imaginaire et conduit à parler en termes de privation. Enfin, l’inhumanité dont témoigne Néron s’enracine dans un régime animique absolument passif. Chaque fois, l’anima est sous la « dépendance » du corps, non de l’entendement (p. 60).

L’A. insiste cependant tout au long de l’ouvrage sur la positivité, non du mal en tant que tel, mais des causes et des effets de l’attachement au mal, entendu comme croyance en sa réalité et comme appétit de ce qui nuit. Lorsqu’elle rencontre le curieux silence de Spinoza à propos des effets affectifs de la privation, l’auteure recourt à Freud pour compléter l’analyse spinoziste (p. 84). L’introduction examine la résistance de Blyenbergh à l’égard de la vérité, autre témoignage d’une certaine forme de puissance de l’impuissance (p. 19-25).

C’est un second mérite de ce livre que de déterminer ce qui distingue, dans les œuvres et dans leurs auteurs, l’impuissance et la puissance. Si le mal, considéré du point de vue de l’éternité, n’est rien, s’il est une fiction de l’imagination relative au temps, il est cependant bien quelque chose du point de vue de la durée. Il y a bien du meilleur et du pire dans l’histoire individuelle et collective. Quel critère permet de départager la justice d’Oreste et l’injustice de Néron ? S’appuyant sur la Lettre 17, qui sous-tend l’ensemble de la réflexion (et dont l’analyse fait l’objet d’un ouvrage à paraître, Les causes de l’impuissance animique. Spinoza à la lumière de Freud), l’auteure distingue un fonctionnement animique passif (régime imaginaire) et un fonctionnement animique actif (régime imaginatif) (p. 32 et note p. 41).

L’A. voit dans le « terrible » historique (p. 87-88) et le crime individuel l’effet d’une insuffisante intégration du savoir rationnel dans l’anima. La désobéissance d’Adam et l’inhumanité de Néron témoignent d’un ordre des idées de l’imagination déterminé par la causalité extérieure, Néron étant la figure d’une nature humaine et individuelle désintégrée. C’est à l’occasion de l’analyse génétique de son crime que l’ouvrage développe la relation Spinoza – Freud, autant pour les distinguer que pour compléter l’analyse spinoziste (chap. 3).

L’usage éthique et pédagogique des comparaisons auquel recourt Spinoza dans ses lettres et la référence à Oreste mettent au contraire en évidence une imagination dont l’ordre des idées suit un ordre valable pour l’entendement (p. 32, 68, 77 et p. 114-116). Cela relève de l’animique dans sa dimension active. Ce qui distingue ce régime d’imagination, c’est la structuration « humaine » d’un désir (chap. 3). Les actions viennent s’insérer dans le réel de façon « prudente » (p. 62), le régime imaginatif consistant à inscrire dans la durée la rationalité d’un savoir éternel.

La comparaison avec Freud n’est pas une fin mais un moyen pour livrer une compréhension adéquate du mal, sans projection incontrôlée du freudisme dans le spinozisme, mais au service d’une « psychanalyse » spinoziste (p. 34). Il est possible de repérer, dans la Correspondance avec Blyenbergh, une génétique déterministe des affects qui font la négativité de l’histoire (p. 36-37, 69, 87…). Spinoza met en place une forme de « thérapeutique » (p. 134) qui vise à restituer un fonctionnement animique actif. L’A. appelle enfin de ses vœux un usage « prophylactique » (p. 88, 134, 157) d’une telle psychanalyse freudo-spinoziste : inscrire la rationalité dans la durée permettrait à chacun d’« advenir à soi » (p. 136, 142, 156).

Jacques-Louis LANTOINE

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Pour citer cet article : Jacques-Louis LANTOINE, « Isabelle SGAMBATO-LEDOUX : Oreste et Néron. Spinoza, Freud et le Mal, Paris, Classiques Garnier, 2017 », in Bulletin de bibliographie spinoziste XL, Archives de Philosophie, tome 81/4, Octobre-décembre 2018, p. 857-889.

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