Auteur : Julie Henry

Charles RAMOND : Spinoza contemporain. Philosophie, Éthique, Politique, Paris, L’Harmattan, 2016, 496 p.

Cet ouvrage rassemble vingt-deux articles de l’auteur, soit profondément remaniés depuis leur première publication, soit nouvellement écrits, et qui ont été ordonnés de manière à retracer toute une trajectoire intellectuelle et singulièrement spinoziste parcourue depuis 1998 – date de parution du précédent recueil. La visée est annoncée dès l’Avant-propos : le « Spinoza contemporain » sera le Spinoza « qui inspire à distance une entreprise philosophique abordant aujourd’hui des questions inconnues à l’âge classique en essayant d’en maintenir la radicalité » (p. 17). C’est à ce Spinoza que s’intéresse l’A. depuis sa perspective qu’il qualifie lui-même de radicalement « immanentiste-quantitative » (p. 408), exposée dans sa thèse Qualité et quantité dans la philosophie de Spinoza et dont il tire depuis avec constance tous les fils, y compris ceux qui viendraient titiller nos valeurs et croyances les plus affermies.

Dans la première partie de l’ouvrage, l’A. revient sur quelques conceptions « archi-fameuses » du spinozisme (ne pas rire mais comprendre, nature naturante et nature naturée, etc.) et sur le conflit des interprétations auquel elles ont pu donner lieu, dans l’idée de rouvrir et réinterroger ce qui est trop bien connu ou trop bien pensé… L’idée est ainsi de mettre au jour la part de vérité et la part d’ombre des commentaires, mais également du spinozisme lui-même. Cette partie est d’ailleurs l’occasion pour l’A., au détour d’un article sur Deleuze lecteur de Spinoza, de préciser sa propre conception (et pratique) de l’histoire de la philosophie. Face à la « dimension impérative (au sens d’impérieuse) » (p. 145) du style deleuzien, qui viserait avant tout à protéger la doctrine de Spinoza, l’A. se réclame d’une tradition cherchant plutôt « à mettre en évidence les fragilités ou les difficultés des philosophies », estimant plus fécond de « déceler les impasses des systèmes et [d’]en rendre raison » (p. 152).

C’est précisément le projet qui sera mis en œuvre dans les parties suivantes, fût-ce en bousculant au passage quelques certitudes de commentateurs (Spinoza penseur de l’éternité) ou quelques valeurs bien-pensantes communément admises (telles l’égalité des chances et la méritocratie). Ainsi, dans la deuxième partie du recueil, l’A. affirme notamment que « l’aspiration à l’immortalité devrait être considérée comme l’horizon normal de la philosophie de Spinoza » (p. 224), en tant que « prolongation si possible infinie de la vie que nous menons ici et maintenant ». Et ce quand bien même cela pourrait sembler vulgaire aux commentateurs, en ce que « demander une vie plus longue, ce n’est ni original ni raffiné » (p. 227) : l’A. n’y voit qu’un préjugé de philosophes, selon lequel le quantitatif serait toujours plus prosaïque que le qualitatif.

Ce procédé est réitéré dans la troisième partie sur des thématiques issues du Traité théologico-politique. Ainsi par exemple à l’occasion d’une relecture de ce qu’est selon Alexandre Matheron le processus politique (dans lequel l’unification externe, moment politique, n’est que le préalable de l’unification interne, moment rationnel). La thèse de l’A. est que, poussé dans sa logique, A. Matheron devrait en arriver à affirmer inversement « la présence effective de cette rationalité dans la politique elle-même » (p. 246), quand bien même les institutions politiques seraient « des structures tournées d’abord vers la pratique et la régulation des comportements, plutôt que vers la théorie et la rectitude des pensées » (p. 246). Un comportement réglé serait de fait déjà rationnel en ce que l’équilibre qu’il permet de maintenir est l’expression d’une non-contradiction logique.

De même dans la quatrième et dernière partie, portant sur le Traité politique. Insistant sur la « vision purement quantitative de la politique » (p. 405) de Spinoza et rappelant que, pour ce dernier, il n’y a pas de juste et d’injuste (donc de morale) avant la loi (la politique), l’A. en tire comme conséquence que l’on voit s’estomper les valeurs comme repères qui auraient pu susciter une révolte pour raisons morales. La démocratie serait ainsi « un régime ‘sans valeurs’, ouvert à toutes les décisions pourvu qu’elles soient prises par une majorité » (p. 408), tout choquant que cela puisse sembler à nos oreilles et yeux de modernes, comme le reconnaît volontiers l’A.

Enfin, l’A. nous propose en Conclusion un condensé de biographie intellectuelle, revenant sur les principales thématiques ayant fait l’objet de ses critiques (dispositions, reconnaissance, contrats et promesses, sentiment d’injustice, etc.) en montrant à chaque fois en quoi ses positions philosophiques ont toujours « quelque chose de Spinoza » et ont sans cesse tenté « d’être à la pointe extrême du contemporain, tout en découvrant à chaque fois qu’elles regardent en arrière » (p. 427).

Julie HENRY

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Pour citer cet article : Julie HENRY, « Charles RAMOND : Spinoza contemporain. Philosophie, Éthique, Politique, Paris, L’Harmattan, 2016 » in Bulletin de bibliographie spinoziste XXXIX, Archives de Philosophie, tome 80/4, Octobre-décembre 2017, p. 803-833.


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