Auteur : Victor Béguin

Alain BADIOU, L’Infini. Aristote, Spinoza, Hegel (1984-1985), Paris, Fayard, 2016, 318 p.

Le développement de la pensée d’Alain Badiou s’est de longue date accompagné d’un dialogue serré avec la logique hégélienne, dialogue dont un certain nombre de publications ont déjà marqué les étapes, depuis « La subversion infinitésimale » (Cahiers pour l’analyse, n° 9, 1967) en passant par sa contribution au volume Le Noyau rationnel de la dialectique hégélienne (1977), son premier traité philosophique personnel, Théorie du sujet (1982), la quinzième « méditation » de L’Être et l’événement (1988), jusqu’au chap. II.2 de L’Être et l’événement II : Logiques des mondes (2006), assorti d’une longue note dans laquelle Badiou, coutumier de ces exercices de rétrospection, récapitule lui-même les principales étapes de cette explication. C’est aujourd’hui une pièce centrale de ce dossier qu’il livre au public avec la publication du séminaire de 1984-1985 consacré à une analyse du concept d’infini chez Aristote, Spinoza, Pascal et Hegel.

Ce séminaire forme un diptyque avec celui sur l’Un, publié l’année dernière et consacré quant à lui à Platon, Descartes et Kant. Le statut de ces deux textes est complexe : il s’agit à la fois, pour Badiou, d’accompagner la préparation de L’Être et l’événement en « pass[ant] au filtre de la grande histoire de la philosophie quelques concepts majeurs du livre en préparation » (p. 7), de se livrer à l’exercice du commentaire des grands textes de la tradition, mais aussi de proposer une manière toute personnelle de faire de l’histoire de la philosophie, qui consiste à lire y compris et peut-être surtout dans les creux et les impasses des grandes philosophies des élaborations de la catégorie sans doute la plus centrale de la pensée badiousienne, celle de sujet. Il y a là d’ailleurs, notons-le en passant, une proximité troublante avec l’histoire hégélienne de la philosophie, dans laquelle Hegel lit les philosophes de la tradition à l’aune de son propre concept de l’esprit absolu comme sujet.

C’est donc autant sur Badiou que sur les auteurs qu’il étudie que l’on en apprendra en lisant ce texte. Mais on aurait tort de minimiser le profit d’une telle lecture, par exemple pour un hégélien ; certes, ce dernier trouvera sans doute beaucoup à redire, mais une fois accepté ce texte pour ce qu’il est, à savoir une explication qui n’est pas de simple exégèse avec le concept hégélien d’infini, on ne peut (malgré d’inévitables approximations) qu’en reconnaître les grandes qualités philosophiques, dont la moindre n’est pas de s’attacher à dramatiser la radicalité de l’hégélianisme, qu’il faut d’après Badiou se garder de normaliser par la paraphrase savante. Cette lecture centrée sur L’Être de 1812 n’est pas gratuitement irrévérencieuse, mais prend au sérieux le caractère partiellement contingent de l’« obscurité » d’un texte écrit dans l’urgence pour pointer la nécessité d’en déplier patiemment le fonctionnement sans se départir d’une certaine vigilance critique, ni céder à la fascination que peuvent exercer des expressions trop vite hypostasiées comme « le savoir absolu » – toutes exigences qui, bien que mises en œuvre sous la forme d’une lecture « symptomale » parfois violente qui ne fera pas l’unanimité, ne nous en paraissent pas moins devoir être méditées par les hégéliens. Du point de vue méthodologique, c’est donc paradoxalement le caractère profane et critique de cette lecture qui en fait l’intérêt.

Quant à son intérêt philosophique, il tient à ce qu’on y voit Badiou ferrailler de manière à la fois bienveillante et distanciée avec une pensée qui représente peut-être, dans l’histoire, la plus majestueuse tentative d’accomplir la tâche qu’il assigne lui-même à la philosophie, à savoir articuler une pensée du sujet à une doctrine de l’absolu. Cette approche latérale – ce qui en fait l’originalité – amène le texte à proposer plusieurs analyses très suggestives : on y trouvera par exemple un stimulant commentaire du chapitre sur l’être-là (p. 226 sq.), une critique pertinente du Hegel de Gérard Lebrun (p. 251-253), deux pages frappantes sur la critique kierkegaardienne de Hegel (p. 260-261) ou encore une analyse dense et profonde de la dialectique comme processus d’explicitation/rétroaction (p. 298 sq.) et, en fin de compte, le texte le plus détaillé consacré à ce jour par Badiou à la pensée hégélienne.

Victor BÉGUIN (Université de Poitiers)

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Pour citer cet article : Victor BÉGUIN, « Alain BADIOU, L’Infini. Aristote, Spinoza, Hegel (1984-1985), Paris, Fayard, 2016 » in Bulletin de littérature hégélienne XXVII, Archives de Philosophie, tome 80/4, Octobre-décembre 2017, p. 773-802.


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