Auteur : Raphaële Andrault
Eve-Lyne Perron,Leibniz on Human and Animal Apperception. Objet-Based and Process-Based Interpretations, Bâle, Schwabe Verlag, « Medieval and Early Modern Philosophy » n° 7, 2025, 236 pages.
Eve-Lyne Perron s’attache dans ce livre à un objet très discuté au sein des études leibniziennes : la nature de l’aperception et ce qui la différencie de la réflexion. Ce problème classique, notamment soulevé par Robert McRae (1976) et Mark Kulstad (1991), surgit de la confrontation de deux célèbres textes de Leibniz mentionnant l’aperception. Le premier, dans les Principes de la nature et de la grâce, distingue la perception comme « état intérieur de la monade représentant les choses externes » et « l’aperception, qui est la conscience, ou la connaissance réflexive de cet état intérieur » (GP VI 600, nous soulignons). Leibniz semble ici faire de l’aperception un synonyme de la réflexion, capacité propre aux esprits, ou âmes raisonnables, dont les êtres humains sont pourvus mais non les animaux ou les simples vivants. Pourtant, dans un passage des Nouveaux Essais, Leibniz décrit un animal, en l’occurrence un sanglier, comme doué de la « faculté de s’apercevoir des impressions plus remarquables et plus distinguées », une faculté qui se distingue de la simple perception. Faut-il donc penser que les animaux disposent de la faculté d’aperception ? Si oui, alors il semble qu’on ne puisse plus identifier aperception et réflexion, puisque par ailleurs, dans un certain nombre de textes cohérents sur ce point, Leibniz fait de la réflexion une spécificité des esprits, dont les animaux non humains sont dépourvus. Mais dans ce cas, on contredit le passage des Principes assimilant aperception et réflexion. Si, à l’inverse, on ne confère pas l’aperception aux animaux, comment comprendre les Nouveaux Essais qui, à plusieurs reprises, dans des passages dûment recensés par l’autrice, attribuent l’action d’apercevoir et l’aperception aux animaux ?
Pour examiner ce problème, l’ouvrage commence par en présenter les termes de façon très pédagogique et pas-à-pas, sous la forme de trois propositions apparemment incompatibles : (1) l’aperception est un type de réflexion ; (2) les animaux peuvent apercevoir ; (3) les animaux ne peuvent pas réfléchir. L’autrice présente ensuite les différentes stratégies adoptées par les commentateurs pour résoudre ce problème. Une première stratégie, qui a de multiples variantes, consiste à nier l’équivalence entre aperception et réflexion (donc à nier la proposition 1), par exemple en distinguant une aperception réflexive et une aperception non réflexive (Christian Barth, 2017 ; Sebastian Bender, 2013). Une deuxième stratégie consiste à nier que les animaux puissent apercevoir au sens technique du terme (donc à nier la proposition 2), puisque l’aperception stricto sensu est une réflexion (Arnaud Pelletier, 2017). Une troisième stratégie consiste à nier que les animaux ne puissent pas réfléchir (donc à nier la proposition 3), en distinguant deux types de réflexion (M. Kulstad, 1991 ; J.-P. Anfray, 2017).
Avant de proposer sa propre solution – qui apparaît au lecteur comme une variante de la première stratégie, consistant à distinguer aperception et réflexion –, l’autrice présente les « concepts métaphysiques basiques » qui lui permettront de résoudre le problème (chapitre 1). Si des rappels sur la notion de monade ou celle d’idée sont utiles, certains passages peuvent sembler plus extérieurs au propos, sans résoudre pour autant les difficultés que rencontrent les lecteurs leibniziens lorsqu’ils confrontent la « psychologie des facultés » proposée par Leibniz à l’époque des Nouveaux Essais avec « la hiérarchie des notions » des Meditationes[1].
Les chapitres suivants s’intéressent à l’aperception et à la réflexion respectivement à partir d’une analyse fondée sur leurs objets (chapitre 2) et à partir d’une analyse fondée sur les processus qui les conditionnent (chapitres 3 et 4). Le premier type d’analyse (l’object-based analysis) n’aboutit pas à une nette distinction entre aperception et réflexion – même s’il tend à montrer qu’un acte de réflexion a le moi pour objet. Le second type d’analyse (la process-based analysis), en revanche, permet de tracer une ligne de partage plus franche entre aperception et réflexion : l’aperception n’est pas un acte psychique de second ordre, mais dépend de la rétention d’une perception relevée (vive et saillante), dans laquelle l’attention (directionnelle) peut jouer un rôle (p. 119) ; la réflexion quant à elle suppose un acte d’attention dirigée vers des idées innées via l’« aperception externe » (p. 143, p. 149), selon une démonstration qui part de l’examen de l’usage leibnizien du Ménon de Platon et s’attache en particulier aux capacités d’abstraction.
L’un des apports de l’ouvrage consiste à étayer l’examen du « problème classique » par celui d’un autre problème de cohérence, appelé ici new consistency problem, centré sur les capacités animales dans leur rapport avec la conscience humaine (chapitre 5). Remarquer un objet (object-awareness) suppose une fonction de synthèse ou fonction unifiante, unifying function : apercevoir une personne dans un champ visuel par exemple, comme le ferait le sanglier mentionné dans les Nouveaux Essais. Or les animaux ne paraissent pas pourvus de cette fonction de synthèse (p. 170). L’autrice en conclut que l’aperception externe animale et humaine sont structurées différemment (p. 194) : alors que les humains sont conscients des objets via une réflexion implicite, les animaux sont conscients de « faisceaux serrés » (tight bundles), c’est-à-dire d’un agrégat d’éléments distingués dans le champ perceptif sans pour autant constituer un objet à proprement parler.
L’ouvrage est agréable à lire et bien construit, émaillé de moments de synthèse. Cette clarté a nécessairement un prix, comme laisser des questions en suspens ou placer des discussions interprétatives dans les notes – par exemple celle qui congédie la proposition d’A. Pelletier en convoquant une notion d’attention qui sera pourtant largement nuancée dans les derniers chapitres (p. 25) ; ou celle identifiant les Nouveaux Essais à un écrit exotérique (p. 33). Au titre des questions en suspens, mentionnons le statut de la sensation : dans la mesure où, selon l’autrice, l’aperception suppose la rétention (ou une certaine mémoire) d’une perception distinguée et relevée qui entretient des liens étroits avec une attention non réflexive, qu’est-ce qui la distingue de ce que Leibniz appelle lui-même sensation ou « sentiment », par exemple dans les Principes de la nature et de la grâce ? L’ouvrage invite d’autant plus à explorer la question que sa conclusion compare l’aperception leibnizienne à la capacité de « sentience » conférée aujourd’hui aux animaux.
Eve-Lyne Perron adopte une méthode d’interprétation à la fois « textuelle » (recensement des occurrences, attention à la date de rédaction qui incite à se focaliser sur les Nouveaux Essais et les textes tardifs) et « systématique » : hypothèse de cohérence forte au sein des écrits leibniziens ; reconstruction d’un problème dont les termes sont des arguments ramassés en formules concises, compréhensibles de tout philosophe, même peu familier de l’histoire de la philosophie moderne. Les lecteurs habitués à la tradition analytique anglophone ne seront donc pas dépaysés. Pour autant, les lecteurs francophones apprécieront l’attention particulière au lexique, les citations de Leibniz étant toujours données dans leur langue originale, avant d’être traduites en anglais. C’est d’autant plus important pour la notion d’aperception, construite à partir d’un verbe d’usage très courant en français, apercevoir, simplement synonyme de « remarquer » (et dont le substantif habituel était alors « perception »). Mais aussi pour la notion de perception « distinguée », par exemple, qui fait l’objet d’une belle analyse p. 101 sq. On peut seulement s’interroger sur la place conférée au « contexte » – compris non pas comme moment de rédaction, mais comme cadre et développement argumentatif donnant à une citation isolée tout son sens – : parfois les citations sont confrontées comme si le déroulement du texte, soit ce qui est écrit avant ou après, pouvait être ignoré du lecteur, au moins provisoirement et de façon heuristique ; et c’est là un pari méthodologique qui n’a rien d’évident, bien qu’il soit largement répandu.
Pour conclure, l’ouvrage d’Eve-Lyne Perron offre une analyse claire et informée des rapports entre réflexion et aperception dans la philosophie leibnizienne à l’époque des Nouveaux Essais, tout en proposant de nouvelles pistes de commentaire, notamment sur la spécificité de la sensation animale chez Leibniz.
[1] Pour cet énoncé du problème, voir Marine Picon, « Théorie de la connaissance et méthode », dans Ch. Leduc, M. Lærke, D. Rabouin (dir.), Leibniz. Lectures et commentaires, Paris, Vrin, p. 271-290, ici p. 284.
Raphaële Andrault
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Pour citer cette recension : Eve-Lyne Perron,Leibniz on Human and Animal Apperception. Objet-Based and Process-Based Interpretations, Bâle, Schwabe Verlag, « Medieval and Early Modern Philosophy » n° 7, 2025, 236 pages, in Bulletin leibnizien XII, Archives de philosophie, tome 89/3, Juillet-Septembre 2026, p. 165-218.
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François DUCHESNEAU, Organisme et corps organique de Leibniz à Kant, Paris, Vrin, coll. « Mathesis », 2018, 522 p.
« Que l’on examine bien ce système, on lui trouvera de la conformité avec la bonne métaphysique ; j’entends celle de Leibniz, qui traite l’essence primitive de la matière, et la nature de ses principes », écrit en 1769 le naturaliste John Turberville Needham à propos de son propre système (cité p. 193). Sa « conformité » avec la métaphysique leibnizienne n’a pourtant rien d’évident. On pourrait même opposer une à une les thèses des deux auteurs : Needham soutient la génération spontanée et la formation des corps organiques par épigénèse, quand Leibniz soutient leur préformation par Dieu ; Needham identifie principe de vie et principe de végétation, quand Leibniz n’entend par vie que perception et appétit ; enfin, Needham assimile le corps organisé à un système dynamique d’action et de réaction, quand Leibniz souligne que tout phénomène corporel obéit aux seules lois de la mécanique. À l’opposition des thèses semble s’ajouter celle des méthodes : Needham est perçu comme un strict observateur, héritier de l’empirisme de Locke et de Newton, et en cela nécessairement opposé aux spéculations de l’école des leibnizo-wolffiens. Faut-il dès lors penser que la mention de Leibniz par Needham n’est qu’un effet de mécompréhension et d’instrumentalisation de la « bonne » métaphysique leibnizienne ?
François Duchesneau soutient dans ce livre une vue tout autre, bien plus féconde : la réception inattendue de Leibniz par Needham illustre avant tout le « potentiel d’adaptation des notions leibniziennes et le rôle qu’elles pouvaient jouer en suscitant de nouvelles conceptions en philosophie naturelle » au XVIIIe siècle (p. 251). En retour, ce « potentiel d’adaptation » révèle le caractère caduc des oppositions scolaires à partir desquelles les historiens de la biologie, d’une part, les historiens de la philosophie, de l’autre, ont parfois pensé la reprise ou le rejet des thèses leibniziennes à l’époque des Lumières. F. Duchesneau invite par exemple à surmonter « la dichotomie épistémologique tranchée entre faits d’expérience et hypothèses interprétatives que les contemporains et la tradition ont surimposée à la lecture des œuvres de Needham » (p. 190).
Organisme et corps organique de Leibniz à Kant suit précisément les « métamorphoses » du modèle leibnizien au XVIIIe siècle. Le livre complète le précédent ouvrage de François Duchesneau, Leibniz. Le vivant et l’organisme (Vrin, 2011), qui avait pour objet les méthodes et principes de médecine promus par Leibniz et ses lecteurs. Ici, le fil directeur est le concept-objet d’une science des êtres vivants en voie de constitution : le corps organisé. Pour Leibniz, le corps organisé est d’une part caractérisé par opposition aux agrégats se composant et se décomposant par les seules lois de la mécanique ; il est d’autre part singularisé par son union avec une âme ou une monade, c’est-à-dire un principe d’action sur soi pérenne, représentant harmoniquement la séquence des transformations de son corps. Ces deux aspects, qui forment ensemble l’« armature conceptuelle » du modèle leibnizien (p. 475), sont constamment en tension ; leur complémentarité est saisie différemment tout au long du XVIIIe siècle. En suivant patiemment leur réception, François Duchesneau révèle dans ce livre les « multiples options que recelaient les doctrines » de Leibniz, aussi bien que la capacité du modèle leibnizien à s’adapter à des conjectures inédites au gré des nouvelles observations biologiques et des débats qu’elles suscitent. La monade devient par exemple monas vegetatura chez Hanov (p. 325). Elle n’est donc plus le réquisit et l’unité représentative du composé comme c’était le cas chez Leibniz ; elle est directement l’élément physiologique élémentaire du corps organique. L’ouvrage montre en quoi ce processus de naturalisation des monades et des machines de la nature ne livre pas tant une interprétation déviante qu’une lecture inventive de Leibniz (p. 281). Il établit aussi quelles ont été les différentes médiations historiques de ces réceptions, qu’il s’agisse des écrits de Condillac ou des Institutions leibnitiennes de Sigorgne (p. 193).
Le premier chapitre est consacré à la conception leibnizienne de l’organisme et de sa préformation. Il présente les grandes étapes de constitution des hypothèses de Leibniz, en dialogue avec Friedrich Hoffmann, Georg Ernst Stahl ou Pierre Bayle. Ce déroulement dialogique montre parfaitement en quoi la présentation synthétique « des concepts et des propositions dans la Monadologie tend à gommer le caractère paradoxal et à certains égards problématique des thèses leibniziennes » sur les vivants. En effet, la Monadologie, rédigée tardivement par Leibniz, a bien souvent orienté ses lecteurs « vers la cohérence accomplie d’un illusoire système leibnizien » (p. 63). Cette illusion a d’abord dissimulé la nature en partie programmatique des analogies et hypothèses qui y sont avancées ; elle a ensuite masqué « l’extrême complexité des représentations » qui peuvent être associées aux concepts de corps organique et machine de la nature. Ce qui est remarquable dans l’analyse de François Duchesneau, c’est qu’elle restaure le sens historique de ces concepts en montrant à la fois quels « modes de représentations du vivant » sont écartés par Leibniz et lesquelles, parmi ces représentations écartées, seront reprises et amendées par les naturalistes au siècle suivant. Ainsi, chez Leibniz, le corps organique est bien le « théâtre de métamorphoses programmées », mais non « le principe stable de ses propres changements » (p. 67). Or on trouve chez certains lecteurs de Leibniz une version du modèle leibnizien selon laquelle le corps organique lui-même contient un noyau corporel essentiel, un germe impérissable qui garantit la pérennité de la personnalité (p. 300).
L’ouvrage suit ensuite un déroulement chronologique. Le chapitre II s’attache à Wolff, Bilfinger, Canz et Winckler, chez qui la distinction entre cause mécanique et cause physique que l’on trouvait dans une lettre de Leibniz à Michelotti permet une redéfinition des machines de la nature. Le chapitre III décrit le mécanisme organique de Bourguet qui soulève plusieurs difficultés dans la théorie leibnizienne de la génération. Maupertuis et Buffon, dont les conceptions du corps organique sont détaillées dans le chapitre IV, se positionnent contre les hypothèses préformationnistes de Bourguet. Le chapitre V étudie la philosophie naturelle de Needham. Le chapitre VI, dévolu à Haller et Bonnet, montre comment la distinction physiologique entre parties irritables et parties sensibles favorise une compréhension décentralisée du corps organique leibnizien. Hanov, analysé dans le chapitre VII, assimile la perception dont sont douées les monades sentantes à la discrimination de l’utile et du nuisible. Le système de Hanov, comme ceux de Diderot et La Métherie, présentés au chapitre VIII, révèlent à la fois le « potentiel de variation » des notions leibniziennes et les apories de toute « monadologie physiologique » (p. 320). Le livre se clôt avec un chapitre sur le Bildungstrieb de Blumenbach (chap. IX) et la conception kantienne de la téléologie organique (chap. X). L’ensemble révèle plusieurs lignes de force dans le devenir des notions leibniziennes au siècle des Lumières, notamment l’abandon total de l’idée de la mort comme simple enveloppement du corps organique, ou la transformation progressive de la notion de « machine de la nature », entendue désormais comme un système harmonique au sein duquel les organes se constituent par spécialisation fonctionnelle croissante.
La philosophie de Leibniz offre donc un point de convergence entre plusieurs philosophies naturelles des Lumières. Le livre établit de façon convaincante comment ces philosophies, ou psychophysiologies, ont été conçues en référence, critique ou positive, directe ou indirecte, à un legs conceptuel en réinvention constante, à savoir le couple monade-machine de la nature. Il corrige et complexifie ainsi un certain nombre de généalogies binaires à partir desquelles ont été saisis depuis le XIXe siècle les apports du leibnizianisme et de ses systèmes concurrents. En somme, le livre de F. Duchesneau apporte une contribution majeure tout à la fois aux études leibniziennes et à l’histoire de la biologie.
Raphaële ANDRAULT
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Pour citer cet article : Raphaële ANDRAULT, « François DUCHESNEAU, Organisme et corps organique de Leibniz à Kant, Paris, Vrin, coll. « Mathesis », 2018 », in Bulletin leibnizien V, Archives de Philosophie, tome 82/3, juillet-septembre 2019, p. 587-646.