Auteur : Vincent Carraud

DELFORGE, Frédéric, Jacqueline Pascal (1625-1661). Biographie, Paris, Classiques Garnier, 2016, 157 p.

Il aura fallu attendre plus de 150 ans, depuis l’imposant livre de V. Cousin paru en 1844, pour qu’une nouvelle biographie soit consacrée à la sœur cadette de Pascal : publiée en 2002 chez Nolin et préfacée par J. Lesaulnier dans la collection « Univers de Port-Royal » (oubli du BC XXXIII), qui vient de la rééditer dans la même collection, mais cette fois aux Classiques Garnier, elle est due au regretté pasteur F. Delforge (1909-2002), bien connu des spécialistes du jansénisme et de ceux de l’histoire de l’enseignement pour sa minutieuse enquête sur Les petites écoles de Port-Royal, 1637-1660 (Cerf, 1985), qui s’efforcèrent de renouveler la pédagogie (en français !) du Grand Siècle, dans un esprit qui se voulait augustinien et dont l’histoire, aussi brève que tourmentée, s’est achevée avant que parussent la Grammaire générale et raisonnée et la Logique de Port-Royal. Ce sont les documents réunis dans les quatre volumes magistraux des Œuvres complètes de Pascal, édités par J. Mesnard de 1964 à 1992, qui ont permis à l’A. d’en proposer une synthèse chronologique qui ne se limite pas à paraphraser la Vie de Jacqueline Pascal rédigée par sa sœur Gilberte (voir OC I, p. 652-675) et complète utilement le n° 31 des Chroniques de Port-Royal (1982) consacré aux deux sœurs. L’A. signale à juste titre l’intérêt de l’écrit – elle avait 25 ans – Sur le mystère de la mort de notre Seigneur Jésus-Christ (OC II, p. 746-762), qui mériterait d’être rapproché de l’Abrégé de la vie de Jésus-Christ et du Mystère de Jésus de Pascal. Rappelons enfin aux cartésiens que c’est à Jacqueline que l’on doit la narration de la rencontre de Pascal et de D. les 23 et 24 septembre 1647, dans une lettre à Gilberte datée du 25 septembre (OC II, p. 480-482). Mais l’A. n’en a pas saisi l’enjeu (p. 40-41) : sur cette amitié, qui n’eut pas besoin d’une « longue fréquentation », car « on peut dire beaucoup de choses en peu de temps » (AT IV 537, 24-27), voir désormais E. Martineau, « Les amis inconnus. Pascal et Descartes » (Conférence, 44, printemps 2017, p. 391-399).

Vincent CARRAUD

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Pour citer cet article : Vincent CARRAUD, « DELFORGE, Frédéric, Jacqueline Pascal (1625-1661). Biographie, Paris, Classiques Garnier, 2016, 157 p.. » in Bulletin cartésien XLVII, Archives de Philosophie, tome 81/1, Janvier-mars 2018, p. 171-223.

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LEBRUN, Gérard, Pascal. Tours, détours et retournements, Paris, Beauchesne, 2016, 103 p.

Le remarquable spécialiste de Kant et de Hegel qu’était G. Lebrun n’a pas dédaigné de publier en 1983 en portugais un petit livre pour grand public, plusieurs fois réédité (éd. Brasiliense). Sa rétroversion (le texte français original est perdu) et sa publication sont dues à la piété de F. Wolff, qui a enrichi le livre d’un certain nombre de notes et de références, à commencer par celles aux Pensées elles-mêmes (p. 81-82, une allusion, explicitée et corrigée par l’éditeur – mais lire dans la note « p. 1202 sq. » et non « 1252 »), à une lettre que Pascal écrit à Domat en 1661 (fragment d’une lettre aux Périer, OC II, p. 1205-1207) permet de savoir que Lebrun utilisait encore la célèbre édition Brunschvicg minor de 1897). Si le rapport de Pascal à D. est traité de façon extrêmement conventionnelle (chap. 2 « Descartes inutile et incertain »), les six chapitres allègres qui composent ce petit livre sont souvent suggestifs ; ils ont pour objet un thème fondamental privilégié (1, « La raison des effets » (et le divertissement) ; 4, « Le point imperceptible » ; 5, « Signaux dans la nuit » (le Dieu caché) ; 6, « Faites vos jeux » (le pari) et un « Intermède satirique » (chap. 3) évoque Les provinciales). Mais surtout, la brièveté de cette présentation, qui correspond bien à son sous-titre, ne l’empêche pas d’être à la fois gouvernée par une question, celle du point de convergence de toutes les « facettes » de Pascal, et orientée vers une thèse que Lebrun oppose à l’édulcoration de la Pascaldeutung : « cet antimétaphysicien demeura obsédé par l’idéal d’une sécurité que la métaphysique – il fut le premier à le voir – ne pouvait plus apporter à l’homme occidental ».

Vincent CARRAUD

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Pour citer cet article : Vincent CARRAUD, « LEBRUN, Gérard, Pascal. Tours, détours et retournements, Paris, Beauchesne, 2016, 103 p. » in Bulletin cartésien XLVII, Archives de Philosophie, tome 81/1, Janvier-mars 2018, p. 171-223.

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FOISNEAU, Luc, avec la collaboration de DUTARTRE-MICHAUT, Isabelle et de BACHELIER, Christian, Dictionnaire des philosophes français du XVIIe siècle. Acteurs et réseaux du savoir, Paris, Classiques Garnier, 2015, 2138 p.

La publication en français d’un Dictionnaire des philosophes français du XVIIe siècle semble une excellente chose : et de fait il est probable que ce Dictionnaire, qui ne fait pas double emploi avec l’admirable Grundriss der Geschichte der Philosophie, Die Philosophie des 17. Jahrhunderts, 2 (éd. par J.-P. Schobinger en 1993), rendra bien des services aux doctorants et aux chercheurs français en leur évitant d’avoir à le consulter en anglais (New York/Londres, 2008 ; la version française est augmentée ; certains articles, traduits de l’américain, conservent des expressions peu intelligibles en français, comme celle du refus du sacrement au duc de Liancourt). Ses deux mille pages en un volume, comprenant près de 700 notices, en font un instrument de travail aussi commode que riche, surtout grâce à un index historique et raisonné de près de 350 p., qui, outre les différentes fonctions habituelles de renvois internes d’un tel index, propose des notules biographiques pour les auteurs dépourvus de notices dans le Dictionnaire. Le nombre des collaborateurs (plus de 160) est impressionnant, même s’il laisse d’emblée présager du caractère scientifiquement disparate des notices et des bibliographies, insuffisamment harmonisées. Le XVIIe siècle s’entend ici de l’ensemble des auteurs qui ont « publié un ouvrage ou rédigé un manuscrit entre 1601 et 1700 ». Il y a peu d’oublis (du moins concernant les auteurs qui ont publié), peu d’ajouts indus (Huygens, mais pas Zuylichem !) et les notices sont le plus souvent bien informées ; elles sont principalement historiques, voire souvent purement biographiques : ce n’est pas un dictionnaire philosophique des philosophes, et l’on reste souvent sur sa faim lorsque l’on cherche ce que les auteurs ont pensé (cette règle est presque générale ; mais pour ne prendre qu’un exemple, on chercherait en vain dans l’affligeante notice « Camus » une caractérisation, même sommaire, de la « sceptique chrétienne » longuement développée dans les Diversités). Les citations données sont le plus souvent exactes, ce qui imposera aux utilisateurs de les vérifier : « les sons […] peuvent signifier tout ce que l’on voudra, si l’on en excepte la métaphysique », écrit Mersenne, et non « si l’on exempte la métaphysique » (p. 1212, dans une notice par ailleurs sérieuse).

Les bibliographies des études, capitales dans ce genre d’ouvrages, sont étonnamment présentées selon l’ordre alphabétique de leurs auteurs et non selon l’ordre chronologique de leurs publications : c’est nier de facto l’idée d’une progression de la recherche et de la discussion argumentée nourries par les diverses interprétations successives (à titre d’exemple, on regardera celle de la notice « Malebranche », qui commence ainsi : Alquié 1974, André 1886, Bardout 1999, etc., sans que rien n’indique que c’est par le P. Ingold qu’a été publiée en 1886 la Vie du P. Malebranche d’André, antérieure d’un siècle et demi) ; d’où aussi l’incommodité de devoir parcourir toute la colonne de noms pour relever, par exemple, les premières études ou au contraire les plus récentes consacrées à tel philosophe. Ces bibliographies sont en outre elles aussi très inégales ; certaines omissions étonnent, en particulier quand il s’agit d’auteurs sur lesquels peu d’études philosophiques ont porté (on constatera que la notice « Lesclache » ignore les travaux de R. Ariew, pourtant contributeur du Dictionnaire, ou que l’étude de J.-R. Armogathe sur « An Deus sit. Les preuves de Dieu chez Marin Mersenne » est oubliée des notices « Gamaches » et « Duval » – quant à l’autre Duval (Guillaume), le grand éditeur d’un Aristote complet bilingue publié à Paris en 1619 (et dont les synopsis sont si importants), professeur au Collège Royal, il est purement et simplement omis. C’est également le cas des bibliographies primaires, qui oublient souvent les reprints contemporains (par exemple, dans la notice « Clerselier » comme dans « Descartes », la précieuse réédition des Lettres dans l’exemplaire de l’Institut parue chez Conte à Lecce en 2005).

L’éditeur reconnaît que la définition de « philosophe » et « philosophie » pose des problèmes importants puisque l’usage de ces mots au XVIIe siècle « excède largement les bornes de leur usage contemporain » (p. 28). Certes. Mais enfin, parmi les disciplines appelées « frontalières », l’éditeur nomme en premier lieu la théologie, et consacre à cette « difficulté » une petite page et demie (p. 28-30). On s’étonne donc particulièrement que, parmi les monographies qui ouvrent le Dictionnaire et en fixent la méthodologie (cartésiens, scolastiques, libertins, pensée clandestine, sciences, arts, controverses religieuses, sociabilités), aucune ne soit consacrée à la théologie ut sic, pudiquement évoquée dans la rubrique « Philosophies et théologies scolastiques » ! Il y a là un présupposé méthodologique discutable, car il faut bien reconnaître que la plupart des auteurs auxquels une notice est consacrée furent des théologiens. Prenons l’exemple de la lettre A, qui comporte 38 entrées :

— Sont purement théologiens (apologistes, controversistes, moralistes, biographes, abbesses etc.) : Abbadie, Abelly, Adam, Ailly, Alexandre, Allix, Ameline, Amelote, Amyraut, Andéol, Annat, Arnauld (Chaumes), Arnauld Angélique, Arnauld Agnès, Arnaud d’Andilly Angélique, Arnoux, Aubert de Versé, Aubertin.

— Libertins, clandestins : Anti-bigot, Art de ne rien croire.

— Savants, médecins et alchimistes : Abraham de la Framboisière, Alary F., Alary J., Arçons, Atremont, Auzout, Aubery du Maurier (la notice consacrée à ce dernier est particulièrement défaillante).

— Divers non-philosophes, historiens, avocats : Amelot de la Houssaye, Ancillon, Arnauld d’Andilly Robert, Aubery A., Aubignac.

— Restent à la philosophie (non exclusivement, car ils sont d’abord théologiens) : Abra de Raconis, Ansillon, Arnauld A., Arnou, Arroy si l’on veut, soit moins de 15 % des entrées… Certains contributeurs, comme ceux déjà cités, l’avouent aisément : ainsi de Jean Adam, qui « n’était pas à proprement parler un philosophe » (p. 110) ou de Jean d’Alary, dont les œuvres « ne concernent pas la philosophie, sinon par le platonisme mondain qui s’en dégage » (p. 116). Avouons que nous avons un peu de mal à ranger Mère Angélique, Abelly et bien d’autres parmi les « philosophes ». Plus grave peut-être, les notices consacrées à quelques grands théologiens, fussent-elles précises, échouent à dire l’intérêt proprement philosophique de leurs œuvres (ainsi par exemple de « Condren » et même de « Bérulle », dont le néo-platonisme n’est pas caractérisé ; l’article « Duval », déjà mentionné, se contente de dire que son commentaire de la Summa theologiae est « classique », p. 649 !). Ce Dictionnaire est donc un dictionnaire culturel ou intellectuel qui donne une idée assez représentative des contextes théologique (y compris polémique) et scientifique contemporains d’un nombre relativement petit de philosophes – encore eût-il fallu le dire. En ce sens, le sous-titre « Acteurs et réseaux du savoir » paraît plus pertinent que le titre de Dictionnaire des philosophes. Il est en tout cas difficile de ne pas voir une part de prévention idéologique dans le présupposé méthodologique qui gouverne la présente entreprise, malgré un souci scientifique indiscutablement premier.

Venons-en rapidement aux cartésiens et anticartésiens français, dont la responsabilité à été confiée à E. Faye, et d’abord à la notice « Descartes » – même si l’on ouvre sans doute rarement ce genre de dictionnaire pour s’informer sur D. lui-même. Quoi qu’il en soit, on est en droit d’attendre d’une notice de dictionnaire à la fois des informations correctes et la présentation impartiale de l’état des recherches. Nous en sommes très loin, comme la bibliographie choisie suffit à en prendre conscience – elle ne mentionne par exemple qu’un seul ouvrage de J.-L. Marion ou ignore ceux de G. Rodis-Lewis, L’œuvre de Descartes (Paris, 1971), de J.-R. Armogathe, Theologia cartesiana (La Haye, 1977), de G. Olivo, Descartes et l’essence de la vérité (Paris, 2004), de D. Rabouin, Mathesis universalis (Paris, 2009) ou de F. de Buzon sur La science cartésienne et son objet (Paris, 2013), comme les importants colloques organisés depuis vingt-cinq ans à la fois par le CEC et le Centro de Lecce – au demeurant, la bibliographie des œuvres est également loin d’être impeccable (L’homme de 1664 n’est pas la traduction française du De homine de 1662 ; le commentaire du DM par Gilson est précédé de son « texte », mais non pas de son « édition » ; D. n’a pas écrit les Regulae en néerlandais, ni en français dans l’édition (sic) de K. S. Ong-Van-Cung, etc.). Quant à la notice elle-même, elle est tellement partisane qu’après avoir suscité l’agacement à la lecture des trois colonnes consacrées à Gassendi (il y a évidemment une notice « Gassendi » par ailleurs), elle ne peut que faire sourire à celle de phrases qui tronquent le propos de D. jusqu’à lui faire dire le contraire de sa pensée. Ainsi p. 538, « Descartes combat dans les Principes l’anthropomorphisme de la théologie pour laquelle “Dieu a créé toutes choses pour l’homme” (III, 3) ». Mais en III, 3, on lit « Quo sensu dici possit omnia propter homines facta esse » : c’est que, si D. rejette l’opinion d’un usage de la création réservé à l’homme et tient son hypothèse comme « ridiculum et ineptum in physica consideratione », il ne juge pas moins que dire que « tout ait été fait pour l’homme » est « pium in ethicis », qui invite à rendre grâces et à « brûler d’amour » pour Dieu ! Mais sans doute cela se concilierait-il mal avec l’idée maîtresse d’une « pensée de la perfection de l’homme considéré dans toutes ses dimensions » (p. 539) – on glisse allègrement de l’habitus non errandi en quoi consiste la maxima et praecipua hominis perfectio à la « pensée de l’hominis perfectio », absolument parlant. On apprend aussi que, dans les Meditationes, « le doute s’appuie désormais sur le double argument d’un Dieu trompeur et d’un mauvais génie » (p. 535) ou que, selon les Passions de l’âme, « toute pensée est liée à quelque mouvement du corps » (p. 539).

Il ne saurait être question de passer en revue ici toutes les notices consacrées à des « cartésiens », qui, comme je l’ai dit du Dictionnaire dans son ensemble, sont de style et de qualités très diverses (il y a aussi beaucoup de répétitions dans les bibliographies, non seulement celles des « écrits contemporains », mais aussi dans celles des études, la plus haute fréquence étant atteinte par le tome 37 de la revue Corpus sur « Cartésiens et augustiniens au XVIIe siècle », il est vrai édité par le responsable de ces rubriques). Il en est donc d’excellentes, et on comprendra que le présent compte rendu évite les comparaisons et la distribution des bons points – même si quelques perles sont tentantes, comme celle qui voit dans le Durand commenté un « ouvrage portant sur le théologien de Bayeux Barthélémy d’Antibes (XIe siècle) ». On regrettera la minceur de certaines notices (Chauvin) et plus encore l’absence d’autres, qui eussent été légitimes dans un dictionnaire des philosophes, comme celles qu’eussent mérités Jean Du Hamel, dont les Réflexions critiques sur le système cartésien de M. Régis de 1692 sont seulement mentionnées à l’article « Régis », ou Jean-Robert Chouet (exclu parce que genevois ?), voire « Jean Gayot », auquel ses Synopses ex philosophia decem, Lyon, 1674, ne valent même pas une notule. Et il va de soi que l’Hyperaspistes reste introuvable.

Quoi qu’il en soit, voici un Dictionnaire appelé à devenir vite un usuel, fruit d’un travail collectif qui suscite l’admiration. Il n’est pas nécessaire de rêver pour formuler avec D. « l’espérance qu’il pourra… être fort utile » – et le serait plus encore en version informatique.

Vincent CARRAUD

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Pour citer cet article : Vincent CARRAUD, « FOISNEAU, Luc, avec la collaboration de DUTARTRE-MICHAUT, Isabelle et de BACHELIER, Christian, Dictionnaire des philosophes français du XVIIe siècle. Acteurs et réseaux du savoir, Paris, Classiques Garnier, 2015, 2138 p. » in Bulletin cartésien XLVI, Archives de Philosophie, tome 80/1, Janvier-mars 2017, p. 147-224.

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