Auteur : Jamila Mascat

Tatjana SHEPLYAKOVA, Öffentliche Freiheit und Individualität. Hegels Kritik des moralisch-juridischen Modells politischer Kultur, Berlin, Duncker & Humblot, 2017, 393 p.

L’ouvrage de Tatjana Sheplyakova aborde l’un des enjeux centraux de la philosophie pratique de Hegel, à savoir le rapport entre la liberté publique et l’individualité au sein des sociétés modernes. Afin de parcourir et de problématiser la conception hégélienne de la modernité, l’auteure privilégie davantage les écrits d’Iéna – et en particulier l’essai Des manières de traiter scientifiquement du droit naturel (1802-1803) – que les Principes de la philosophie du droit (1821).

En effet, dans le Naturrechtsaufsatz, Sheplyakova repère l’articulation du « diagnostic » hégélien de la condition moderne marquée, d’une part, par la scission (Entzweiung) répandue dans toutes les sphères de la vie et de la culture de l’époque et, de l’autre, par la dépolitisation (Entpolitisierung) généralisée de la société qui coïncide avec l’affaiblissement et la limitation de la forme étatique au profit d’une expansion de la sphère économique des intérêts et des libertés privés. Pour sortir des impasses de la vie éthique moderne, Hegel tente néanmoins, selon l’auteure, de parvenir à une conception radicalement nouvelle du droit qui présuppose le dépassement de toute extériorité dans le rapport entre Subjekt et Recht, de sorte « que la libre subjectivité soit éduquée au sein du droit, et que, inversement, le concept du droit en tant que tel présuppose un concept [adéquat] de subjectivité » (p. 19).

La façon dont Hegel poursuit cette entreprise de réunification est donc le fil conducteur des trois chapitres qui composent l’ouvrage. Le premier chapitre reconstruit la critique hégélienne de la culture politique de la modernité où la liberté, en tant qu’égalité, se réalise au prix d’un formalisme juridique qui nivèle dans l’indifférence (Gleichgültigkeit) toute relation particulière ainsi que l’autonomie des individus réduits au rang de simples personnes privées. Le deuxième chapitre prolonge l’analyse de la critique de la vie éthique moderne par l’étude de la critique que Hegel élabore du modèle kantien de l’autonomie morale du sujet. À cet effet, Sheplyakova propose d’interpréter la démarche hégélienne comme une refondation – et non un rejet pur et simple – de la théorie morale de l’autonomie chez Kant sur de nouvelles bases conceptuelles. Il s’agit donc, encore une fois, de s’opposer à l’Entpolitisierung qui caractérise le monde moderne, et au formalisme philosophique qui en découle, en politisant l’une des notions cruciales de la moralité kantienne grâce à une théorie de l’action et du droit capable de prendre en compte les relations sociales constitutives du sujet individuel.

Le dernier chapitre propose de resituer la thématique kantienne de l’autonomie du sujet au sein d’une généalogie historique du droit chez Hegel. Cette généalogie remonte à la figure d’Antigone, en tant qu’exemple paradigmatique d’une individualité politique agissante dans le contexte prémoderne et substantiel de la polis, pour parvenir à l’illustration de la théorie hégélienne de la vie éthique moderne dans son rapport à la moralité, telle qu’elle est exposée dans les Principes de la philosophie du droit. Le chapitre indique également une nouvelle perspective pour comprendre le rôle du droit dans la philosophie pratique de Hegel en tant que « praxis politique de subjectivation » qui invite en même temps à reconsidérer les termes de la relation entre nature et liberté. À ce stade, la conception éthico-esthétique de Schiller fournit un complément fondamental à la réflexion hégélienne sur la liberté politique. Comme le suggère Sheplyakova en conclusion, la liberté politique du sujet dans la société se construit non seulement au sein du medium du droit, mais aussi à travers la médiation esthétique qui apporte un correctif essentiel à toute synthèse asymétrique et formelle entre individu et collectivité sociale.

Jamila MASCAT (Universiteit Utrecht)

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Pour citer cet article : Jamila MASCAT, « Tatjana SHEPLYAKOVA, Öffentliche Freiheit und Individualität. Hegels Kritik des moralisch-juridischen Modells politischer Kultur, Berlin, Duncker & Humblot, 2017 », in Bulletin de littérature hégélienne XXVIII, Archives de Philosophie, tome 81/4, Octobre-décembre 2018, p. 821-856.

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Guillaume LEJEUNE, Hegel anthropologue, Paris, CNRS Éditions, 2016, 208 p.

En dépit du titre, cet ouvrage ne se borne pas à nous livrer une reconstruction de l’anthropologie hégélienne, mais se donne pour but d’interroger l’œuvre de Hegel en tant que penseur de l’humain – Hegel anthropologue, certes, mais également phénoménologue et pédagogue – de sorte que sa spéculation interroge à son tour le champ de l’anthropotechnique contemporaine.

Lejeune extrait les notions fondamentales de l’anthropogénèse hégélienne (raison, mort et éducation) pour les examiner de près dans les textes et pour les mobiliser au service de « perspectives pragmatiques » que son discours se propose d’articuler, afin de comprendre comment se forme pour l’homme la conscience de ce qu’il peut être.

Le premier chapitre est consacré à « l’idéalisation de la positivité naturelle et ses possibles faillites » (p. 33). L’âme – en tant que Naturgeist et « être de l’esprit » – et son corps – en tant qu’organon « naturel de l’esprit » – sont moteurs du processus de dépassement du substrat naturel, qui conduit aux stades supérieurs de la conscience et de la pensée. La folie, que Hegel conçoit comme une interruption de l’œuvre d’idéalisation, révèle alors le caractère plus propre de l’homme : celui-ci ne serait que ce qu’il fait de lui-même à partir de son immédiateté naturelle. Le « privilège de la folie » dont les hommes bénéficient témoigne donc de l’aspect néoténique de leur nature – « une positivité ouverte à la négativité de la culture » (p. 52) – qui demeure une tâche à accomplir.

La négativité est la clef de voûte qui sous-tend chez Hegel l’accomplissement de l’anthropogénèse. Dans le second chapitre l’auteur analyse la présence du négatif dans la pensée de Hegel, en parcourant ses méditations sur le phénomène de la mort dès les écrits de jeunesse. Si la mort dans la nature apparaît comme une négativité indifférente, face à laquelle on ne peut que constater que « c’est ainsi », la modernité chrétienne a individualisé l’expérience de la mort qui demeurait pour les Anciens rattachée à la vie universelle du corps politique. Pour Hegel, cette mort singularisée n’incarne pas une fin absolue, mais seulement la fin de la finitude qui anime la dialectique de réalisation de l’Absolu. À l’encontre des tendances transhumanistes qui considèrent la mort comme une contingence à éliminer, Hegel nous permet de concevoir la mortalité autrement, comme ce qu’il est donné aux hommes de cultiver en tant que possible. La négativité, dispositif essentiel de la Bildung, trouve, dans cet exercice de transfiguration de la mort singulière au sein de l’universel de la culture, sa destination fondamentale.

Le troisième chapitre met en lumière l’esprit humaniste de la conception hégélienne de l’éducation à travers notamment les écrits de Nuremberg : pour Hegel, la Bildung n’est formation à la liberté que dans la mesure où elle est formation à l’universel. Lejeune souligne ici le primat du langage et du théorique sur la technique, que Hegel distingue du travail en tant qu’extériorisation : « la technique est plutôt ce qui se coupe de l’extériorisation pour former une extériorité » (p. 105). Une telle extériorité exige d’être réfléchie dans la pensée pour ne pas se cristalliser en une « mauvaise objectivité » (p. 117). Il s’agit donc de reconnaître une place essentielle à l’éducation à la négativité, qui forge chez l’homme une disposition au choix des possibles et des possibilités de la condition humaine. La leçon à tirer de Hegel serait ainsi un avertissement prudent contre le danger d’essentialisation qui se cache au fond de toute mythologie de la technique : « À vouloir spiritualiser la nature, on naturaliserait l’esprit » (p. 21-22).

Jamila MASCAT (Universiteit Utrecht)

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Pour citer cet article : Jamila MASCAT, « Guillaume LEJEUNE, Hegel anthropologue, Paris, CNRS Éditions, 2016 » in Bulletin de littérature hégélienne XXVII, Archives de Philosophie, tome 80/4, Octobre-décembre 2017, p. 773-802.

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Du même auteur :

  • Jamila MASCAT, « Entre négativité et vanité. La critique hégélienne de l’ironie romantique », Archives de Philosophie 2017, 80-2, 351-368.