Auteur : Sabina Tortorella

Franco BIASUTTI, Figure della classicità in Hegel, Pisa, Edizioni ETS, 2017, 104 p.

L’ouvrage porte sur le rôle que la culture classique et humaniste a joué dans la formation du jeune Hegel ainsi que dans la mise au point de son système, en montrant que l’Antiquité est une source incontournable pour comprendre sa pensée philosophique. Le propos de F. Biasutti est de mettre en relief le fait que, d’après Hegel, l’unité culturelle de l’Europe et la rationalité du monde moderne ne tiennent pas au premier chef à la religion chrétienne, comme on pourrait le croire, mais plutôt à l’héritage de la culture classique. L’originalité du livre a trait à la manière dont l’auteur aborde la question, en pointant, comme l’annonce le titre, des « figures » du monde antique – d’Aristote à Cicéron et d’Alexandre le Grand à Jules César – qui incarnent cet héritage, ayant acquis une valeur historiographique et spéculative au sein de l’élaboration hégélienne. D’une part, Biasutti reconstruit les sources par lesquelles Hegel accède à l’Antiquité et à la biographie de ces personnages historiques, d’autre part, il se penche sur l’interprétation que Hegel en donne dans ses travaux, avec une particulière attention à la période d’Iéna et aux cours d’histoire de la philosophie et de philosophie de l’histoire.

Un rôle de premier plan est accordé à Alexandre le Grand, auquel sont consacrés trois chapitres. En se penchant sur la fonction historique que Hegel lui attribue dans l’évolution de l’esprit, Biasutti montre que l’interprétation du roi de Macédoine, au croisement de l’histoire et de la philosophie, est un exemple paradigmatique du lien que voit Hegel entre la pensée spéculative et la réalité politique. Particulièrement intéressante est la thèse selon laquelle Alexandre le Grand serait à l’origine de la conception du welthistorisches Individuum. En présentant la lecture que Hegel fait du livre III de la Politique dans ses différentes versions des Vorlesungen, Biasutti estime notamment que Hegel repère entre les lignes du texte d’Aristote une description d’Alexandre. Il émet ainsi l’hypothèse que ce portrait conduirait le philosophe allemand à mettre au point la notion d’individualité cosmique-historique, notion qui verrait alors le jour à travers l’universalisation des caractéristiques propres d’un individu singulier.

C’est aussi la conception hégélienne de la sophistique et notamment de l’opposition entre scepticisme antique et moderne qui est abordée dans l’ouvrage. Biasutti présente la sophistique moderne comme une figure de la conscience morale et souligne la fonction que l’ironie accomplit en tant que détermination pratique du Gewissen. Au rebours de ce qu’elle était chez Socrate dans l’antiquité, l’ironie moderne représenterait l’une des pathologies du présent, particulièrement significative au regard de ses retombées politiques.

Sabina TORTORELLA (Université Paris II/Istituto Italiano per gli Studi Filosofici)

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Pour citer cet article : Sabina TORTORELLA, « Franco BIASUTTI, Figure della classicità in Hegel, Pisa, Edizioni ETS, 2017 », in Bulletin de littérature hégélienne XXVIII, Archives de Philosophie, tome 81/4, Octobre-décembre 2018, p. 821-856.

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Michael KUBICIEL, Michael PAWLIK & Kurt SEELMANN (dir.), Hegels Erben ? Strafrechtliche Hegelianer vom 19. bis zum 21. Jahrhundert, Tübingen, Mohr Siebeck, 2017, xii-323 p.

L’ouvrage, issu d’un colloque interdisciplinaire tenu à Cologne en 2015, cherche à cerner l’empreinte de l’hégélianisme sur la science juridique pénale, dont les auteurs considèrent qu’elle a été extrêmement large. Une première partie de l’ouvrage porte sur la théorie de la peine telle qu’elle est conçue par Hegel même et ses contemporains, avec le mérite particulier de ne se borner ni au droit abstrait ni à son examen dans les Principes de philosophie du droit. Grâce aux contributions de L. Siep, E. Angehrn, K. Seelmann, T. S. Hoffmann et A. Aichele, la réflexion hégélienne sur les thèmes de la culpabilité, du châtiment et du pardon est abordée en lien avec la notion de reconnaissance, à partir de la structure logique sous-jacente au concept de peine et de la doctrine de l’imputation, et étudiée en rapport avec les positions de Fichte, Kant et Feuerbach, mais aussi de Gans et K.L. Michelet.

La deuxième partie du volume est consacrée aux juristes qui, dans le courant du XIXe siècle, ont donné naissance à une sorte d’école pénale hégélienne. Il s’agit notamment des travaux de Berner et Köstlin, dont B. Zabel et M. Kubiciel retracent les profils. La théorie d’un hégélien moins orthodoxe, Luden, fait l’objet de l’article de C.F. Stuckenberg alors que G. Jakobs discute la conception de Hälschner à propos du déni du droit et de l’état de détresse.

Comme le montre la troisième partie de l’ouvrage, c’est à partir de l’Empire allemand que la philosophie hégélienne semble perdre son rôle de premier plan dans les études pénales. Lorsque la science juridique est engagée dans le travail de codification et que l’approche positiviste commence à voir le jour, la théorie pénale ne cherche plus sa source dans la philosophie, et encore moins dans la philosophie idéaliste. Elle se tourne en revanche vers d’autres disciplines, notamment la sociologie ou la psychologie criminelle. D. Klesczewski et T. Meyer passent en revue la génération des juristes critiques à l’égard de Hegel au cours du XXe siècle.

Le volume se conclut par la mise en évidence d’un retournement d’orientation, que les auteurs datent des dernières décennies. Pour eux, la renaissance hégélienne s’étendrait également à son concept de la peine. M. Pawlik s’interroge sur ce qu’il en est de l’hégélianisme pénal aujourd’hui, en particulier à la suite de l’interprétation américaine pragmatiste de Hegel ; D. Demko propose une confrontation entre la théorie hégélienne de la peine et la théorie expressiviste contemporaine ; enfin, B. Noltenius revient sur les Principes de la philosophie du droit, et notamment sur la société civile, en s’interrogeant sur ce qu’est un droit à punir et une peine juste.

En incluant les contributions de spécialistes majeurs de Hegel et en mêlant les approches de juristes et philosophes, ce collectif nous livre une riche cartographie de la pensée hégélienne et de ses interprétations. Il constituera un ouvrage de référence pour ceux qui s’intéressent à la philosophie pénale hégélienne.

Sabina TORTORELLA (Université Paris II/Istituto Italiano per gli Studi Filosofici)

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Pour citer cet article : Sabina TORTORELLA, « Michael KUBICIEL, Michael PAWLIK & Kurt SEELMANN (dir.), Hegels Erben ? Strafrechtliche Hegelianer vom 19. bis zum 21. Jahrhundert, Tübingen, Mohr Siebeck, 2017 », in Bulletin de littérature hégélienne XXVIII, Archives de Philosophie, tome 81/4, Octobre-décembre 2018, p. 821-856.

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Luca CORTI, Pensare l’esperienza. Una lettura dell’Antropologia di Hegel, Bologna, Edizioni Pendragon, 2016, 188 p.

L’ouvrage vise à repérer les enjeux cognitifs de l’expérience telle qu’elle est étudiée dans l’Anthropologie, et à questionner cette partie du système (une source encore insuffisamment exploitée) pour mettre à l’épreuve la thèse d’un Hegel conceptualiste. Le premier chapitre passe en revue les conceptions de Sellars, McDowell et Brandom, afin de présenter la querelle entre conceptualistes et non-conceptualistes dans l’interprétation du rapport entre réceptivité et spontanéité dans le kantisme. Comme le montre L. Corti, Hegel, selon les auteurs en question, pousserait à l’extrême la thèse kantienne, en voyant la perception comme entièrement conceptuelle. Mais il y a des positionnements variés au sein même de cette lecture. Tandis que McDowell défend un modèle unitaire du sujet épistémique, Brandom se fait le champion d’un sujet dichotomique, capable à la fois de sentience et de sapience, et met en cause le même terme d’expérience. Sellars, en revanche, admet une réceptivité pure, quoiqu’aveugle d’un point de vue cognitif.

C’est toutefois le deuxième chapitre qui aborde le noyau des thèses avancées dans l’Anthropologie. L. Corti esquisse deux types idéaux herméneutiques, qui constituent l’arrière-plan au sein duquel aborder le texte, et qui interrogent le statut de l’argumentation hégélienne. Il oppose le modèle « descriptiviste », selon lequel chaque section serait une configuration concrète de la subjectivité finie, et celui, « reconstructiviste », qui saisit l’esprit subjectif comme une reconstruction rétrospective des conditions de l’expérience. Suivant une démarche progressive et additive, le premier modèle suppose qu’on puisse isoler et séparer les différentes sections, chacune étant autonome eu égard aux autres, de telle sorte que Hegel nous montrerait comment chaque faculté s’ajoute à la précédente en vue de la constitution de la subjectivité. En revanche, à l’aide de la notion d’anticipation, le paradigme reconstructiviste réfute la thèse de la séparation : au lieu de mettre en valeur la manière dont chaque section contribue à constituer le sujet, il en souligne plutôt les défauts et les échecs, puisque ce n’est qu’à la fin qu’on parvient à saisir le rapport cognitif entre l’esprit et le monde et donc l’expérience humaine.

Dans la deuxième partie, Corti mène une lecture de l’Anthropologie, de l’Empfindung à la Gewohnheit, visant à comparer les deux modèles et à en mettre au clair les conséquences herméneutiques. Il adhère ainsi à la démarche reconstructiviste. Dans cette hypothèse, l’Anthropologie ne devrait pas être comprise comme une théorie de la subjectivité finie. Dans le cadre d’une mise en contexte historique de la vague anthropologique de l’époque, l’ouvrage met en valeur le caractère ambigu de l’âme, notion charnière entre la nature et l’esprit, et présente sous un nouveau jour la première partie de l’esprit subjectif en soulignant son intérêt au regard du débat contemporain sur la philosophie de la perception.

Sabina TORTORELLA (Université Paris II Panthéon-Assas)

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Pour citer cet article : Sabina TORTORELLA, « Luca CORTI, Pensare l’esperienza. Una lettura dell’Antropologia di Hegel, Bologna, Edizioni Pendragon, 2016 » in Bulletin de littérature hégélienne XXVII, Archives de Philosophie, tome 80/4, Octobre-décembre 2017, p. 773-802.