Auteur : Steven Nadler

PELLEGRIN, Marie-Frédérique, éd., dossier « Malebranche », Revue philosophique de la France et de l’étranger, 140, 2015, p. 451-542.

Constituant une manière de commémoration du 300e anniversaire de la mort de Malebranche [= M.], les articles réunis dans ce numéro abordent la question de l’actualité de sa pensée : en somme, la philosophie de M. est-elle aujourd’hui vivante ou morte ? Et que signifie qu’une philosophie soit encore « vivante » (ou « morte ») plusieurs siècles après la disparition de son auteur ? De manière fort bien sentie, le volume s’ouvre par une très pertinente préface de M.-F. Pellegrin inspirée des réflexions de M. sur la mort dans ses Entretiens sur la mort (« Malebranche mort ou vif », p. 451-455). (1) Dans sa contribution (« Il filosofo e la sua famiglia. Contributo alla storia di Malebranche vivant », p. 467-472), G. Gori étudie diverses influences des cercles familiaux et intellectuels sur l’évolution philosophique et religieuse de M. Loin d’en proposer une étude archéologique, l’A. mobilise des sources jusqu’à présent inexploitées, notamment s’agissant du rôle de l’oncle maternel Jean de Lauzon et de son frère aîné, pour accroître notre connaissance de l’évolution intellectuelle de M. en le remettant dans son contexte et dans son époque. (2) Dans son étude « M. et les mondes impossibles » (p. 473-490), J.-C. Bardout, reconnaissant dans les figures de M. et de Leibniz des acteurs cruciaux de « la première époque des mondes possibles », examine un problème qui mine sérieusement la théodicée malebranchienne dans la mesure où elle exige que Dieu choisisse le monde actuel parmi une série infinie de mondes possibles. L’A. soutient que, du fait de certains « ingrédients doctrinaux et réquisits théoriques » auxquels il est astreint, M. ne peut rendre compte de l’individuation des mondes possibles non actuels. Il est impossible non seulement de concevoir ce qui distingue le contenu de chaque monde possible, mais même simplement de concevoir qu’il y ait une multiplicité de mondes possibles. (3) L’étude de V. Geny, « Le plaisir et la grâce chez Malebranche » (p. 491-504) étudie la manière dont la théologie de M. est fondée sur son interprétation de la nature humaine, même si cela implique le rejet d’un élément traditionnel de la pensée chrétienne : l’A. met en effet l’accent sur le rôle du plaisir dans la théodicée de M. Ce dernier met l’âme en mouvement et constitue l’invariable objet du désir et donc l’essentiel du bonheur. L’ « hédonisme chrétien » de M. constitue ainsi une révision originale et philosophiquement motivée de la morale de la religion chrétienne, ce qui aura amené Fontenelle à le surnommer « Le protecteur des plaisirs ». (4) D. Arbib, dans « Malebranche, le stoïcisme et les trois erreurs de l’orgueil » (p. 505-524) pose la question du rapport de M. à la philosophie stoïcienne (et aussi bien cartésienne) relativement à la question des passions. Il analyse les articulations subtiles de la critique malebranchienne, formulée d’un point de vue chrétien en dépit de nombreux éléments apparemment stoïciens, du motif stoïcien du contrôle des passions et du fait qu’une passion puisse être corrigée par une autre. La principale coupable, aussi bien dans la philosophie stoïcienne que dans la morale cartésienne (encore stoïcienne) est l’orgueil. (5) Enfin, l’article de D. Antoine-Mahut, « Malebranche sur le terrain des théories contemporaines de la reconnaissance : un révélateur » (p. 525-538), propose d’étudier les aléas de l’appropriation et de l’interprétation de la philosophie de M. Il analyse l’absence de M. dans les études récentes portant sur les antécédents philosophiques du concept de reconnaissance avant Hegel, ou dans le processus de formation du self individuel en tant qu’il est confronté aux autres. Le point de vue de l’étude est donc à la fois interne aux études malebranchistes – leur incapacité à prendre en compte la dimension politique du corpus malebranchiste – et très contemporain puisqu’il se confronte aux théories récentes de la « reconnaissance ». L’acteur central de cette histoire est A. Honneth, du fait du rôle joué par sa « reconstruction empirique » de Hegel dans la postérité de la philosophie de M., autour de la question du moi.

Alors, à la fin, M., mort ou vivant ? Cet intéressant recueil d’études provocatrices plaide de manière convaincante pour la seconde option.

Steven NADLER [trad. D.A.]

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Pour citer cet article : Steven NADLER, « PELLEGRIN, Marie-Frédérique, éd., dossier « Malebranche », Revue philosophique de la France et de l’étranger, 140, 2015 » in Bulletin cartésien XLVI, Archives de Philosophie, tome 80/1, Janvier-mars 2017, p. 147-224.

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Du même auteur :

  • Steven NADLER, « L’ombre de Malebranche. Providence divine et volonté générale dans la correspondance entre Leibniz et Arnauld », 3, 2015, 152 p. », Archives de Philosophie, 2015, 78-1, 131-151.