Auteur : Saverio Ansaldi

Lionel ASTESIANO : Joie et liberté chez Bergson et Spinoza, Paris, CNRS Éditions, 2016, 461 p.

Il n’est jamais aisé de procéder à la comparaison entre deux auteurs, surtout lorsqu’ils n’ont apparemment rien en commun. Spinoza et Bergson semblent bien être dans ce cas. Si le premier est le philosophe de la nécessité et de l’infini, le deuxième est celui de la durée et de la mémoire. Qui plus est, Spinoza représente aux yeux de Bergson le modèle même d’une philosophie systématique qu’il s’agit à tout prix de dépasser, afin de la remplacer par une philosophie de l’intuition. « Pourtant, comme l’écrit Lionel Astesiano, l’opposition est moins évidente qu’il ne paraît. Elle est bien trop simple, voire simpliste pour être féconde. Non seulement des rapprochements peuvent être faits à bon escient entre ces deux auteurs, mais il y a même une grande proximité philosophique » (p. 14).

En évitant un comparatisme abstrait et purement artificiel, l’A. procède ainsi à une confrontation construite et très approfondie entre les deux philosophes. Comment ? En montrant dans un premier temps l’intérêt profond que Bergson a toujours témoigné pour Spinoza. On sait en effet que Bergson a consacré à Spinoza une partie de ses cours, aussi bien pendant ses années d’enseignement en lycée que pendant la période passée au Collège de France. C’est dans ses cours plutôt que dans les rares références disséminées dans ses œuvres publiées qu’il se confronte réellement à Spinoza. Comme le remarque à ce titre L. Astesiano, « la pensée philosophique de Bergson ne se trouve que dans ses livres, mais sa pensée sur Spinoza transparaît également dans ses cours, d’autant plus que Spinoza est un auteur qu’il n’a jamais cessé de lire et de travailler » (p. 117-118). Spinoza est en effet l’auteur sur lequel Bergson a le plus fait cours, le reprenant sans cesse tout au long de sa carrière d’enseignant. L’interprétation qu’il en donne dans ses cours tend à se focaliser sur la métaphysique. Ce qui l’intéresse en priorité dans sa lecture de Spinoza réside essentiellement dans la mise en lumière de la relation des choses à Dieu, c’est-à-dire la relation entre une unité infinie absolument simple et une multiplicité indéfinie. C’est le point sur lequel il insiste le plus, sans doute dans le but de souligner la différence qui le sépare à cet égard du philosophe hollandais quant à la constitution d’une nouvelle métaphysique, entièrement fondée sur l’évolution créatrice et sur la force d’invention de la conscience.

Où peut alors se situer la « proximité philosophique » entre les deux auteurs ? Selon L. Astesiano, elle doit être recherchée dans la définition des questions éthiques. Déjà dans ses cours, « Bergson compare principalement le début et la fin de l’Éthique afin de faire ressortir une tension interne à la philosophie de Spinoza. La comparaison de la première et de la dernière partie permet en effet de montrer que le « Dieu de glace » du De Deo s’humanise dans le De Libertate Humana en raison du fait que nous le connaissons du dedans en participant à son activité créatrice. Bergson a voulu montrer qu’il y a chez Spinoza beaucoup plus d’expérience qu’il n’a voulu le dire, même si cela ne se perçoit pas dans le premier livre mais apparaît dans les suivants » (p. 163-164).

C’est à partir d’un tel présupposé que la « proximité philosophique » entre Spinoza et Bergson acquiert en définitive tout son sens, en instituant ce que L. Astesiano appelle une « communauté d’intuition » renvoyant à l’action de la joie et de la liberté. Ces deux notions sont en effet au cœur aussi bien de l’éthique de Spinoza que de celle de Bergson. Selon l’A., qui s’appuie pour étayer ses analyses notamment sur la dernière grande œuvre de Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, la morale bergsonienne est une morale de la liberté « intensive » et « expressive », qui trouve son point d’application dans l’expérience de la joie, tout comme celle que propose Spinoza au terme de son Éthique. C’est pourquoi, pour les deux auteurs, « joie et liberté nous font être davantage nous-mêmes parce qu’elles nous font participer pleinement à une réalité toujours présente que nous pouvons exprimer pleinement – et comprendre adéquatement – dans une durée limitée ». De ce point de vue, pour Spinoza comme pour Bergson, « la liberté est le sens de la métaphysique » (p. 377).

L. Astesiano montre ainsi dans son ouvrage, d’une façon convaincante et subtile, les thèmes philosophiques communs que partagent Spinoza et Bergson, en particulier dans leur tentative de construire une éthique de la liberté comme « expression authentique » de notre finitude, sans pour autant proposer par là une philosophie du sujet mais en élaborant plutôt une véritable théorie de la « singularité » – une singularité puissante et active, capable de s’affirmer, en vertu de sa connaissance intuitive, dans la multiplicité mouvante du réel.

Saverio ANSALDI

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Pour citer cet article : Saverio ANSALDI, « Lionel ASTESIANO : Joie et liberté chez Bergson et Spinoza, Paris, CNRS Éditions, 2016 » in Bulletin de bibliographie spinoziste XXXIX, Archives de Philosophie, tome 80/4, Octobre-décembre 2017, p. 803-833.


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