Auteur : Sophie Roux

SCHUSTER, John A., Descartes Agonistes: Physico-mathematics. Method and Mechanism 1618-1633, Dordrecht, Springer, 2013, 631 p.

Le lourd ouvrage porte sur la philosophie naturelle que D. élabora dans les œuvres de jeunesse qu’il n’a pas publiées, des fragments des années 1618-1619 connus par le Journal de Beeckman jusqu’au Monde inclus. Les thèses constitutives de cet ouvrage sont que D. était avant tout un philosophe naturel (p. 2, 7, 11, 36, 77-82, passim) et qu’un tournant décisif a eu lieu en 1629. Jusqu’à cette date, le jeune D. se serait proposé de réformer les sciences mixtes de l’intérieur et aurait en tant que mathématicien embrassé deux rêves successivement, le rêve d’une mathesis universalis et le rêve d’une méthode générale. Après cette date, l’impuissance à réaliser ces rêves aurait conduit D. agonistes à embrasser un projet consistant à proposer sa philosophie naturelle sous la forme d’un système.

Après des considérations méthodologiques inutilement longues (chap. 1 et 2), les chap. 3 à 7 portent sur le jeune D. Une idée forte est que D. a non pas mathématisé la physique mais physicalisé les mathématiques : alors que les mathématiques mixtes traditionnelles, ne s’engageant pas sur les questions ontologiques, délaissaient la recherche des causes physiques des phénomènes, il aurait introduit cette recherche dans sa pratique physico-mathématique (p. 12, 56 sqq., 102, passim). L’analyse du manuscrit portant sur le paradoxe hydrostatique de 1619 qui est proposée au chap. 3 est ici exemplaire : Stevin avait donné une démonstration purement mathématique de cette loi, D. en propose une démonstration physique, consistant à supposer qu’il existe des atomes pesants auxquels s’appliquent des concepts mécaniques. Cette approche permet également de renouveler la compréhension des fragments consacrés à la loi de la chute des corps ou à la réfraction de la lumière, la découverte de la loi des sinus étant l’objet d’une analyse circonstanciée au chap. 4. Le chap. 5 présente comme des excroissances de la pratique mathématique effective de D. (à laquelle seulement quelques pages sont consacrées) : en premier lieu la mathesis universalis de la deuxième partie de la Règle 4, qui aurait été écrite entre mars et novembre 1619 et ne concernerait que les disciplines mathématiques, et en second lieu le projet d’une méthode absolument universelle correspondant à la première partie de la Règle 4, que D. aurait élaborée après la seconde partie, vers la mi-novembre 1619. La thèse développée au chap. 6 est alors que tout discours de la méthode, dont évidemment celui que D. tenterait de mettre en place à partir de novembre 1619, est un discours mythique qui aurait une fonction « politique » dans la légitimation des sciences et dans leur organisation. Quand D. serait revenu au projet méthodique des Regulae à la fin des années 20, il aurait encore une fois tenté de lier mathesis et méthode, mais aurait toutefois rapidement été confronté au fait que ce projet entrait en contradiction avec la démarche que lui inspiraient ses recherches physico-mathématiques : d’où le tournant qui marquerait sa carrière de philosophe naturel (chap. 7).

On aborde à ce point ce qui peut être considéré comme la seconde partie de l’ouvrage, qui va du chap. 8 au chap. 12. D., ayant totalement cessé de croire à la méthode à partir de 1629, aurait changé d’objectif : il s’agirait désormais de mettre en place un système de philosophie naturelle fondée sur une métaphysique. Le lecteur que les 400 premières pages n’auront pas perdu en route pourra dans ces chapitres encore rencontrer çà et là des analyses stimulantes. Le chap. 8 ayant décrit le changement de stratégie de D. (en termes parfois inexacts, comme lorsqu’il est question de la théologie volontariste de D., p. 360-380) et le chap. 9 ayant présenté le Monde dans son ensemble, le chap. 10 donne ainsi une interprétation charitable de la théorie des tourbillons, dont je n’ai jamais vu l’équivalent où que ce soit. La force de ce chapitre est de placer une théorie que nous savons être périmée au centre de l’édifice cosmologique du Monde, en ordonnant tout autour d’elle les autres questions physiques qui sont abordées dans cet ouvrage, qu’il s’agisse du poids, du mouvement de la lune, des marées ou des comètes. Le chap. 11 en revient malheureusement à des considérations extrêmement générales, avant que le chap. 12 ne présente les Principia philosophiae comme l’aboutissement de la stratégie systématisante de D.

Descartes Agonistes est un ouvrage rassemblant des recherches menées pendant plus de trente ans. Il propose une reconstruction des Regulae que nous serons mieux à même d’évaluer quand R. Serjeantson aura publié le manuscrit qu’il a découvert à Trinity College. Il s’interroge à bon droit sur les fonctions qu’un discours de la méthode peut tenir par rapport à la pratique effectives des sciences. On y trouve des analyses originales de textes peu étudiés, comme les fragments physico-mathématiques de la fin des années 10 et la théorie des tourbillons du Monde et des Principia philosophiae. On regrette toutefois deux choses. En premier lieu, l’A. soutient que les textes de D. doivent être replacés dans le « champ » de la philosophie naturelle (la référence aux travaux de P. Bourdieu est explicite aux p. 43, 48-50, 65-66, passim), mais il ne se donne pas les moyens d’un tel travail, qui aurait requis bien plus de références en histoire des sciences qu’il n’en donne. En second lieu, l’A. et son éditeur auraient dû faire en sorte d’alléger ce livre des deux-tiers, pour ne pas dire des trois-quarts : les analyses intéressantes en matière de philosophie naturelle y auraient été percutantes, alors qu’elles se trouvent en l’état noyées dans une masse indigeste.

Sophie ROUX

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Pour citer cet article : Sophie ROUX, « SCHUSTER, John A., Descartes Agonistes: Physico-mathematics. Method and Mechanism 1618-1633, Dordrecht, Springer, 2013 » in Bulletin cartésien XLVI, Archives de Philosophie, tome 80/1, Janvier-mars 2017, p. 147-224.

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