Auteur : Yoen Qian-Laurent

MORIARTY, Michael, « Pascal’s Modernity », The Seventeenth Century, 2017https://doi.org/10.1080/0268117X.2017.1390493

L’A. se propose d’évaluer à quels titres une « modernité » de Pascal fait sens. Selon lui, la modernité de Pascal tient à la distinction radicale qu’il opère entre fait et valeur, tel que le révèle son traitement de l’instinct naturel : alors que les philosophes (stoïciens, épicuriens, saint Augustin, Jansénius, etc.) ont généralement admis comme principe constitutif de tout vivant l’attachement à sa propre existence et la crainte de sa disparition, la voix de Pascal paraît discordante sur ce sujet (cf. la lettre de Pascal à Florin et Gilberte Périer, 17 oct. 1651, OC II, 20) : l’aversion naturelle d’Adam pour la mort ne provenait pas d’un instinct biologique, relatif à sa nature animale, mais d’une inclination donnée par Dieu et fondée sur son amour pour Dieu (l’amour de Dieu aux deux sens du génitif) ; Adam souhaitait ne pas mourir pour continuer à vivre en Dieu et « parce que Dieu voulait qu’il vive ». Sur cette base, l’A. affirme qu’il n’y a pas pour Pascal « d’instinct de survie » compris comme » tendance intrinsèque » à notre nature biologique : notre désir de survivre, dans sa forme présente, est un appétit « non-naturel » (unnatural), au sens où nous n’avons pas été créés avec lui – l’instinct de survie n’en est pas un, à proprement parler, il est la conséquence de notre péché. Il ne faut pas s’étonner, dès lors, que Pascal rejette ce besoin vital sur le plan éthique, et refuse de le considérer comme « une base neutre sur laquelle nous pouvons bâtir des normes morales ». Pour souligner le rejet pascalien de la nature, l’A. met en évidence ce qui distingue cette perspective de l’aristotélisme, qui, « à l’inverse du néo-augustinisme », est un cadre de pensée toujours actuel – comme chez A. MacIntyre (Dependant Rational Animals, 1999) : fidèle à la présupposition aristotélicienne selon laquelle de la compréhension de la nature d’un être à la compréhension de ce qui est bien pour lui, la conséquence est bonne, l’« éthique des vertus » postule que le concept de « nature humaine » fait toujours sens, c’est-à-dire qu’il est possible d’en inférer des normes de conduite. On pourrait croire que la « modernité » de Pascal consiste à refuser cette thèse. Or ce n’est précisément pas ce que laissent entendre certaines Pensées (par ex., Lafuma 200) qui brouillent le lexique de la nature (« l’univers ») en y joignant des termes axiologiquement non-neutres (« noble »). – Force est de constater qu’in fine l’A. répond moins à cette difficulté qu’il ne la pose : « Des catégories comme noble et grand peuvent-elles être dérivées d’une analyse immanente et non-théologique de l’expérience humaine, comme l’argumentaire apologétique de Pascal semble l’exiger ? Comment peut-on réconcilier ceci avec une attitude en apparence sceptique à l’égard de la notion de nature humaine et de la possibilité d’identifier des valeurs de base, dans nos tendances et dans nos caractéristiques observables ? » Si l’insistance pascalienne sur la Révélation comme source exclusive de valeur est rejetée, existe-t-il d’autres options morales que l’utilitarisme hédoniste qui seul semble non-contradictoire avec la distinction entre fait et valeur ? La modernité est alors caractérisée, selon l’A., comme ce programme contradictoire qui reconnaît la distinction entre fait et valeur tout en refusant ou résistant contre l’utilitarisme hédoniste. Cette tension constitutive de la modernité en fonde le « malaise et l’insatisfaction » – et Pascal, comme tenant de cette double affirmation contradictoire, en est l’un des premiers et plus brillants hérauts. Resterait à élucider, de façon moins elliptique, le rapport entre modernité et critique de la nature, pour définir un concept moins flottant de « modernité ».

Yoen QIAN-LAURENT

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Pour citer cet article : Yoen QIAN-LAURENT, « MORIARTY, Michael, « Pascal’s Modernity », The Seventeenth Century, 2017 » in Bulletin cartésien XLVIII, Archives de Philosophie, tome 82/1, Janvier-mars 2019, p. 143-224.


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CAWS, Mary Ann, Pascal: Reason and Miracles, Reaktion Books, 2017, 200 p.

Connue outre-Atlantique comme spécialiste des avant-gardes du XXe siècle (en particulier le courant surréaliste), l’A. a publié plusieurs biographies sur des figures qui s’y rattachent (Proust, Picasso, Woolf). Cet ouvrage constitue sa première incursion dans le Grand siècle et hors de son domaine de recherche académique. Son but est à la fois ambitieux et modeste : ambitieux, car il s’agit d’évoquer « tout » Pascal en une centaine de pages agrémentées d’images, et modeste, puisque l’auteur introduit l’œuvre de Pascal auprès d’un public américain qui en est sans doute peu familier. D’où le double sentiment de frustration et de sympathie que peut éprouver le lecteur plus familier (et moins américain) de Pascal, devant les raccourcis empruntés par l’A. et son souci louable de « partager Pascal ». L’A. suit un parcours chronologique classique, dont nous dirons trois choses : (1) la source bibliographique principale de l’auteur semble être J. Attali (Blaise Pascal ou le génie français, Paris, 2000), dont le ton « telenovela », lorsqu’il s’agit de raconter la vie des Pascal, laisse dubitatif ; (2) l’accent est moins mis sur la pensée de Pascal que sur sa bizarrerie psychologique, d’où parfois un propos plus trivial que philosophique, littéraire ou théologique ; (3) quelques rapprochements sont faits entre Pascal et « la modernité », pour montrer le rôle de celui-là dans la constitution de celle-ci, cherchent à montrer « l’actualité de Pascal » (dans les sciences, l’ingénierie, les transports en commun, etc.), de façon trop éparpillée. – Notons avec regret que l’A. semble avoir beaucoup plus à dire sur la question de l’ordre chez Mallarmé et Pascal que ce qu’elle en laisse apercevoir dans l’ouvrage.

Yoen QIAN-LAURENT

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Pour citer cet article : Yoen QIAN-LAURENT, « CAWS, Mary Ann, Pascal: Reason and Miracles, Reaktion Books, 2017 » in Bulletin cartésien XLVIII, Archives de Philosophie, tome 82/1, Janvier-mars 2019, p. 143-224.


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