Auteur : Philippe Hamou

LIBRAL, Florent, Le Soleil caché. Rhétorique sacrée et optique au XVIIe siècle en France, Paris, Classiques Garnier, 2016, 558 p.

Ce fort ouvrage d’histoire littéraire et religieuse s’intéresse à l’usage et à l’évolution des thèmes optiques dans la littérature sacrée du XVIIe siècle français. Une certaine métaphysique de la lumière se cristallise au début du siècle dans une forme littéraire spécifique, celle de la « similitude » qui prend en charge l’analogie supposée de Dieu avec la lumière, ou celle du regard charnel et du regard spirituel, et l’explore selon les divers registres symboliques, sur le modèle des quatre sens de l’Écriture de l’exégèse religieuse (cf. p. 77). Dans ce travail, le discours sacré est envisagé comme « lieu d’échange entre science, religion et rhétorique ». L’auteur exhume tout un continent méconnu de la littérature classique : poètes chrétiens tels Claude Hopil, Barthélémy, Pierre Rabbi, Arnauld d’Andilly ; prédicateurs, tels Pierre de Besse, Jean-Pierre Camus, Charles Hersent, Jaques-Bégnine Bossuet ; auteurs de manuels et de traités apologétiques, parmi lesquels Pierre de Bérulle, Joseph Filère, et tout particulièrement Marin Mersenne, dont l’« optique moralisée », développée depuis les Quaestiones in genesim (1623) jusqu’à l’Harmonie Universelle (1636), offre le pendant théorique aux entreprises littéraires des poètes et prédicateurs. La période étudiée (1600-1670) est, selon l’A. (p. 28-9), marquée par le passage « d’un ordre ancien du regard » dominé par les emprunts à l’optique médiévale et par des références occultistes, ou néo-platoniciennes, à un « ordre nouveau », képlérien et cartésien qui, affirmant « le caractère construit de la perception », autorise l’usage de thèmes catoptriques et perspectifs pour manifester l’imperfection de notre perception de l’ordre sacré voulu par Dieu dans la disposition confuse des choses humaines, et l’importance du point de vue christique pour redresser cette confusion. Un modèle dominant dans ce nouveau régime de la similitude est l’anamorphose, décrite dans les traités de perspectives curieuses tel celui du frère minime Jean-François Nicéron : représentation d’une perspective excentrée ou incurvée, qu’un changement de point de vue ou un miroir cylindrique permettent de redresser et de rendre lisible. Ce sont de tels dispositifs perspectifs qui sont évoqués tant par Pascal (Pensées, LG 19) que par Bossuet dans un passage du Carême du Louvre, cité au seuil de l’ouvrage (p. 13), présentant l’anamorphose comme une « image assez naturelle du monde, de sa confusion apparente et de sa justesse cachée, que nous ne pouvons jamais remarquer qu’en le regardant par un certain point que la foi en Jésus Christ nous découvre ».

Selon le schéma historique proposé par l’A., les « similitudes » optiques se développent intensément entre 1600 et 1620, d’abord dans la poésie religieuse puis le sermon, se raréfient de 1635 à 1650 ou se voient réélaborées dans des ouvrages en prose tels le Miroir sans tâche du jésuite Filère (1636), enfin, à partir de 1650 elles déclinent rapidement en tant que forme littéraire spécifique. Selon Libral, ce déclin, dans un contexte où l’autonomie de l’entreprise scientifique devient de plus en plus patente, signale que le discours sacré n’a pas su « se libérer d’une utopie finissante selon laquelle la science optique et la science morale resteraient soumises au religieux » (p. 400). L’imagerie optique cesse alors d’être conçue comme un instrument de savoir religieux, elle est recrutée par les moralistes, et tend à devenir plus formelle et rhétorique lorsqu’elle se voit mobilisée dans le discours galant, ou utilisée comme instrument d’exhibition et de magnification politique des « hiérarques post-tridentins », entre tous le Roi-Soleil.

Dans cet ouvrage touffu et érudit (comprenant une copieuse bibliographie, p. 441-527, un index nominum et un index rerum, p. 529-551, ainsi que des notices biographiques et un glossaire, p. 413-439), dont l’organisation complexe n’est pas strictement chronologique, la philosophie et l’histoire des sciences constituent un arrière-plan à la fois omniprésent et néanmoins sans doute trop timidement investi, évoqué à travers des références à une littérature secondaire dont l’autorité ou les éventuels différends ne sont pas, ou guère, discutés. La contribution cartésienne à la transformation de ce paysage littéraire est présentée comme décisive, et néanmoins elle se voit décrite de façon très indirecte, parfois réduite à des formules hâtives ou empruntées : « ruine d’un modèle représentationnel de la vision » (p. 26), « philosophe au masque », passant « au crible du doute méthodique » l’héritage scolastique (p. 104-105), « logique du désenchantement » (p. 206). Une vue un peu moins figée de ce que représente la pensée cartésienne, et des liens profonds qu’elle tisse entre science et métaphysique aurait sans doute permis de mieux cerner l’importance du dialogue critique qu’elle entretient avec le modèle solaire et l’exemplarisme bérullien, tel qu’il s’illustre de manière très symptomatique dans l’œuvre de Mersenne. Malheureusement l’ouvrage n’accorde aucune considération à la critique cartésienne de l’analogie, pas même dans le sous-chapitre intitulé « crise de l’analogie » (p. 221-227), évoquant le jésuite Benet Perera et Pierre Gassendi, et leur approche « nominaliste » des signes divins que peuvent représenter des météores comme l’arc-en-ciel et les parhélies. L’historien de la pensée cartésienne reste donc quelque peu sur sa faim, en dépit de l’intérêt de cet énorme travail d’exhumation d’une littérature aujourd’hui presque entièrement oubliée.

Philippe HAMOU

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Pour citer cet article : Philippe HAMOU, « LIBRAL, Florent, Le Soleil caché. Rhétorique sacrée et optique au XVIIe siècle en France, Paris, Classiques Garnier, 2016, 558 p. » in Bulletin cartésien XLVII, Archives de Philosophie, tome 81/1, Janvier-mars 2018, p. 171-223.

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Michel FICHANT et Paul RATEAU (éd.), Leibniz en 1716 : une dernière philosophie ?, Les Études Philosophiques, PUF, juillet 2016-3.

Ce numéro des Études philosophiques regroupe sept articles consacrés à différents aspects de la « dernière philosophie » de Leibniz. L’idée d’une « dernière philosophie » est brièvement discutée dans l’avant-propos du volume, signé par Michel Fichant et Paul Rateau. Les auteurs estiment qu’il serait vain de croire qu’existerait un moment – autour par exemple de la publication de la Théodicée en 1710, ou de la rédaction de la Monadologie et des Principes de la nature et de la grâce en 1714 – où la philosophie de Leibniz trouverait une forme d’achèvement systématique. « Le Système de Leibniz, écrivent-ils, est une chimère », une illusion d’interprètes que les progrès de l’édition des très nombreux inédits conservés à Hanovre ont largement contribué à dissiper. L’œuvre de Leibniz, expliquent-ils encore, est semblable à un être vivant « dont une structure générale peut demeurer (jusqu’à un certain point en tout cas) quoique sa matière ne soit jamais définitivement fixée ».

Évoquer Leibniz en 1716, c’est donc caractériser moins une clôture de l’œuvre qu’un état d’un travail constant de réélaboration, état final par le seul fait contingent de la disparition du philosophe le 14 novembre 1716. Si l’exigence de systématicité n’est jamais absente chez Leibniz, elle s’applique à un corps de principes et de concepts changeants, et, affrontée à de nouveaux interlocuteurs et adversaires, elle réclame un constant travail d’ajustement des arguments et de déplacement des concepts.

Hormis l’article (passionnant) de Catherine Wilson dont la méthode est singulière, les textes réunis dans ce volume poursuivent tous à quelque égard une fin analogue : éclairer les dernières occurrences d’un principe, d’un argument, d’une cellule théorique par l’examen de sa trajectoire, ou de son histoire et de ses fonctions différenciées dans différents états de l’œuvre. Cette méthode est illustrée de manière exemplaire dans l’article d’Arnauld Lalanne « Les dernières évolutions du principe de raison suffisante », et celui de Paul Rateau « Les preuves leibniziennes de l’existence de Dieu, la “voie” du mouvement ». Si le principe de raison suffisante est explicitement nommé en 1702 dans le cadre de la correspondance avec Bayle, A. Lalanne montre que ce n’est qu’en 1712, dans le contexte de la polémique avec Hartsoeker, puis en 1715-1716, dans la controverse avec Clarke, que Leibniz en vient à considérer qu’il s’agit d’un marqueur spécifique de sa philosophie (« mon principe »), dont l’admission ou le refus devient le nœud de toute sa dispute avec Newton et avec ceux qu’il appelle les matérialistes. Le principe devient alors (ou redevient) un principe physico-mathématique, là où deux ans plus tôt, dans les Principes de la nature et de la grâce, il était encore décrit comme le principe qui permet de s’élever au-dessus de la physique.

Un autre échantillon de trajectoire conceptuelle nous est proposé par Paul Rateau dans l’enquête très maîtrisée qu’il consacre à la preuve de Dieu « par le mouvement ». Si celle-ci occupe une place centrale dans les textes de jeunesse, c’est qu’elle s’appuie sur la conception des modernes dont Leibniz est alors encore solidaire : celle d’une matière pleinement passive, qui ne peut être elle-même source du mouvement qui l’anime et qu’elle ne fait que transmettre. En 1671, dans l’Hypothesis physica nova, le corps est dit mens momentanea : il est incapable de conserver son conatus, et partant la conservation du mouvement requiert une perpétuelle transcréation, ce qui selon Leibniz doit fermer la bouche aux athées. Après la réhabilitation des formes substantielles, la réduction du mouvement au statut d’effet et de phénomène, cette preuve par le mouvement perd une grande partie de sa force, et se voit logiquement rétrogradée dans l’ordre de l’argumentaire « physico-théologique ». Toutefois l’idée que le mouvement constaté en ce monde nous révèle l’action de Dieu reste présente, intégrée à la preuve a contingentia mundi (le mouvement en ce monde aurait pu être autre), puis subtilement associée à la preuve de Dieu par l’harmonie préétablie qui, selon Leibniz, est seule capable de préserver le principe vénérable selon lequel un corps ne saurait être mu que par un autre corps contigu, principe que ni les scolastiques ni Descartes lui-même n’auront su respecter. L’histoire complexe de cette « preuve » manifeste donc clairement comment certains principes ou certains énoncés d’apparence invariante furent au fil du temps mobilisés par Leibniz dans des configurations théoriques diverses et parfois même opposées.

Dans son article sur « l’autonomie épistémologique de l’analogie », Christian Leduc propose une confrontation des usages du raisonnement analogique et s’attache à montrer, contre une conviction souvent exprimée dans la littérature, que ce mode de raisonnement a une autonomie relative à l’égard de la métaphysique. Les analogies ne sont pas toutes révélatrices des véritables rapports d’expression que le principe métaphysique de l’harmonie impose entre les choses et les différents règnes de choses. Ch. Leduc s’attache à le montrer sur un corpus large, antérieur mais aussi postérieur à la fixation du concept d’expression (à l’époque du Discours de métaphysique) prenant en compte les contextes juridiques, linguistiques, mathématiques, etc., dans lesquels le raisonnement analogique se voit mobilisé et validé indépendamment de la métaphysique.

La question des différents régimes de la rationalité leibnizienne est encore au centre de l’article d’Anne-Lise Rey (« Les antipodes du pourquoi suffisant ») qui montre comment, dans la polémique avec Hartsoeker, le principe de raison permet de qualifier l’atomisme de « fiction raisonnable » ou « fiction métaphysiquement possible », lui conservant ainsi, malgré sa disqualification métaphysique, une forme de rationalité et même une opérativité scientifique.

Francesco Piro étudie l’argument polémique du « miracle perpétuel » et l’importance qu’il prend dans les derniers écrits de Leibniz lorsqu’il s’agit de montrer que les créatures possèdent des dispositions naturelles en vertu desquelles elles sont elles-mêmes causes et agents.

Luca Basso s’attache quant à lui au concept moral et politique de felicitas, et à la dynamique d’inquiétude et de progrès qui lui est propre. Il montre la centralité de ce concept dans la constitution leibnizienne d’une forme de politique morale.

Dans cet ensemble de très haute qualité, le texte de Catherine Wilson, « plénitude et compossibilité » a un statut un peu à part. Il s’agit de la traduction d’un texte déjà paru en anglais dans la Leibniz Review, en 2000. Son objet est moins l’enquête historique qu’une entreprise théorique originale, destinée à éprouver la cohérence ou la compatibilité d’un ensemble de thèses soutenues par Leibniz au sujet de l’actualisation des substances « compossibles » qui constituent le monde actuel. L’argument général de C. Wilson est qu’il n’est pas possible de tenir ensemble l’unicité du « monde » créé et le principe de plénitude en vertu duquel notre monde est le plus riche et le plus complet de tous les mondes possibles. Elle met notamment en doute l’idée que le « mécanisme métaphysique » décrit dans l’opuscule Sur l’origine radicale des choses conduise à la génération d’un seul monde actuel, lequel serait le meilleur des mondes, plutôt qu’à une pluralité indéfinie de mondes parallèles de statut ontologique équivalent, sans connexion les uns aux autres – hypothèse qui n’est pas sans évoquer celle du réalisme modal de David Lewis, ou celle des « multivers » de la cosmologie contemporaine. Si C. Wilson rappelle que la doctrine officielle de Leibniz est bien sûr celle de l’unicité du monde créé fondée sur l’idée d’une liaison perceptive universelle de toutes les créatures, elle souligne que la thèse de l’emboîtement des vivants paraît pointer dans une autre direction, celle d’une pluralité de mondes « compossibles » coexistant dans un même univers mais « vivant dans l’ignorance générale les uns des autres ». Une telle réflexion conduit évidemment à se dégager de la prise textuelle du Leibniz historique, mais elle mérite qu’on s’y attache, ne serait-ce que parce que, menée, comme elle l’est ici, avec tact, elle permet de donner à l’œuvre du philosophe de Hanovre une résonnance singulière dans le débat philosophique contemporain./p>

Philippe HAMOU

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Pour citer cet article : Philippe HAMOU, « Michel FICHANT et Paul RATEAU (éd.), Leibniz en 1716 : une dernière philosophie ?, Les Études Philosophiques, PUF, juillet 2016-3 » in Bulletin leibnizien III, Archives de Philosophie, tome 80/3, avril-juin 2017, p. 561-623.


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