Auteur : Patrick Cerutti

Françoise DASTUR, Leçons sur la genèse de la pensée dialectique. Schelling, Hölderlin, Hegel, Paris, Ellipses, 2016, 316 p.

« Le concert du monde n’est perçu divinement que du fond de la douleur » : si, comme le comprend Hypérion, s’adonner à la séparation est un pas menant à l’unité, la douleur qui s’attache à la scission et à la nécessaire sensibilisation de l’unité ne peut être simplement douleur de la négativité, mais est aussi douleur et joie de l’enfantement (p. 208). Hölderlin parle alors le même langage que Nietzsche, celui d’Apollon et Dionysos, et paraît faire plus de place que Hegel et Heidegger eux-mêmes au déchirement dionysiaque à partir duquel l’esprit jaillit, donc à la vie effective et à la finitude (p. 230). Quand Hegel voit la séparation dans la réunion, Hölderlin voit la réunion dans la séparation.

Dans ces cours donnés à la Sorbonne à la fin des années 80 et que les éditions Ellipses ont eu l’excellente idée d’éditer, Françoise Dastur fait de « l’opposition harmonique » hölderlinienne la première expression de la dialectique entendue comme identité de l’identité et de la différence (« tout n’est qu’une seule vie, brûlante, éternelle »). Hölderlin apparaît dès lors comme le « maître de Hegel » (p. 27), « son mentor » (p. 289), tout en l’ayant déjà dépassé et critiqué. Ce serait chez lui et non chez Hegel ou Schelling qu’auraient lieu l’accomplissement de l’idéalisme allemand et son dépassement, comme l’assurait Heidegger lors du séminaire du Thor : Hölderlin « a déjà traversé et brisé l’idéalisme spéculatif alors que Hegel est en train de le constituer » (p. 8). En orientant le logos vers autre chose que le mode prédicatif, il nous aurait mis sur le chemin de l’autre commencement heideggérien et de la coappartenance de l’homme et de l’être dans l’Ereignis (p. 314). Mais cette dernière mention, très allusive, est une bouteille lancée à la mer.

L’expérience fondamentale de Hölderlin est celle de la présence de l’infini dans le fini, au contraire de la pensée métaphysique qui conçoit le fini comme contenu dans l’infini (p. 229). Pour lui, l’infini n’est pas extérieur à la vie finie, il ne lui préexiste pas et n’est pas jeté en elle, mais il en constitue la transcendance interne. Loin de toute spéculation, qui n’est jamais qu’un désir nostalgique de fuite vers l’au-delà et une volonté de transgresser la finitude, loin de tout idéalisme réactif ou décadent, Hölderlin développe une « dialectique sans Aufhebung » qui laisse subsister « la tension tragique d’une non-subordination du particulier à l’universel » (p. 182). C’est ce qui lui permet, nous dit-on, de comprendre un grand nombre de choses essentielles, comme Antigone par exemple, « à un tout autre niveau de profondeur » que Hegel (p. 280), et c’est ce qui fonde la manière si particulière qu’il a de se rapporter aux Grecs, regardés, à la manière de Nietzsche encore, comme nos contemporains et non pas comme nos modèles. C’est dans leur échec même que les Grecs sont un exemple pour nous et une incitation à être modernes.

Malgré un titre trop large, puisqu’il est presque uniquement question de Hölderlin et que Schelling se trouve cantonné à son rôle habituel de faire-valoir, on ne peut que s’émerveiller de la qualité de ces cours dispensés à des étudiants de maîtrise. Cependant, l’idée que Hölderlin ait pu à lui seul préparer et dépasser tout le postkantisme nous paraît s’appuyer en vérité sur un concept d’influence assez problématique. Le modèle d’analyse des constellations que propose Dieter Henrich a montré, nous semble-t-il, qu’une part essentielle de ce que les grands auteurs ont produit relève davantage d’un dialogue ou d’une dynamique collective que d’une influence unilatérale et que ce qui rend productive une constellation comme celle de Hombourg, à l’intérieur de laquelle Hegel et Hölderlin se sont formés, c’est à chaque fois les tensions internes qu’elle a à résoudre dans le domaine de la pensée.

Patrick CERUTTI (CPGE, Reims)

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Pour citer cet article : Patrick CERUTTI, « Françoise DASTUR, Leçons sur la genèse de la pensée dialectique. Schelling, Hölderlin, Hegel, Paris, Ellipses, 2016 » in Bulletin de littérature hégélienne XXVII, Archives de Philosophie, tome 80/4, Octobre-décembre 2017, p. 773-802.

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Du même auteur :

  • Patrick CERUTTI, « Le soin de l’âme. Patočka et l’idéalisme allemand », Archives de Philosophie, 2014, 77-4, 649-662
  • Patrick CERUTTI, « La volonté et l’objet extérieur », Archives de Philosophie, 2010, 73-3, 435-450