Auteur : Véronique Decaix

Andrea COLLI, Alberto magno e la Nobiltà. Genesi et forme di un concetto filosofico, Pisa, Edizioni ETS, 2017, 229 p.

Dans le prolongement de son ouvrage paru en 2016, La nobilità nel pensiero medievale, Andrea Colli fait paraître un second livre issu de son projet de recherche sur le concept de « noblesse » (nobilitas), consacré plus précisément à Albert le Grand. Dans la fréquence de ce terme, l’auteur décèle la clef de voûte, et une clé de lecture possible, du système albertinien. Sur la base d’une étude lexicale raisonnée des occurrences de nobilitas-nobilis dans le corpus albertinien, l’auteur propose une étude systématique de ce concept, tout en tâchant d’en montrer la valeur herméneutique pour sa pensée.

La première partie de l’ouvrage, consacrée aux sources, donne un état des lieux des occurrences du terme nobilis-nobilitas, parfois étendu aux concepts connexes tels que honorabilis, melior, dignor ou optimum. Cette partie tente d’ordonner la pluralité des sources (Aristote, Averroès, le néoplatonisme, la tradition chrétienne, etc.) et des lieux d’occurrence (De anima, Metaphysica, Ethica Nichomachea) en vue de faire émerger un « concept cohérent » de noblesse. Il en ressort l’importance de la version arabo-latine d’Aristote et d’Averroès par Michel Scot, dont le choix d’un terme unique (nobilitas-nobilis) pour rendre la diversité des termes grecs d’origine (ἄριστος, βελτίων, Ευγένιος etc.) a eu une influence décisive pour la pensée d’Albert le Grand.

Les parties suivantes sont organisées autour d’un couple conceptuel, grâce à une analyse lemmatique des adjectifs nobilis-simplex, nobilis-separatus, nobilis-agens. Les deux dernières parties, sur nobilis-homo et nobilis-scientia montrent la manière dont l’idée de noblesse se voit investie d’une « fonction métaphysique », permettant de reconstruire la physique et l’anthropologie d’Albert le Grand, et formant le soubassement de la division des sciences autour de l’idée de « métaphysique de la noblesse ». Dans chacune, le parti pris est de suivre la chronologie des œuvres du Docteur universel, ce qui, certes, permet de faire ressortir la genèse du concept de noblesse, mais ne va pas sans un certain effet de répétition, en raison de la transversalité des lemmes repérés dans l’anthropologie et la division des sciences des chapitres ultérieurs. À cet égard, il convient de s’interroger sur le motif sous-tendant le choix de ces binômes, plutôt que d’autres tels nobilis-intellectus ou nobilis-anima, abordés au fil de ces parties.

Pour cette raison, le lecteur ne peut qu’émettre quelques doutes sur le bien-fondé de cette méthode lexicométrique appliquée aux textes, qui tend à produire de l’équivoque en rassemblant une diversité terminologique sous l’idée de « noblesse », et à synthétiser les différents champs (la zoologie, la métaphysique, la noétique etc.) de la pensée du Maître sous l’unité de ce concept. Un exemple est le traitement du concept de noblesse (Nobilità, Adelkeit) dont la richesse polysémique, tant vertu intellectuelle que statut politique ou social, a fait l’objet de recherches approfondies en philosophie médiévale (Castelnuovo, Robiglio), et dont le lien avec la présente étude est assez peu établi, si ce n’est en conclusion, lorsque l’auteur aborde, succinctement, la postérité de cette idée chez Bonaventure, Eckhart ou Dante. En dépit de cette réserve sur la pertinence de l’analyse lemmatique en histoire de la philosophie, et plus généralement pour la pensée, cette étude, précise et fouillée, en redistribuant des pans entiers de l’œuvre d’Albert le Grand autour du concept cardinal de noblesse, donne une lecture rigoureuse et cohérente de sa pensée.

Véronique DECAIX

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Pour citer cet article : Véronique DECAIX, « Andrea COLLI, Alberto magno e la Nobiltà. Genesi et forme di un concetto filosofico, Pisa, Edizioni ETS, 2017 », in Bulletin de Philosophie médiévale XX, Archives de Philosophie, tome 82/3, juillet-septembre 2019, p. 647-672.

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Alain de LIBERA, L’invention du sujet moderne. Cours du Collège de France 2013-2014, Paris, Vrin, 2015, 267 p.
Alain de LIBERA. L’archéologie philosophique, Séminaire du Collège de France 2013-2014, Paris, Vrin, 2016, 267 p.

Les éditions Vrin publient les cours (L’invention du sujet moderne) et séminaires (L’archéologie philosophique) professés en 2013-2014 au Collège de France par Alain de Libera, titulaire de la chaire d’Histoire de la philosophie médiévale, recréée une soixantaine d’années après qu’elle avait été occupée par son illustre prédécesseur, Étienne Gilson. Ces deux ouvrages peuvent et doivent être lus de manière complémentaire : le premier expose le volet théorique de la recherche d’A. de Libera, et le second offre, comme en miroir, une approche réflexive sur la méthodologie du médiéviste, en révélant la nature et le sens d’une démarche « archéologique » en philosophie, et plus spécialement en histoire de la philosophie.

Dans L’invention du sujet, A. de Libera se livre à une véritable investigation philosophique, dont le point de départ est l’affirmation provocante de Foucault, relayée par Veyne, selon laquelle « La question du sujet a fait couler plus de sang au XVIe siècle que la lutte des classes au XXe siècle » (p. 14, p. 225). L’interrogation directrice, la « question du sujet », trouve sa formulation initiale dans le cours du 20 mars 2014 : « Comment le sujet pensant est-il entré en philosophie ? Plus précisément : Comment l’homme est-il entré en philosophie en tant que sujet et agent de la pensée et du vouloir ? » (p. 58). Le présent livre s’attache à la partie théorique, c’est-à-dire au sujet pensant et au sujet de la pensée, et sera complété par la publication des cours 2014-2015 consacrés à la partie pratique sur la volonté et l’action. Animée par le soupçon que la question du sujet aurait une origine bien antérieure au XVIe siècle, cette entreprise critique déconstruit le présupposé selon lequel Kant, le premier, aurait introduit la subjectivité (Subjectivität) en philosophie (p. 53), ou même que le sujet moderne serait né avec Descartes. C’est en archéologue de la pensée, en historien de la philosophie et en médiéviste qu’A. de Libera retrace la manière dont le sujet se constitue progressivement en « question », c’est-à-dire comme objet problématique dans l’histoire de la pensée. Le fil directeur de l’enquête est donc la « question de la question du sujet » ou, en termes heideggériens, le « devenir-question » du sujet dont l’histoire se trouve inextricablement enchevêtrée à celle de la « question de l’homme ».

La publication de son séminaire, L’archéologie philosophique propose quant à elle une réflexion sur la méthode archéologique en histoire de la philosophie, placée sous l’égide de Michel Foucault et de Robin G. Collingwood, se distinguant à la fois de l’histoire des idées (Ideengeschichte) et de l’histoire des problèmes (Problemgeschichte). À Collingwood, Libera emprunte deux outils : sa matière, les « complexes constitués de questions et de réponses » (complexes of questions and answers, abrégé en CQR) et la ré-effectuation des questionnements du passé dans le présent (Constructive Reenactment). Car, comme l’indique A. de Libera : « réactiver un questionnaire, c’est en refaire le questionnement » (L’archéologie philosophique, p. 18). Afin d’expliciter sa démarche, Libera l’applique ensuite à trois dossiers, la querelle des universaux, le statut ontologique du mal, et le mode d’existence des fictions, et il livre une version condensée mais limpide de ses thèmes de prédilection, développés dans d’autres ouvrages, notamment La querelle des universaux (1996).

Suivant la même méthode, L’invention du sujet invite à se demander pour qui, quand, comment, pourquoi la question du sujet s’est posée et l’être de l’homme progressivement redéfini comme « sujet ». C’est dans une histoire au long cours, passant de Kant au XVIe siècle, et du XVIe au Concile de Chalcédoine, que l’auteur retrace l’émergence de la notion d’un sujet, agent et suppôt de la pensée. Dans ce dédale, il s’agit de retracer le fil, en suivant les déplacements de sens du terme de sujet (cours du 27 mars 2014), le subjectus ou subditus, le sujet assujetti politique et le subjectum, le sujet logique de prédication et substrat ontologique d’inhérence afin d’évaluer la manière dont se constitue, par enrichissements et stratifications successifs, la définition d’un sujet, auteur et acteur de ses actes de pensée. L’intuition fondamentale est que pour « saisir le lien du politique et du psychologique, il faut en revenir à l’aspect logique » (p. 22), c’est-à-dire à l’ὑποκείμενον aristotélicien, le sujet-substrat tel que défini dans Les Catégories, et opérer le nouage conceptuel entre ce sujet d’attribution et son sens judiciaire, le sujet d’imputation. Dans le massif sédimenté de l’Histoire de la pensée, plusieurs strates sont alors sondées et forment autant de « moments » (Kant, Descartes, mais aussi Aristote et surtout Augustin). À partir d’une lecture de Locke (cours du 3 avril 2014), A. de Libera établit que le « sujet » se fonde sur l’« attribuabilité », c’est-à-dire sur la capacité d’attribuer les actes de pensée comme à un soi (self) et de les imputer à soi-même comme étant les siens propres, avant de montrer, à la suite de Strawson, que cette auto-attribution fonde une hétéro-attribution, c’est-à-dire la capacité de postuler qu’il y a cette même capacité chez d’autres êtres. Cette inférence, Libera l’appelle la « supposition du sujet » (p. 224). Il se focalise alors sur une analyse serrée du débat entre Pierre de Jean Olivi, Thomas d’Aquin et Mathieu d’Acquasparta (p. 127-222). Dans la pensée d’Olivi se trouve conceptualisé un modèle attributiviste où la perception de ses actes psychiques, et la possibilité de se les attribuer, dépendent de la perception préalable et fondamentale, d’une expérience de soi comme sujet de ses actes. Cette connaissance intuitive, sensible et quasi tactile (inspiratio) ouvre ensuite sur une dimension intersubjective où le sujet reconnaît, par une inférence toute sensible (une « puissante conspiratio », p. 218) que d’autres sont également sujets de leur pensée (cours du 19 juin 2014). Sur la base de ces textes médiévaux, le soupçon de l’archéologue se vérifie : l’invention du sujet – sa découverte et sa conceptualisation – doit être reculée de quelques siècles, du XVIe au XIIe siècle : elle trouve son origine dans les débats sur la connaissance de l’âme par elle-même et s’articule dans le quadrilatère médiéval formé par ces quatre questions : Qui pense ? Quel est le sujet de la pensée ? Qui sommes-nous ? Qu’est-ce que l’homme ? (cours conclusif du 26 juin).

La démonstration est magistrale et il serait impossible de résumer ici cette enquête passionnante dont l’ampleur n’a d’égale que la concision, et dans laquelle l’immense érudition s’allie à la plus grande clarté. L’invention du sujet et L’archéologie philosophiqueverbatim des Cours au Collège de France enrichi de notes et d’index – en ont conservé les marques d’oralité, ainsi que les répétitions et moments de reprise nécessaires à tout enseignement, ce qui donne au propos toute sa vivacité, et au lecteur, l’impression réelle d’y assister. Ces livres forment un volet didactique, où se trouvent résumés, remaniés, et redistribués des pans entiers de l’œuvre considérable de l’auteur (Archéologie du sujet, également publiée chez Vrin : A. de LIBERA, Archéologie du sujet I. Naissance du sujet, Paris, Vrin, 2007 [22010] ; Archéologie du sujet II. La Quête de l’identité, Paris, Vrin, 2008 [22010] ; Archéologie du sujet III. L’acte de penser 1. La double révolution, Paris, Vrin, 2014), et plus généralement de sa carrière, en vue de les rendre accessibles au plus grand nombre, dans l’esprit du Collège. Par là, A. de Libera montre qu’il n’est pas seulement le grand médiéviste que l’on sait, mais également un excellent professeur. C’est pourquoi ces ouvrages fournissent un magnifique compendium à qui voudrait découvrir son œuvre foisonnante.

Véronique DECAIX (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne)

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Pour citer cet article : Véronique DECAIX, « LIBERA, Alain de L’invention du sujet moderne. Cours du Collège de France 2013-2014, Paris, Vrin, 2015 et L’archéologie philosophique, Séminaire du Collège de France 2013-2014, Paris, Vrin, 2016 » in Bulletin de Philosophie médiévale XIX, Archives de Philosophie, tome 81/3, Juillet-septembre 2018, p. 641-672.

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