Auteur : Laurence Devillairs

ARBIB, Dan & MARRONE, Francesco, éd., Gilson et Descartes à l’occasion du centenaire de ‘La Liberté chez Descartes et la théologie’, Examina philosophica, I Quaderni di Alvearium 2, Clioedu, 2015, 129 p.

C’est un lieu commun d’opposer philosophie et histoire de la philosophie, comme si restituer les choix qui président à la formation d’une œuvre et mettre au jour les relations de proximité ou de répulsion entre les auteurs, exhiber la logique des querelles et des alliances était une forme d’archéologie stérile, de langue morte de la philosophie, inapte à articuler du sens et à formuler des concepts, et qu’une langue philosophique plus vivante aurait pour tâche de supplanter, d’ensevelir définitivement. Sainte-Beuve ne faisait-il pas ainsi de D. le promoteur d’une philosophie non « de la vie » mais de celle que l’on établit dans son « fauteuil » ? (Port-Royal, Robert Laffont, « Bouquins », 2004, t. I, p. 771). Que dire alors du commentateur de D. ? L’originalité de Gilson dans ce domaine est d’avoir d’abord cherché à libérer la philosophie et, par voie de conséquence, les études cartésiennes, du « commentaire verbal », de l’exégèse littérale et documentaire, aveugle aux enjeux plus amples et à la vie d’une œuvre (Études sur le rôle de la pensée médiévale dans la formation du système cartésien, Vrin, 1930, p. 6). Comme le montre D. Kambouchner (« Le discours de la méthode d’Etienne Gilson », p. 7-10), il y a du Bergson dans l’historien de la philosophie que fut Gilson, il y a la volonté de ne pas dévitaliser une œuvre en cédant à la fascinante mais sclérosante « marche rétrograde du vrai » : le possible ne précède pas un système de pensée pour l’informer et le figer ; il en découle, le suit et lui survit. La méthode gilsonienne en matière de cartésianisme consiste à tenir ensemble système et intuition, originalité irréductible de « l’intuition génératrice » et contingence du système, pour une large part faite d’emprunts à des matériaux anciens (en l’occurrence, pour D., matériaux thomistes, augustiniens et scotistes). C’est par là que l’historien est aussi philosophe, et plus encore, essayiste, le style accomplissant ce que la rigueur exige. Mais l’apport de ce colloque n’est pas que de méthode, même si l’on peut regretter qu’il n’ait pas été fait plus de place à la fonction que Gilson accordait à D. et à l’interprétation du cartésianisme au sein d’enjeux plus larges et immédiatement contemporains, comme ceux qui touchaient à l’athéisme et aux relations entre foi et raison dans un christianisme de la modernité – bien que cela constitue l’horizon de la contribution de J.-C. Bardout, consacrée à la discussion autour du réalisme thomiste (« Descartes ou Thomas d’Aquin ? Note sur la fonction historique de Descartes dans la défense gilsonienne d’un réalisme thomiste », p. 25-40). On retiendra des mises au point efficaces, parfois avantageusement couplées à des projets éditoriaux, comme celui, dirigé par I. Agostini, d’enrichissement et d’extension de l’Index scolatico-cartésien (« Qu’est-ce que constituer un Index scolastico cartésien ? », p. 11-24), avec une indexation scotiste plus marquée, comme le souhaite à juste titre F. Marrone (« Etienne Gilson et Roland Dalbiez. Sur la genèse de la notion cartésienne de réalité objective », p. 71-86) ; un éclaircissement des rapports que Gilson instaure entre métaphysique et physique chez D. avec D. Bellis (« Météores cartésiens et météores scolastiques : la lecture philosophique d’Etienne Gilson », p. 41-56) et G. Belgioioso (« L’itinéraire cartésien’ d’Etienne Gilson dans son dialogue avec Augusto Del Noce », p. 87-104) soulignant l’évolution du commentateur sur ce point, même si le statut finalement accordé à la métaphysique aurait pu être davantage précisé, ce que s’attache à faire de façon paradoxale V. Carraud, en devinant ce qu’aurait pu être le livre sur Pascal que Gilson n’a pas écrit (« Socratisme chrétien, dépassement de la philosophie et chosisme : le Pascal d’Etienne Gilson », p. 57-70). Pascal représente en effet la possibilité, non pas d’une dissolution de la métaphysique dans le christianisme, mais de l’instauration de la métaphysique à partir de l’acceptation de l’ordre surnaturel. Il reste que, selon Gilson, c’est Thomas d’Aquin et non Pascal qui accomplit ce programme d’une métaphysique chrétienne. Concluons sur un point en apparence mineur mais historiquement et institutionnellement décisif : celui qui concerne la relation entre Gilson et son jeune thésard, Gouhier. C’est grâce au lien qui unit le maître et l’élève, grâce à l’attention que le premier accorde au travail du second, à la lecture libre et attentive que le second fait du premier, au respect mutuel, à la discussion ouverte et à l’imprégnation réciproque des thèses défendues que la philosophie peut avancer et son histoire ne pas se scléroser. Et c’est la compréhension de D. qui en ressort plus riche et plus précise. En cela aussi, Gilson fut très certainement un modèle.

Laurence DEVILLAIRS

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Pour citer cet article : Laurence DEVILLAIRS, « ARBIB, Dan & MARRONE, Francesco, éd., Gilson et Descartes à l’occasion du centenaire de ‘La Liberté chez Descartes et la théologie’, Examina philosophica, I Quaderni di Alvearium 2, Clioedu, 2015, 129 p. » in Bulletin cartésien XLVI, Archives de Philosophie, tome 80/1, Janvier-mars 2017, p. 147-224.

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Du même auteur :

  • Laurence DEVILLAIRS, « L’homme image de Dieu. Interprétations augustiniennes (Descartes, Pascal, Fénelon) », Archives de Philosophie, 2009, 72-2, 293-315.
  • Laurence DEVILLAIRS, « L’augustinisme des preuves cartésiennes de l’existence de Dieu », Archives de Philosophie, 2004, 67-1, 23-50.