Auteur : Louis Carré

Hans-Christoph SCHMIDT AM BUSCH, Was wollen wir, wenn wir arbeiten ? Honneth, Hegel und die Grundlagen der Kritik des Neoliberalismus, Berlin, Duncker & Humblot, 2017, 88 p.

De l’auteur, on connaît déjà les importants travaux, pour la plupart traduits en français, consacrés au concept hégélien de travail, aux rapports entre philosophie sociale hégélienne et saint-simonisme et à la reconnaissance comme principe de la théorie critique. Tiré de sa leçon inaugurale à l’Université technique du Braunschweig, le court essai qu’il vient de publier en reprend les résultats tout en en élargissant les perspectives. Avec la clarté analytique qui le caractérise, l’auteur examine la possibilité de fournir une assise à la critique du capitalisme contemporain. Ses réflexions sont guidées par deux questions intimement liées du point de vue de la théorie critique : quel est le type de travail susceptible de rencontrer l’adhésion rationnelle des membres des sociétés modernes ; et la situation socioéconomique actuelle se montre-t-elle à la hauteur de cette exigence normative ? Pour répondre à cette double question, Schmidt am Busch convoque tour à tour la « théorie de la justice comme analyse sociale » élaborée par Honneth dans Le Droit de la liberté (chapitres 1 à 3) et la philosophie sociale exposée naguère par Hegel dans sa Philosophie du droit (chapitres 4 à 9). Soulignant la pertinence de la démarche de Honneth, il conteste cependant la manière dont ce dernier minore, dans sa « reconstruction normative » du marché, la « liberté négative » et les droits subjectifs au profit de la seule « liberté sociale ». S’il est vrai, comme le soutient Honneth, que la liberté sociale constitue une valeur éthique centrale pour les sociétés modernes, comment expliquer son apparent évincement dans la sphère institutionnelle du marché qui constitue pourtant l’une de leurs composantes essentielles ? L’auteur appelle en conséquence à un aggiornamento du programme honnethien via un détour par – ou un retour à – Hegel. La piste dessinée par ce dernier d’une « ambivalence éthique du marché » semble en effet plus prometteuse que l’opposition non-dialectique entre principes éthiques et réalité institutionnelle sur laquelle débouche Honneth. Schmidt am Busch montre en particulier comment, chez Hegel, la « disposition éthique » requise par le « système des besoins » implique à la fois une garantie institutionnelle des droits subjectifs de chacun à l’autodétermination (le libre choix d’une profession) et un impératif de « complémentarité » entre les activités de production et de service des uns et des autres au sein de la division sociale du travail. La mutation néolibérale du capitalisme peut ainsi être critiquée en raison de sa « position unilatérale et par conséquent déficitaire » en faveur de l’autodétermination subjective. Le déplacement théorique opéré par rapport à Honneth est subtil mais décisif : il s’agit moins de dépasser le capitalisme en vue du socialisme que de faire état de l’« instabilité chronique » sur le plan institutionnel qu’occasionne le néolibéralisme (à travers les phénomènes de chômage de masse, des travailleurs pauvres, de la précarité des parcours de vie, de formes abrutissantes de travail et de renforcement des inégalités structurelles). Comme l’indique l’auteur en conclusion, ces réflexions ne font en l’état qu’esquisser un « programme de recherche » dont les conséquences politiques seraient encore à tirer. Mais l’on retiendra de ce débat interne à la théorie critique contemporaine toute l’actualité du legs hégélien. Ce dernier nous invite à nous demander si, pour critiquer au mieux l’économie capitaliste de marché, il faut viser son dépassement ou au contraire s’installer dans ses ambivalences, pour ne pas dire ses contradictions.

Louis CARRÉ (FRS-FNRS/Université de Namur)

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Pour citer cet article : Louis CARRÉ, « Hans-Christoph SCHMIDT AM BUSCH, Was wollen wir, wenn wir arbeiten ? Honneth, Hegel und die Grundlagen der Kritik des Neoliberalismus, Berlin, Duncker & Humblot, 2017 », in Bulletin de littérature hégélienne XXVIII, Archives de Philosophie, tome 81/4, Octobre-décembre 2018, p. 821-856.

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