Auteur : Sylvain Josset

LEBRETON, Lucie, « Nietzsche, lecteur de Pascal : “le seul chrétien logique” », Revue philosophique de la France et de l’étranger, 2017/2, 142, p. 175-194.

Cet article entend expliquer l’expression nietzschéenne, aussi célèbre que « surprenante » (p. 176), selon laquelle Pascal serait « le seul chrétien logique » (lettre à Georg Brandes du 20 nov. 1888). Rien d’étonnant à ce que Pascal soit dit chrétien – non pas « chrétien aux trois quarts » (p. 177), mais « chrétien accompli », pour lequel le christianisme constitue « une norme de conduite à laquelle on s’efforce de conformer sa vie » (p. 178) ; en revanche, le terme de « logique » surprend. D’abord, parce que Pascal n’est en rien un logicien, ne cessant au contraire de « s’affranchir de la logique aussi bien comme savant que comme chrétien » (p. 177) ; ensuite, parce que ce terme ne désigne pas seulement une rationalité qui caractérise, selon Nietzsche, les Latins en général et les Français en particulier, ni une simple « logique scientifique ». Derrière la « logique », il convient en fait d’entendre la « probité » et la « moralité » qu’exige et que permet d’acquérir l’utilisation de la méthode scientifique : Pascal est en ce sens « le seul chrétien logique », se distinguant d’autres penseurs pourtant chrétiens et savants. Il incarne ainsi « cette union dans le même homme d’un christianisme authentique et d’une véritable probité scientifique » (p. 180).

La suite de l’article s’efforce de comprendre la « torture morale » qui en résulte : « On sous-estime quel raffinement pour l’esprit amène la torture morale d’une conception du monde qui repose à la fois sur le christianisme et la logique scientifique » (Fragments posthumes XI (1885), 36 [59]). Cette « torture morale » apparaît en deux temps. Tout d’abord, la science et la probité scientifique émergent de la culture chrétienne elle-même et « se révèlent être à son service » (p. 181), en développant en l’homme le sentiment de son néant, ou encore en accentuant en lui l’« amour de la vérité ». C’est seulement dans un second temps que cette probité, en se retournant « inévitablement contre le christianisme », « le mine de l’intérieur » (p. 182). En effet, en cultivant à la fois la moralité et la vérité, le christianisme, renforcé par la science, doit s’achever dans le fait de « s’interdire le mensonge de la croyance en Dieu », c’est-à-dire dans l’athéisme, puisque les « interprétations religieuses de toutes les expériences », comme celles de la causalité et de la vérité, apparaissent « suspectes à un esprit logique et probe » (p. 182). « Le « chrétien logique » est donc le lieu d’une lutte, d’une contradiction insupportable entre deux principes [désormais] antagonistes […] [qui] n’en constituent, à l’origine, qu’un seul » (p. 185). Pascal reconnaît qu’il ne peut ni maintenir ensemble le christianisme et la science, ni renoncer à l’un ou l’autre, puisque la science repose sur la morale (chrétienne) et la véracité divine et, qu’inversement, un renoncement à la science trahirait la morale chrétienne. D’où la torture et le « doute » qui l’assaillent et qui conduisent, selon Nietzsche, au « raffinement » de son esprit. Face à cette incompatibilité, pour sauver la foi, Pascal « sacrifie la raison ». Si l’expression « chrétien logique » désigne donc le « conflit entre la foi chrétienne et la probité scientifique », pourquoi Pascal soutient-il la première contre la seconde, qui aurait pourtant pu le sauver de « l’autodestruction » (p. 194) ? À cela, Nietzsche répond que Pascal « est mort seulement trente ans trop tôt pour pouvoir se moquer du fond de son âme magnifique et pleine d’amertume malicieuse du christianisme lui-même, comme il avait fait, plus tôt et quand il était plus jeune, des Jésuites » (FP XI (1885), 34 [148]).

Cet article a le mérite d’éclairer une expression paradoxale en mettant en regard de nombreux textes de Nietzsche et des fragments de P., ainsi que de rendre possible une nouvelle lecture de Pascal. La réflexion pourrait être prolongée en questionnant certains points de la lecture nietzschéenne de Pascal. En considérant, semble-t-il, Pascal comme la « figure » du « chrétien par excellence » (p. 177), qui a pour principale singularité d’être également une figure du savant « par excellence », Nietzsche ne manque-t-il pas certains aspects de la pensée et du christianisme pascaliens ? Reprenons l’exemple du « Deus absconditus » développé par l’A. afin d’illustrer la lecture nietzschéenne : en tant que « chrétien par excellence », Pascal tire cette formule d’Isaïe 45, 15, mais elle prend un sens nouveau chez le savant puisque « la vision du monde que nous procure la science ne nous permet plus » de retrouver Dieu dans la nature. « Le Dieu caché, c’est donc d’abord un Dieu que la nature ne reflète plus, un Dieu qui a déserté le monde et paraît de plus en plus inaccessible » (p. 187). Ce Dieu serait alors déclaré « caché pour n’avoir pas à le considérer comme inexistant », ce qui plongerait Pascal dans un doute « profond » sur la véracité du Dieu chrétien (p. 188). Or, cette lecture de Nietzsche paraît présenter plusieurs limites : (1) Elle présuppose que Dieu ne serait « caché » que dans la nature ; or, comme l’A. le relève, il se cache également chez Pascal dans l’Écriture, l’Incarnation et l’Eucharistie, dont le sens ne change peut-être pas avec la « logique scientifique ». (2) Dans la fameuse Lettre à Charlotte de Roannez de la fin du mois d’oct. 1656, citée par l’A., Pascal n’oppose précisément pas théophanie et théocryptique. Loin de l’idée que Dieu serait caché car la nature ne le refléterait plus ou qu’il l’aurait désertée, le fait de se cacher est son mode même de manifestation : c’est en se cachant qu’il se révèle. C’est du reste pourquoi Pascal privilégie dans d’autres textes la traduction « Dieu se cache » à « Dieu caché ». (3) Il ne va pas de soi que l’« infinité de l’espace et du temps que mettent au jour les mathématiques » ne soient aucunement « l’indice d’une présence divine » (p. 187). (4) Il n’est pas certain que ce thème du Dieu qui se cache conduise Pascal à douter de la véracité du Dieu chrétien. – Cependant, il est tout à fait légitime que les limites d’un article ne puissent permettre de développer plus avant ces questions.

Sylvain JOSSET

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Pour citer cet article : Sylvain JOSSET, « LEBRETON, Lucie, « Nietzsche, lecteur de Pascal : “le seul chrétien logique” », Revue philosophique de la France et de l’étranger, 2017/2, 142, p. 175-194 » in Bulletin cartésien XLVIII, Archives de Philosophie, tome 82/1, Janvier-mars 2019, p. 143-224.


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