Auteur : Pierre-François Moreau

SPINOZA : Mettre les neurones à l’équerre suivi de l’Éthique, traduit du latin par Jean-Paul Guastalla, Saint-Ouen, les éditions du Net, 2017, 398 p.

Il est souhaitable que l’étude et la traduction de Spinoza ne demeurent pas toujours aux mains des philosophes professionnels. Jean-Paul Guastalla, à l’issue d’une carrière médicale (il a été Chef de clinique à la Faculté et médecin hospitalier au Centre Léon Bérard de Lyon), a appris le latin à 65 ans pour lire Spinoza – et pour traduire le TIE et l’Éthique. Si l’on met à part le titre peut-être inutilement provocateur choisi pour le Tractatus de intellectus Emendatione, il s’agit d’un travail sérieux, pour l’essentiel sans note, à part quelques explications de traduction et éclaircissements. L’écriture est souvent fluide, notamment grâce à une certaine liberté syntaxique (une virgule remplace souvent un « que » ou deux points ; si l’on accepte le principe, c’est assez commode pour traduire les infinitives : « Dico me tandem constituisse » est rendu par « je dis, je décidai résolument » – on est à l’opposé du style d’Appuhn, par exemple).

Signalons quelques choix de traduction, parmi les termes qui ont donné lieu aux plus vives discussions depuis un siècle : libido est rendu par « sensualité » dans le TIE, par « libido » dans l’Éthique ; ens par « étant », modus par « manière d’être », mens par « esprit », affectus par « affect » (et affectio par « affection »), conatus par « ardeur », fluctuatio animi par « flottement de l’âme », timor par « appréhension » (et metus par « crainte »), securitas par « soulagement », conscientiae morsus par « déconvenue » (et c’est un bon choix, puisqu’il permet de rompre avec l’idée de repentir – on se souviendra de la critique de Nietzsche sur ce point, Généalogie de la morale, II, 15), acquiescentia in se ipso par « sérénité intérieure » (même traduction pour acquiescentia animi), desiderium par « frustration » (bon choix dans certains cas ; c’est moins sûr pour III 39 sc., d’où la formule étrange « tromper une frustration » pour desiderium frustratur), consternatio par « angoisse », pathema par « pathème ».

On ne peut qu’approuver ce qui est dit dans la préface : la traduction ne sert pas seulement à rendre accessible le texte, elle doit donner envie de revenir au latin et y aider – voire le faire découvrir. Traduire, retraduire un texte, discuter une traduction, c’est encore un des meilleurs moyens de s’approcher de sa compréhension.

Pierre-François MOREAU

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Pour citer cet article : Pierre-François MOREAU, « SPINOZA : Mettre les neurones à l’équerre suivi de l’Éthique, traduit du latin par Jean-Paul Guastalla, Saint-Ouen, les éditions du Net, 2017 », in Bulletin de bibliographie spinoziste XL, Archives de Philosophie, tome 81/4, Octobre-décembre 2018, p. 857-889.

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Wolfgang BARTUSCHAT : Spinozas Philosophie. Über den Zusammenhang von Metaphysik und Ethik, Hambourg, Meiner, 2017, 433 p.

L’œuvre de Bartuschat est bien connue maintenant : c’est une des interprétations majeures dans l’étude contemporaine de Spinoza. Son grand livre Spinozas Theorie des Menschen (1992) développait une lecture de l’Éthique centrée sur l’anthropologie philosophique et les rapports entre comprendre et agir. C’est lui aussi qui a retraduit, avec une singulière acribie, les volumes de l’édition Meiner de Spinoza, en les actualisant régulièrement à chaque nouvelle édition. On ne peut donc que se réjouir de voir republiés en un recueil les travaux fondamentaux, jusqu’ici dispersés dans des revues, qu’il a rédigés sur un espace de près de quarante ans – de 1974 à 2012. L’ensemble est réorganisé en trois parties : « Ontologie und Subjektivität », « Ethik und Politik », « Bezüge » (cette dernière, centrée en fait sur les rapports avec la philosophie allemande : Leibniz, Kant, Fichte, Schelling, Hegel – mais on voit réapparaître aussi régulièrement la confrontation avec Hobbes, auteur auquel Bartuschat avait consacré une étude spécifique en 1978).

On pourrait dire que la lecture de Bartuschat consiste en une réflexion sur les rapports entre l’individu – essentiellement l’individu humain – et l’Absolu. Ou plutôt sur sa double relation à l’altérité : avec l’autre qu’est l’Absolu, d’une part, et avec les autres individus, d’autre part. La première dimension est établie dans la première partie de l’Éthique, la seconde est constatée comme un fait. C’est ce double statut de l’individu comme mode de la substance divine et comme objet de relation avec un monde qui peut le détruire, qui détermine son effort pour persévérer dans son être. Certes, l’individu est relié au monde et aux autres par un Zusammenhang dans le cadre de la relation à l’Absolu, mais celui-ci n’est pas perçu par lui et se transforme en risque de destruction par les autres, contrebalancé par le conatus. En somme, un univers plus proche de celui de Hobbes (mais où la guerre de tous contre tous s’étendrait au-delà des relations interhumaines) que de l’harmonie leibnizienne : la relation aux lois universelles de l’univers n’implique aucune téléologie des comportements individuels. Ce sont ces rapports qui justifient au fond le titre de l’ouvrage principal de Spinoza : « En ce qui concerne la relation entre métaphysique et éthique, il ouvre une perspective qui exclut que l’éthique ne représente qu’un domaine d’application des principes métaphysiques, ou que la métaphysique ne soit conçue que dans le but de fournir un fondement à l’éthique, mais qui implique au contraire que métaphysique et éthique se déterminent réciproquement » (p. 30).

L’interprétation de Bartuschat se renforce en cohérence avec les années. Dans une version ancienne, il tenait que l’éternité de l’âme était liée à sa non-correspondance avec le corps, donc qu’elle était alors l’Absolu lui-même ; l’évolution de sa réflexion le conduit à approfondir sa pensée de l’individualité : l’âme est éternelle parce qu’elle pense, et elle pense parce qu’elle est liée à un corps – même si cette éternité est indépendante de la durée du corps (p. 78).

Dans une telle perspective, éthique et politique seront centrées sur la gestion des conatus et la façon de les faire converger, puisqu’il n’y a pas entre eux de solidarité originaire. Du côté de l’éthique individuelle, la solution est relativement simple : « le conatus de l’homme, qui est l’origine des affects, peut être compris par la raison humaine et la raison peut elle-même être comprise comme conatus, c’est-à-dire comme puissance de l’homme » (p. 302). Mais du côté de la conduite collective, une telle solution est impossible ; et d’ailleurs si elle était possible, toute politique serait inutile. L’État n’a pas de conatus (Bartuschat prend donc ici nettement position sur la question de l’individualité du tout social, un des principaux objets de controverse chez les commentateurs) et prétendre qu’il en a un reviendrait à supposer résolu, avant même d’être posé, le problème de son unité. C’est ce qu’illustre bien la question de la liberté. Le TTP énonce qu’elle est « la fin de l’État », alors que le TP ne reprend pas cette formule. Cela s’explique par le fait que le TTP, grâce à la distinction des paroles et des pensées d’une part, des actions d’autre part, peut considérer comme deux domaines distincts la liberté, expression de la puissance des individus, antérieure à l’État et que celui-ci doit préserver, et la nécessité pour ce même État de se conserver. Dans le TP où il est question au contraire de la construction concrète des institutions et des moyens d’assurer leur tâche, c’est-à-dire la paix civile, on ne peut en rester à cette perspective. L’ouvrage ultime de Spinoza est donc écrit du point de vue des gestionnaires de l’État (les Politici du ch. I), tout au plus complété par l’explication scientifique des lois de cette gestion, et non du point de vue de l’Éthique, ni de celui des individus, pour la plupart irrationnels, qui se représentent leur puissance non telle qu’elle est mais telle qu’elle est modifiée par leurs affects. L’important, pour assurer la continuité de la société civile, c’est de leur assurer les moyens de déployer leur activité, et la condition en est non pas qu’ils soient effectivement libres, mais qu’ils s’imaginent l’être. Quant aux (rares) citoyens rationnels, ils approuveront cette organisation, car ils savent que c’est là seulement qu’il y a une place possible pour une liberté qui ne soit pas illusoire.

La force de ces interprétations ne s’appuie pas sur un splendide isolement. Au contraire, Bartuschat maîtrise et discute les travaux et les hypothèses des commentateurs : en Allemagne bien sûr : Wolgang Cramer (un article entier est consacré à Spinozas Philosophie des Absoluten, paru en 1966), Manfred Walther, Konrad Cramer (à la mémoire duquel l’ouvrage est dédié), H. Rombach, R. Schnepf. Mais aussi hors d’Allemagne : Matheron notamment (qui apparaît à beaucoup d’égards comme l’interlocuteur principal – voir l’évaluation d’Individu et Communauté dans la note de la p. 20), ainsi que Gueroult, Rousset, ou Lee Rice (précisément pour sa controverse avec Matheron sur l’individualité de l’État, p. 199 et 281).

Pierre-François MOREAU

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Pour citer cet article : Pierre-François MOREAU, « Wolfgang BARTUSCHAT : Spinozas Philosophie. Über den Zusammenhang von Metaphysik und Ethik, Hambourg, Meiner, 2017 », in Bulletin de bibliographie spinoziste XL, Archives de Philosophie, tome 81/4, Octobre-décembre 2018, p. 857-889.

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SPINOZA : The Collected Works of Spinoza, volume II, edited and translated by E. Curley, Princeton University Press, 2016, xxi-769 p.

La parution du premier volume de cette édition, en 1985, avait fait date dans les études spinozistes anglo-saxonnes : il mettait en effet à la disposition des lecteurs anglophones une traduction à la fois fidèle au texte et armée des résultats de la recherche internationale récente. Edwin Curley était lui-même l’un des artisans de cette recherche internationale, par son ouvrage de 1969, Spinoza’s Metaphysics. An Essay in Interpretation, par les articles qui l’avaient complété, par sa participation aux colloques européens et américains où commençaient à se discuter de nouvelles approches des textes et de nouvelles pistes de lecture. Il a par la suite organisé lui-même en 1986 le grand colloque de Chicago, qui a rassemblé chercheurs Nord-Américains, Français, Italiens, Allemands et Israéliens et dont les actes ont été publiés quatre ans plus tard sous le titre Spinoza. Issues and Directions. Il a encore publié un Behind the Geometrical Method en 1988. Plus récemment, il a exposé les grands traits de son interprétation, à la rencontre organisée en 2016 à Paris entre chercheurs français et américains et dont, on l’espère, les actes seront bientôt disponibles [3]. Mais son opus magnum auquel, rappelle-t-il, il travaille depuis maintenant 45 ans, demeure cette traduction des Œuvres complètes. Travail de longue haleine, entrepris et achevé par un seul homme, ce qui assure une unité dans les choix sémantiques et une continuité dans le commentaire.

Ce second tome, il faut le dire tout de suite, est à la hauteur du précédent. Ce dernier comprenait le Court Traité, la Réforme de l’entendement, l’Éthique, ainsi que les lettres jusqu’en 1665. Celui-ci contient le TTP et le Traité politique, avec le reste des lettres. La coupure est donc chronologique, à condition d’admettre (mais pourquoi pas ?) que l’Éthique passe avant le TTP parce que sa conception et le début de sa rédaction sont antérieures. La préface générale rappelle les principes, établis dès 1969 : fournir les traductions les plus précises possible, aussi claires et lisibles que le permet la fidélité au texte et laissant le plus possible le soin de l’interprétation aux commentateurs ; s’appuyer sur les meilleures éditions critiques des textes originaux ; proposer au lecteur les données primaires nécessaires à l’interprétation ; offrir des traductions de la même main afin d’obtenir une cohérence dans le choix des termes-clefs qui permette la confrontation entre les passages similaires des différentes œuvres et la formation d’hypothèses sur l’évolution de Spinoza ; placer les textes en ordre chronologique, justement pour mieux saisir le développement de sa pensée ; enfin compléter le texte par des instruments de travail tels que préfaces, notes et index. Il faut remarquer qu’à part la quatrième, ces conditions sont les mêmes que celles de l’édition en cours aux PUF (où la difficulté liée à la répartition des œuvres entre des traducteurs différents est compensée dans une certaine mesure par l’existence de glossaires et les discussions collectives qui ont préparé le travail individuel, ce qui assure une cohérence et une lisibilité des choix). Le volume qui vient de paraître met en œuvre ce programme et, comme l’auteur le fait remarquer lui-même, sans doute encore mieux que le précédent, du fait d’une part que les choix du premier volume (ainsi que de celui-ci dans le cours de son élaboration) ont été discutés et amendés par la critique des spécialistes ; d’autre part, que les progrès de l’informatique ont fourni des moyens de comparaison et de vérification qui étaient hors de portée il y a trente ans.

Chaque section est précédée d’une notice. Les deux notices qui concernent les lettres (avant et après 1669) ont la même structure : présentation des correspondants (Oldenburg, Hudde, Jelles, Bouwmeester, Van der Meer ; puis Oldenburg de nouveau, Tschirnhaus, Schuller, Leibniz, Fabritius, Boxel, Velthuysen, Burgh, Steno, de nouveau Jelles, Graevius) et explication des sources (provenance et choix du texte le plus fiable, entre OP, NS, manuscrits et autres publications ; Curley se range le plus souvent aux arguments d’Akkerman contre ceux de Gebhardt) ; on notera qu’en ce qui concerne les lettres 48A et 48B (l’envoi par Jelles de sa Profession de foi chrétienne et universelle et la réponse positive de Spinoza, que nous ne connaissons que fragmentairement), Curley choisit de donner à lire un long extrait de la partie centrale de la lettre de Jelles « on the theory that knowing more of what Jelles said will help us to better understand Spinoza’s response » (p. 371). La notice concernant le TTP en analyse le contenu par thèmes (superstition, anti-cléricalisme, athéisme, interprétation de l’Écriture, contrat social, etc.) et apporte des réponses nuancées à un certain nombre de questions : par exemple, tout en jugeant qu’il serait erroné de classer Spinoza parmi les athées, il ajoute cependant qu’il faudrait étendre les frontières du théisme si l’on veut en faire un théiste (en fait, « there is no easy way to label his religious position », p. 49) ; de même il accepte en partie les conclusions de Leo Strauss tout en critiquant la faiblesse de beaucoup de ses arguments (p. 53-56). Enfin la notice sur le Traité politique présente ses spécificités : bien que le chapitre sur la démocratie soit à peine entamé, Edwin Curley estime que ce livre montre encore plus nettement la préférence pour cette forme d’État exprimée dans le TTP, comme le montre la quasi disparition du terme péjoratif vulgus, remplacé par populus et multitudo ; la description des autres modèles (monarchie et aristocratie) consistant surtout à trouver des contrepoids à l’arbitraire du roi ou à l’incompétence des patriciens ; la seule faiblesse de la démocratie tenant à une absence : qui fait la loi fixant les critères qui déterminent la qualité de citoyen ? Sur la question débattue de la rémanence d’une position contractualiste, tout en indiquant – comme à son habitude – les différentes positions en présence, Curley penche pour une réponse positive : le pacte est encore présent dans le TP, même s’il n’est pas explicite (p. 494).

Les annexes promises dans la préface générale occupent plus de 150 pages en fin de volume : un glossaire (le répertoriage est fait à partir des termes anglais, le ou les termes latins étant indiqués à la suite, et l’ensemble suivi si nécessaire d’une explication) ; un index latin-néerlandais-anglais ; un index des références bibliques et talmudiques ; un index des noms propres (y compris les titres d’ouvrages et de livres de la Bible ; minuscule défaut : sous l’entrée Michée sont confondus deux prophètes différents) ; un glossaire ; une bibliographie des ouvrages cités ; un tableau de corrélation entre les numéros des paragraphes du TTP dans l’édition Bruder et dans celle des PUF. À quoi il faut ajouter les notices déjà citées et les nombreuses notes de bas de page qui éclaircissent les difficultés ou références au fil du texte. L’ensemble se révèle d’une extrême utilité, aussi bien pour le spécialiste que pour le lecteur qui aborde l’ouvrage.

Revenons un instant au glossaire, puisque c’est là que sont justifiés les choix du traducteur. En sont exclus les mots-outils, à deux exceptions près : sive, que Curley rend toujours par or, tout en étant sensible à la diversité de ses usages (je ne suis pas sûr que seu soit strictement assimilable à sive) et quatenus. Parmi les autres termes, on notera que Curley maintient, en la nuançant cependant, une position qui est la sienne depuis longtemps, et qu’il a déjà eu l’occasion de discuter avec d’autres traducteurs : le choix de l’unique terme power pour rendre à la fois potestas et potentia. L’ensemble des explications de ce glossaire montre le grand souci à la fois d’exactitude et de cohérence qui anime l’ensemble de cette traduction.

Trois regrets : l’absence de la Grammaire hébraïque (mais Curley espère la faire figurer, au moins partiellement, dans une prochaine édition) ; le caractère trop condensé de la table des matières p. VII (impossible de savoir à quelle page se trouve telle ou telle lettre, tel ou tel chapitre des Traités à moins de feuilleter tout le volume) ; l’adaptation anglaise étrange des titres des deux traités (« A Critique of Theology and Politics » pour le TTP, « Designs for Stable States » pour le TP – alors que dans les commentaires, ils sont désignés par leurs titres usuels). Tout cela n’est rien à côté des immenses services que rendra cet ouvrage d’un maître des études spinozistes.

Pierre-François MOREAU

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Pour citer cet article : Pierre-François MOREAU, « SPINOZA : The Collected Works of Spinoza, volume II, edited and translated by E. Curley, Princeton University Press, 2016 » in Bulletin de bibliographie spinoziste XXXIX, Archives de Philosophie, tome 80/4, Octobre-décembre 2017, p. 803-833.

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Du même auteur :

  • Pierre-François MOREAU, « Wolff et Goclenius », Archives de Philosophie, 2002, 65-1, 7-14.