Auteur : Pierre-François Moreau

SPINOZA : The Collected Works of Spinoza, volume II, edited and translated by E. Curley, Princeton University Press, 2016, xxi-769 p.

La parution du premier volume de cette édition, en 1985, avait fait date dans les études spinozistes anglo-saxonnes : il mettait en effet à la disposition des lecteurs anglophones une traduction à la fois fidèle au texte et armée des résultats de la recherche internationale récente. Edwin Curley était lui-même l’un des artisans de cette recherche internationale, par son ouvrage de 1969, Spinoza’s Metaphysics. An Essay in Interpretation, par les articles qui l’avaient complété, par sa participation aux colloques européens et américains où commençaient à se discuter de nouvelles approches des textes et de nouvelles pistes de lecture. Il a par la suite organisé lui-même en 1986 le grand colloque de Chicago, qui a rassemblé chercheurs Nord-Américains, Français, Italiens, Allemands et Israéliens et dont les actes ont été publiés quatre ans plus tard sous le titre Spinoza. Issues and Directions. Il a encore publié un Behind the Geometrical Method en 1988. Plus récemment, il a exposé les grands traits de son interprétation, à la rencontre organisée en 2016 à Paris entre chercheurs français et américains et dont, on l’espère, les actes seront bientôt disponibles [3]. Mais son opus magnum auquel, rappelle-t-il, il travaille depuis maintenant 45 ans, demeure cette traduction des Œuvres complètes. Travail de longue haleine, entrepris et achevé par un seul homme, ce qui assure une unité dans les choix sémantiques et une continuité dans le commentaire.

Ce second tome, il faut le dire tout de suite, est à la hauteur du précédent. Ce dernier comprenait le Court Traité, la Réforme de l’entendement, l’Éthique, ainsi que les lettres jusqu’en 1665. Celui-ci contient le TTP et le Traité politique, avec le reste des lettres. La coupure est donc chronologique, à condition d’admettre (mais pourquoi pas ?) que l’Éthique passe avant le TTP parce que sa conception et le début de sa rédaction sont antérieures. La préface générale rappelle les principes, établis dès 1969 : fournir les traductions les plus précises possible, aussi claires et lisibles que le permet la fidélité au texte et laissant le plus possible le soin de l’interprétation aux commentateurs ; s’appuyer sur les meilleures éditions critiques des textes originaux ; proposer au lecteur les données primaires nécessaires à l’interprétation ; offrir des traductions de la même main afin d’obtenir une cohérence dans le choix des termes-clefs qui permette la confrontation entre les passages similaires des différentes œuvres et la formation d’hypothèses sur l’évolution de Spinoza ; placer les textes en ordre chronologique, justement pour mieux saisir le développement de sa pensée ; enfin compléter le texte par des instruments de travail tels que préfaces, notes et index. Il faut remarquer qu’à part la quatrième, ces conditions sont les mêmes que celles de l’édition en cours aux PUF (où la difficulté liée à la répartition des œuvres entre des traducteurs différents est compensée dans une certaine mesure par l’existence de glossaires et les discussions collectives qui ont préparé le travail individuel, ce qui assure une cohérence et une lisibilité des choix). Le volume qui vient de paraître met en œuvre ce programme et, comme l’auteur le fait remarquer lui-même, sans doute encore mieux que le précédent, du fait d’une part que les choix du premier volume (ainsi que de celui-ci dans le cours de son élaboration) ont été discutés et amendés par la critique des spécialistes ; d’autre part, que les progrès de l’informatique ont fourni des moyens de comparaison et de vérification qui étaient hors de portée il y a trente ans.

Chaque section est précédée d’une notice. Les deux notices qui concernent les lettres (avant et après 1669) ont la même structure : présentation des correspondants (Oldenburg, Hudde, Jelles, Bouwmeester, Van der Meer ; puis Oldenburg de nouveau, Tschirnhaus, Schuller, Leibniz, Fabritius, Boxel, Velthuysen, Burgh, Steno, de nouveau Jelles, Graevius) et explication des sources (provenance et choix du texte le plus fiable, entre OP, NS, manuscrits et autres publications ; Curley se range le plus souvent aux arguments d’Akkerman contre ceux de Gebhardt) ; on notera qu’en ce qui concerne les lettres 48A et 48B (l’envoi par Jelles de sa Profession de foi chrétienne et universelle et la réponse positive de Spinoza, que nous ne connaissons que fragmentairement), Curley choisit de donner à lire un long extrait de la partie centrale de la lettre de Jelles « on the theory that knowing more of what Jelles said will help us to better understand Spinoza’s response » (p. 371). La notice concernant le TTP en analyse le contenu par thèmes (superstition, anti-cléricalisme, athéisme, interprétation de l’Écriture, contrat social, etc.) et apporte des réponses nuancées à un certain nombre de questions : par exemple, tout en jugeant qu’il serait erroné de classer Spinoza parmi les athées, il ajoute cependant qu’il faudrait étendre les frontières du théisme si l’on veut en faire un théiste (en fait, « there is no easy way to label his religious position », p. 49) ; de même il accepte en partie les conclusions de Leo Strauss tout en critiquant la faiblesse de beaucoup de ses arguments (p. 53-56). Enfin la notice sur le Traité politique présente ses spécificités : bien que le chapitre sur la démocratie soit à peine entamé, Edwin Curley estime que ce livre montre encore plus nettement la préférence pour cette forme d’État exprimée dans le TTP, comme le montre la quasi disparition du terme péjoratif vulgus, remplacé par populus et multitudo ; la description des autres modèles (monarchie et aristocratie) consistant surtout à trouver des contrepoids à l’arbitraire du roi ou à l’incompétence des patriciens ; la seule faiblesse de la démocratie tenant à une absence : qui fait la loi fixant les critères qui déterminent la qualité de citoyen ? Sur la question débattue de la rémanence d’une position contractualiste, tout en indiquant – comme à son habitude – les différentes positions en présence, Curley penche pour une réponse positive : le pacte est encore présent dans le TP, même s’il n’est pas explicite (p. 494).

Les annexes promises dans la préface générale occupent plus de 150 pages en fin de volume : un glossaire (le répertoriage est fait à partir des termes anglais, le ou les termes latins étant indiqués à la suite, et l’ensemble suivi si nécessaire d’une explication) ; un index latin-néerlandais-anglais ; un index des références bibliques et talmudiques ; un index des noms propres (y compris les titres d’ouvrages et de livres de la Bible ; minuscule défaut : sous l’entrée Michée sont confondus deux prophètes différents) ; un glossaire ; une bibliographie des ouvrages cités ; un tableau de corrélation entre les numéros des paragraphes du TTP dans l’édition Bruder et dans celle des PUF. À quoi il faut ajouter les notices déjà citées et les nombreuses notes de bas de page qui éclaircissent les difficultés ou références au fil du texte. L’ensemble se révèle d’une extrême utilité, aussi bien pour le spécialiste que pour le lecteur qui aborde l’ouvrage.

Revenons un instant au glossaire, puisque c’est là que sont justifiés les choix du traducteur. En sont exclus les mots-outils, à deux exceptions près : sive, que Curley rend toujours par or, tout en étant sensible à la diversité de ses usages (je ne suis pas sûr que seu soit strictement assimilable à sive) et quatenus. Parmi les autres termes, on notera que Curley maintient, en la nuançant cependant, une position qui est la sienne depuis longtemps, et qu’il a déjà eu l’occasion de discuter avec d’autres traducteurs : le choix de l’unique terme power pour rendre à la fois potestas et potentia. L’ensemble des explications de ce glossaire montre le grand souci à la fois d’exactitude et de cohérence qui anime l’ensemble de cette traduction.

Trois regrets : l’absence de la Grammaire hébraïque (mais Curley espère la faire figurer, au moins partiellement, dans une prochaine édition) ; le caractère trop condensé de la table des matières p. VII (impossible de savoir à quelle page se trouve telle ou telle lettre, tel ou tel chapitre des Traités à moins de feuilleter tout le volume) ; l’adaptation anglaise étrange des titres des deux traités (« A Critique of Theology and Politics » pour le TTP, « Designs for Stable States » pour le TP – alors que dans les commentaires, ils sont désignés par leurs titres usuels). Tout cela n’est rien à côté des immenses services que rendra cet ouvrage d’un maître des études spinozistes.

Pierre-François MOREAU

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Pour citer cet article : Pierre-François MOREAU, « SPINOZA : The Collected Works of Spinoza, volume II, edited and translated by E. Curley, Princeton University Press, 2016 » in Bulletin de bibliographie spinoziste XXXIX, Archives de Philosophie, tome 80/4, Octobre-décembre 2017, p. 803-833.

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Du même auteur :

  • Pierre-François MOREAU, « Wolff et Goclenius », Archives de Philosophie, 2002, 65-1, 7-14.