Auteur : Raphaël Authier

Eric Michael DALE, Hegel, the End of History, and the Future, Cambridge (uk), Cambridge University Press, 2017 (2e éd.), 256 p.

La réédition de ce livre initialement paru en 2014 offre une riche mise au point sur la question de la fin de l’histoire chez Hegel, question certes très classique, mais qui a donné lieu à tant d’interprétations et de contresens qu’il reste utile de se pencher sur elle. Nettement divisé en neuf chapitres, qui forment autant d’unités relativement autonomes, l’ouvrage présente deux, voire trois ensembles aux intérêts différents.

Dans une première partie, convaincante bien qu’assez composite, l’auteur retrace la genèse de l’idée de fin de l’histoire, c’est-à-dire de l’idée d’un achèvement du mouvement de progression de l’esprit vers la liberté, à partir de la critique de Hegel menée par Nietzsche et par Engels. Le premier a affirmé que Hegel aurait dû, pour être cohérent avec lui-même, proclamer la fin de l’histoire ; le second a soutenu que l’idée de fin de l’histoire était présente dans les textes hégéliens eux-mêmes, bien qu’elle l’ait été sous la forme d’un motif conservateur ajouté à une méthode intrinsèquement révolutionnaire. Cette tradition interprétative aboutit chez A. Kojève à une systématisation du motif de la fin de l’histoire, lu à travers la dialectique du maître et de l’esclave et à travers l’identification du concept et du temps à la fin de la Phénoménologie de l’esprit : il y aurait fin de l’histoire au sens où le concept se serait intégralement réalisé dans le temps. L’auteur souligne que ces vues sont erronées quant à l’interprétation de Hegel (pour ce dernier, l’histoire mondiale n’est pas achevée, et le philosophe ne peut de toute façon pas se prononcer sur l’avenir), et remarque que ce que Kojève appelle fin de l’histoire est en réalité, et paradoxalement, bien plus proche du moment de l’histoire où apparaît la conscience historique (p. 101). On pourra regretter que le dernier texte important de Kojève (Le Concept, le temps et le discours, Gallimard, 1990), de façon assez surprenante, ne soit ni étudié ni même mentionné.

Dans la deuxième partie du livre, l’auteur s’attache à corriger la vision ordinaire de la philosophie hégélienne de l’histoire, d’abord en la caractérisant comme intermédiaire entre celle de Herder, dont Hegel partage l’attention au contenu de l’histoire, et celle de Fichte, dont il partage l’ambition spéculative (ch. 5 et 6), puis en détaillant les lignes directrices de la vision hégélienne de l’histoire (ch. 7, 8 et 9). Ces derniers développements présentent à la fois de très utiles mises au point (sur le caractère rationnel de l’histoire, sur le sens très particulier des notions hégéliennes de réalité et d’effectivité, sur le motif de la ruse de la raison, sur le fait que l’histoire ne puisse avoir de fin au sens où il y a une fin de l’art…), et aident à comprendre le positionnement critique de l’auteur, qui juge que Hegel ne parvient pas tout à fait à résoudre la tension entre son refus de concevoir l’avenir comme prédéterminé et sa volonté d’éliminer la contingence. Cela dit, deux difficultés en particulier laissent le lecteur sur sa faim : d’une part, l’auteur voit bien que le thème de l’histoire ne se limite pas à l’esprit objectif, mais il ne propose pas d’explication claire de l’articulation entre l’histoire au sens de l’esprit objectif et l’histoire au sens de l’esprit absolu. D’autre part, le positionnement d’ensemble de l’auteur, qui affirme fermement que la philosophie hégélienne est d’inspiration religieuse et constitue une théologie, tout en défendant l’idée d’une interprétation non-métaphysique, mériterait sans doute quelques éclaircissements.

Raphaël AUTHIER (Sorbonne Université)

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Pour citer cet article : Raphaël AUTHIER, « Eric Michael DALE, Hegel, the End of History, and the Future, Cambridge (uk), Cambridge University Press, 2017 (2e éd.) », in Bulletin de littérature hégélienne XXVIII, Archives de Philosophie, tome 81/4, Octobre-décembre 2018, p. 821-856.

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