Bulletin de bibliographie spinoziste XXXIV (2012)
Revue critique des Ă©tudes spinozistes pour l’annĂ©e 2011
LIMINAIRES
I.- JournĂ©e d’Ă©tudes DEFPAR sur Spinoza – Jeudi 29 mars 2012, par Thomas MORVAN
II.- JournĂ©e sur Nature, Puissance et Droit, par Vicente HERNĂNDEZ
1. Instruments de travail
1.1. « Bulletin de bibliographie spinoziste » XXXIII, Archives de Philosophie, 74 (4), p. 699-745.
2. Textes et traductions
2.1 Baruch SPINOZA : Ătica, Tratado teolĂłgico-polĂtico, Tratado polĂtico. Estudio introductorio de Luciano Espinoza, Madrid, Gredos, CVII, 755 p.
La maison dâĂ©dition Gredos vient de faire paraĂźtre un volume contenant trois ouvrages majeurs de Spinoza, dĂ©jĂ publiĂ©s en espagnol, prĂ©cĂ©dĂ©s dâune Ă©tude signĂ©e par Luciano Espinosa. Il nây a pas de nouveautĂ©s en ce qui concerne les traductions : pour lâĂthique, la Ătica de Oscar Cohan (version Ă©tablie Ă partir de la troisiĂšme Ă©dition des Ćuvres de Spinoza par Van Vloten en 1914), pour le TraitĂ© thĂ©ologico-politique, la traduction dâEmilio Reus (Tratado teolĂłgico-polĂtico, realisĂ©e au XIXe siĂšcle Ă partir de lâeditio princeps) et finalement, pour le TraitĂ© politique, la traduction de Giannini (Tratado polĂtico) Ă partir de la version de A.G. Wernham en 1965. Il sâagit sans doute de versions classiques et aucun aspect des textes nâa Ă©tĂ© actualisĂ© philologiquement. Câest pourquoi le principal intĂ©rĂȘt de ce volume rĂ©side dans lâĂ©tude de Luciano Espinosa intitulĂ©e « Baruch de Spinoza, la razĂłn de la alegrĂa ». Au-delĂ de la prĂ©sentation des ouvrages, lâA. a brossĂ© un panorama mettant en Ă©vidence les moments dĂ©cisifs â selon lui â de la vie du philosophe ainsi que les traits principaux de sa pensĂ©e. Ainsi, la premiĂšre partie est consacrĂ©e Ă la vie du juif hollandais, prĂ©sentĂ© comme un modĂšle de savant en quĂȘte de la bĂ©atitude, un « homme-livre » qui nÂŽa pas cessĂ© dâapprendre (notamment de Van den Enden et dâautres chrĂ©tiens) tout au long de sa vie. LÂŽauteur se rĂ©fĂšre ici Ă K.O. Meinsma, H. MĂ©choulan, A. DomĂnguez et S. Nadler. Il introduit ensuite, sous forme de guide de lecture, Ă la pensĂ©e de Spinoza.âLes trois traits principaux en sont, dâabord une attitude intellectuelle caractĂ©risĂ©e par la lutte contre les prĂ©jugĂ©s aussi bien que par la rĂ©ponse positive donnĂ©e aux problĂšmes qui se posent, ensuite lâaxe thĂ©orique nature-homme-affects qui soutient toute lâarchitecture de lâĂthique, enfin, le but Ă©thico-politique. Il ressort de cette peinture lâimage dâun Spinoza homme courageux, philosophe solide, Ă©crivain trĂšs influent.
MarĂa Luisa de la CĂĄmara
2.2 The Vatican Manuscript of Spinozaâs Ethica, by Leen Spruit et Pina Totaro. Leiden/Boston, Brill, 318 p.
Niels Stensen, ou Nicolas StĂ©non, quitta son Danemark natal pour venir Ă©tudier la mĂ©decine Ă Amsterdam.âIl y frĂ©quenta le cercle des amis de Spinoza, lequel venait assister Ă ses dissections dâanimaux. En 1667 ce luthĂ©rien part en Italie oĂč il se convertit au catholicisme et devient une figure de la contre-rĂ©forme, adressant Ă son ancien ami lors de la parution du TraitĂ© thĂ©ologico-politique une lettre de remontrance (rĂ©cemment traduite dans lâexcellente Ă©dition, par Maxime RovĂšre, de la correspondance en Garnier-Flammarion). Est-ce Ă cet anatomiste rattrapĂ© par la superstition que Spinoza songe lorsquâil Ă©voque, dans lâAppendice de lâĂthique I, ceux qui, frappĂ©s de stupeur devant la structure du corps humain, lâattribuent non Ă des causes naturelles et mĂ©caniques, mais Ă un art divin ou surnaturel ? Toujours est-il que sa lettre, ainsi que sa virulente dĂ©nonciation ici reproduite de lâĂthique, offrent dâassez bons spĂ©cimens de reductio ad ignorantiam. En 1677, Ă Rome, Stensen reçoit un autre ami de Spinoza, trĂšs probablement Tschirnhaus, qui lui remet un exemplaire manuscrit de lâĂthique. Par contrition â lâĂ©vĂȘque Stensen se faisait fort de convertir les protestants â ou au contraire zĂšle spinoziste ? Ou encore, pour que Stensen, en partance pour Hanovre, le transmĂźt Ă Leibniz ? Quoi quâil en soit, le prĂ©lat sâempresse de porter le brĂ»lant document auprĂšs du Saint Office (lâactuelle CongrĂ©gation pour la doctrine de la foi) oĂč le manuscrit, mis Ă lâindex sur son instigation, demeure jusquâen 1922, date Ă laquelle il est transfĂ©rĂ© Ă la bibliothĂšque apostolique du Vatican.
Ce codex Vat. Lat. 12838 constitue ainsi lâunique manuscrit qui ait survĂ©cu de lâĂthique.âIl nâest pas de la plume de Spinoza mais copiĂ© par Pieter van Gent, qui a transcrit dâautres Ćuvres du philosophe et dont on a pu identifier la graphie. Leen Spruit, qui lâa dĂ©couvert en 2010, et Pina Totaro, qui avait pressenti cette dĂ©couverte, ont Ă©ditĂ© le texte, le comparant Ă lâĂ©dition des Opera posthuma, qui constituait jusquâĂ prĂ©sent lâunique source â la comparaison avec la traduction hollandaise des Nagelate schriften reste Ă faire. Tschirnhaus a quittĂ© Amsterdam en 1675. Le manuscrit est donc antĂ©rieur au texte qui fut publiĂ© en 1678, aprĂšs la mort de Spinoza. Il est amusant dâobserver que Stensen fut aussi gĂ©ologue, le premier Ă formuler le principe de la superposition des couches sĂ©dimentaires â et comme lâobservent les Ă©diteurs, câest Ă son examen inquisitorial que nous devons la conservation du manuscrit. Que nous apprend cette version primitive ? Dâabord que le texte paru en 1678 a Ă©tĂ© soigneusement Ă©ditĂ©, le latin normalisĂ©, sans quâon puisse savoir si et dans quelle mesure Spinoza lui-mĂȘme a pris part Ă ce travail. Ensuite, elle confirme pour lâessentiel les conclusions des philologues rĂ©cents : abstraction faite de variantes de pure forme, la version copiĂ©e par van Gent est plus proche de la version latine des Opera posthuma que de la traduction hollandaise contemporaine, dont les modifications et surtout les ajouts, parfois intĂ©grĂ©s dans les Ă©ditions et traductions modernes, sont Ă mettre sur le compte du traducteur et non dâun texte original perdu. Ainsi, concernant le passage dĂ©battu de III.30 scolie, la version vaticane confirme le texte latin : la gloire, ainsi que lâacquiescentia in se ipso, sont bien ici dĂ©finies comme des joies accompagnĂ©es de cause extĂ©rieure et non pas intĂ©rieure comme lâindique la version hollandaise. En revanche, la version vaticane ajoute, dans la dĂ©finition du dĂ©sir qui ouvre lâappendice de la troisiĂšme partie, aprĂšs les « idĂ©es innĂ©es », « sive adventitia » omis par les OP mais prĂ©sent dans les NS. Cela dit, les variantes qui invitent Ă une discussion doctrinale sont en trĂšs petit nombre : les Ă©diteurs en recensent une petite dizaine (p. 46-47). Ă deux reprises, la version vaticane fait rĂ©fĂ©rence Ă la quatriĂšme partie, au lieu de la cinquiĂšme, ce qui pourrait indiquer quâĂ un certain stade de la rĂ©daction, lâĂthique nâa comptĂ© que quatre parties. La substitution, en II.16.cor1, de corpus Ă mentem (de sorte que ce serait le corps, et non lâĂąme, qui perçoit les autres corps avec le sien) pourrait inviter selon eux Ă reconsidĂ©rer la conception spinoziste de lâesprit. Cela ressemble pourtant Ă une coquille, de mĂȘme quâen III.47 (et non III.4 comme indiquĂ© par erreur p. 47) la substitution de modo Ă malo. En fin de compte le principal enseignement de cette Ăthique vaticane tient sans doute Ă la multitude de mini-variantes (dont le relevĂ© occupe tout de mĂȘme une quinzaine de pages), insignifiantes pour la plupart (« sometimes surprising, though not very substantial changes »), mais qui nous invitent Ă ne pas sacraliser la lettre du texte.
Ariel Suhami
2.3 Pina TOTARO : « Un manoscritto vaticano dellâEthica di Spinoza », Giornale critico della filosofia italiana, 90 (1), series 7, vol. 7, p. 27-41.
3. Recueils collectifs
3.1 FrĂ©dĂ©ric MANZINI (dir.) : Spinoza et ses scolastiques, Paris, Presses de lâUniversitĂ© Paris-Sorbonne, 191 p.
Ce travail se consacre Ă lâĂ©tude des rapports entre Spinoza et la scolastique, en renouant avec des travaux antĂ©rieurs de J. Freudenthal ou de H. Wolfson. Il sâagit toujours, pour mieux (re) lire Spinoza, de se dĂ©faire dâun certain nombre de prĂ©jugĂ©s en ce domaine. Primo, la modernitĂ© de Spinoza ne doit plus ĂȘtre pensĂ©e comme Ă©tant en rupture totale avec la scolastique, qui sâen trouverait relĂ©guĂ©e dans un passĂ© entiĂšrement rĂ©volu. Pas davantage le spinozisme ne doit-il ĂȘtre rĂ©duit Ă une philosophie close sur elle-mĂȘme, rendant par lĂ -mĂȘme inutile toute confrontation entre Spinoza et dâautres philosophes. Secundo, la scolastique doit ĂȘtre apprĂ©hendĂ©e dans sa diversitĂ© Ă partir des diffĂ©rents courants qui la traversent : (1) la scolastique espagnole dite baroque de SuĂĄrez, (2) la scolastique « par excellence » de saint Thomas dâAquin ou de Duns Scot, (3) la scolastique juive de LĂ©on LâHĂ©breu ou de MaĂŻmonide, (4) la scolastique arabe dâAverroĂšs, (5) la scolastique de la Renaissance italienne de P. Pomponazzi.
Sans jamais forcer ce rapprochement, les auteurs de lâouvrage cherchent Ă cerner les diffĂ©rents aspects â souvent mĂ©connus ou inaperçus â de ces relations entre Spinoza et certains scolastiques. Rien alors qui permette Ă ce sujet de dĂ©gager des thĂšses ou un discours univoques.âCertaines orientations communes peuvent nĂ©anmoins ĂȘtre circonscrites, compte tenu dâabord des rapports entre la philosophie et la thĂ©ologie, ensuite de la maniĂšre dont Spinoza se situe dans ses Ă©crits face Ă cette tradition, assumant Ă lâoccasion des concepts ou des problĂšmes qui en proviennent.
Certains commentateurs repĂšrent dans lâĆuvre de Spinoza les traces nettes de cette influence, sans quâil faille toujours Ă leurs yeux en exagĂ©rer la portĂ©e. LĂ , le travail ou la tĂąche du chercheur consiste prĂ©cisĂ©ment Ă Ă©valuer lâĂ©tendue et la profondeur de ce genre dâinfluences. H. Krop prĂ©cise notamment, Ă propos de la reprise par Spinoza des termes scolastiques de in suo genere et de causa secundum fieri, que ses relations avec la scolastique ne sont pas sans ambivalence : si ces emprunts terminologiques lui servent Ă donner plus de prĂ©cision et de clartĂ© Ă sa pensĂ©e, câest aussi pour contester cette tradition. E. Scribano montre dâailleurs que la scolastique est un cadre qui lui est nĂ©cessaire pour contrer des thĂšses scolastiques, comme celle que dĂ©fend B. Pereira au sujet de lâĂ©ternitĂ© du monde. L. Renault montre que le modĂšle du fils de Dieu de Spinoza (paradigme scolastique et chrĂ©tien) est fidĂšlement repris et pensĂ© â si ce nâest que Spinoza y a recours, non pour faire sienne lâorthodoxie chrĂ©tienne, mais Ă la fois pour ouvrir lâĂ©ternitĂ© aux choses singuliĂšres (dans le plan dâune causalitĂ© immanente) et pour penser la substance non plus comme un substrat mais comme une puissance active et immanente.
Dâautres auteurs sâattachent Ă Ă©tablir que lâĂ©laboration ou lâintelligence des thĂšses de Spinoza implique la prise en compte de cet hĂ©ritage. Pour I. Agostini, le refus de Di Vona â de voir dans le spinozisme un panthĂ©isme â implique la doctrine de lâanalogie, notamment celle de Clauberg â comme en tĂ©moigne lâanalogie de proportion que le spinozisme Ă©tablit entre perfection et rĂ©alitĂ©. Pour F. Manzini, la dĂ©finition scotiste du concept dâintuition â dont le sens est voisin de lâintuition chez Spinoza â est un dĂ©tour utile, voire nĂ©cessaire, pour bien comprendre les caractĂ©ristiques du troisiĂšme genre de connaissance. Tout en rappelant que ces relations ont dĂ©jĂ Ă©tĂ© Ă©tablies par des penseurs allemands (comme C. Wolff), J. Park Ă©tablit que la critique du medium dans les PensĂ©es mĂ©taphysiques joue chez Spinoza un rĂŽle dans lâontologie physique ainsi que dans lâĂ©pistĂ©mologie des modes de penser spĂ©cifiquement humains.
Dâautres sâattachent Ă montrer quâil y a entre Spinoza et certains scolastiques un horizon problĂ©matique ou des jugements communs. M. Savini observe que Spinoza et A. Heereboord pensent lâun et lâautre le concept dâens reale dans le cadre dâune mĂ©taphysique gĂ©nĂ©rale : Spinoza laissant ensuite Ă Heereboord sa conception du medium pour penser autrement la rĂ©alitĂ© des modes â les faisant dĂ©pendre dâune relation causale avec la substance divine et les pensant sub specie aeternitatis. Pour T. Verbeek, la conception de la science de Spinoza serait en accord avec celle des Anciens (connaĂźtre, câest progresser de la cause aux effets).âMais cela lâaurait en mĂȘme temps empĂȘchĂ© de bien comprendre la physique de son temps. Pour Y. Y. Melamed, Spinoza partage des vues communes avec MaĂŻmonide ; sa conception du TĂ©tragramme implique Ă©galement dâidentifier lâessence de Dieu Ă son existence.
En somme, cette confrontation nâest pas rĂ©duite Ă des aspects rĂ©siduels ou ponctuels de la philosophie de Spinoza. Certains points importants du spinozisme nĂ©cessitent la prise en compte de cette tradition, avec laquelle il a eu des rapports diversifiĂ©s â marquĂ©s parfois par la contradiction. De quoi rappeler que penser en philosophie exige de se garder du prĂ©jugĂ© et de ne pas cultiver des attitudes de rejet ou dâopposition systĂ©matiques. Penser donc les relations entre Spinoza et les scolastiques est une façon de rappeler Ă la modernitĂ© sa dette vis-Ă -vis de cette pĂ©riode de lâhistoire de la philosophie.
Myriam Morvan
3.2 Wiep VAN BUNGE, Henri KROP, Piet STEENBAKERS (eds) : The Continuum Companion to Spinoza, London, Continuum international publishing group, 380Â p.
3.3 Dimitris VARDOULAKIS (dir.) : Spinoza Now, Minneapolis / London, University of Minnesota Press, xxviii-376 p.
Cet ouvrage interroge le prĂ©sent de la pensĂ©e spinoziste Ă travers quatorze contributions de chercheurs en philosophie, thĂ©orie de lâart, Ă©tudes littĂ©raires et sciences sociales. Parmi les contributeurs on compte Alain Badiou, Warren Montag et Antonio Negri.
La catĂ©gorie du « prĂ©sent » ou du « maintenant » (Spinoza now) offre un double prisme dâanalyse des enjeux inhĂ©rents Ă la philosophie de Spinoza, enjeux associĂ©s aux concepts de puissance, dâimmanence, de conatus, de connexion causale infinie. Cette approche dâun Spinoza contemporain couvre un large spectre thĂ©orique, de lâontologie Ă la politique, lâĂ©thique et lâesthĂ©tique.âElle se dĂ©cline en quatre moments : I. « StratĂ©gies de lecture de Spinoza », II. « Politique, thĂ©ologie et InterprĂ©tation », III. « Spinoza et les arts », IV. « Rencontres Ă propos de la vie et de la mort ».
Tout dâabord, il sâagit de rĂ©interroger la fonction cruciale de la catĂ©gorie du « maintenant » dans la pensĂ©e mĂȘme de Spinoza, dans la mesure oĂč celle-ci peut sâentendre comme une philosophie de lâaffirmation, accordant aux concepts dâaffect et de dĂ©sir une fonction nodale, en particulier dans lâĂ©laboration conjointe dâune ontologie et dâune Ă©thique. Mais il sâagit Ă©galement â et dans le mĂȘme mouvement â de reprendre Ă nouveaux frais la question de la rĂ©ception de la philosophie spinoziste dans la pensĂ©e contemporaine, telle quâelle fut engagĂ©e Ă partir de la seconde moitiĂ© du XXe siĂšcle, en particulier (mais pas seulement) dans la philosophie française des annĂ©es soixante et soixante-dix ; et plus largement, pourrait-on dire, dans le champ dâune pensĂ©e marxiste soucieuse de rompre avec le paradigme de la dialectique hĂ©gĂ©lienne. Lâon connaĂźt en effet lâimportance de la rĂ©fĂ©rence Ă Spinoza chez des auteurs aussi diffĂ©rents que Louis Althusser, Antonio Negri ou Gilles Deleuze.
Cette rĂ©fĂ©rence spinoziste, du reste, demeure cruciale, comme le rĂ©vĂšle la reprise du concept de multitude dans la thĂ©orie, philosophique et politique, de « lâempire » dĂ©veloppĂ©e rĂ©cemment par Negri et Hardt. Câest dâailleurs lâĂ©troite connexion du philosophique et du politique, autrement dit la singularitĂ© dâune ontologie systĂ©matique aux consĂ©quences immĂ©diatement politiques et Ă©thiques, qui fait la remarquable contemporanĂ©itĂ© de la pensĂ©e spinoziste, dont cet ouvrage collectif sâemploie Ă explorer les ramifications toujours vivantes. Lâon songe ainsi Ă lâarticle de Cesare Casarino (« Marx Before Spinoza : Notes toward an Investigation »), qui renouvelle le projet althussĂ©rien dâun Ă©clairage rĂ©ciproque des philosophies de Marx et de Spinoza, en prenant comme objet dâĂ©tude le concept contemporain de globalisation. Cette rĂ©activation de la lecture althussĂ©rienne de la pensĂ©e de Spinoza sâentend encore dans lâarticle de Warren Montag (« Interjecting Empty Spaces : Imagination and Interpretation in Spinozaâs Tractatus Theologico-Politicus ») : il mobilise le concept de « lecture symptomale » pour la comprĂ©hension de lâinterprĂ©tation spinoziste de lâĂcriture. Et peut-ĂȘtre la leçon dâAlthusser rĂ©sonne-t-elle encore dans lâarticle dâAlain Badiou (« What is a Proof in Spinozaâs Ethics ? »), consacrĂ© au statut de la preuve et de la dĂ©monstration dans lâĂthique : lâordre gĂ©omĂ©trique, loin de constituer un mode de prĂ©sentation contingent, manifeste au contraire la centralitĂ© de la question de la vĂ©ritĂ© et dâune mathĂ©matique de lâĂȘtre, contre toute lecture vitaliste ou « nietzschĂ©enne » du spinozisme.
On notera, enfin, lâoriginalitĂ© des rapprochements opĂ©rĂ©s entre la pensĂ©e spinoziste et la thĂ©orie de lâart, rapprochements rarement tentĂ©s jusquâĂ prĂ©sent et nĂ©anmoins fĂ©conds. Plusieurs articles mobilisent ainsi la critique spinoziste du reprĂ©sentationalisme classique, et la distinction cruciale du concept (idĂ©e) et de lâimage, pour mettre en relief la spĂ©cificitĂ© de lâart post-abstrait des annĂ©es 1960. De façon gĂ©nĂ©rale, lâ« anomalie » du spinozisme, immĂ©diatement perceptible dans lâhistoire des rĂ©ceptions contrastĂ©es voire antagoniques du systĂšme de lâĂthique â encore sensible dans les lectures contemporaines trĂšs diffĂ©rentes quâen proposent les auteurs « analytiques » et « continentaux » â, manifeste lâactualitĂ© aigĂŒe dâune pensĂ©e dans laquelle la catĂ©gorie du prĂ©sent nâest pas disjointe de celle de lâĂ©ternitĂ©.
Pascale Gillot
4. Vie, sources, milieu culturel
4.1. Adrian KOERBAGH : A Light Shining in Dark Places, edited and translated by Michiel Wielema, with an introduction by Wiep van Bunge, Leiden-Boston, Brill, 508 p.
Een ligt schijnende in duystere plaatsen est lâouvrage qui a conduit Adrian Koerbagh en prison, oĂč il mourra en 1669 sans avoir rĂ©ussi Ă le publier. AprĂšs lâĂ©dition de 1974 (Eerste critische uitgave door Hubert Vandenbossche, Brussel, Vlaamsche vereniging voor wijsbegeerte), voici maintenant lâĂ©dition de Michiel Wielema dans la collection « Brillâs texts and sources in intellectual history ». Les frĂšres Koerbagh, Adrian en particulier, sont connus parmi les spinozistes grĂące aux Ă©tudes de Meisma sur le cercle de Spinoza. En gĂ©nĂ©ral, on considĂšre quâAdrian aurait exprimĂ© de façon peut-ĂȘtre trop forte, et sans les nuances philosophiques de Spinoza, plusieurs thĂšses quâil aurait apprises du philosophe. LâintĂ©rĂȘt Ă accorder Ă cette figure mineure se rĂ©duirait donc Ă son utilitĂ© pour saisir la diffusion du spinozisme vers la fin des annĂ©es 1660.
La chose la plus importante que nous apprend la lecture de lâouvrage est la nĂ©cessitĂ© de renoncer Ă une vision simpliste du rapport entre Koerbagh et Spinoza. Comme le montre trĂšs bien lâintroduction historique de Wiep van Bunge, sâil y a une relation entre les deux, on ne peut pas la rĂ©duire Ă une simple divulgation quâAdrian aurait faite de quelques principes du spinozisme. A light shining se rĂ©vĂšle ĂȘtre en effet un ouvrage assez original, et assez originel, nullement rĂ©ductible Ă une anticipation du TTP. La table des matiĂšres le montre de façon claire. Koerbagh prend en considĂ©ration les concepts fondamentaux de la religion : Dieu, la TrinitĂ©, la nature de JĂ©sus, le Saint Esprit, la nature de la croyance religieuse, le statut de la Bible, lâhĂ©rĂ©sie, le Paradis, lâEnfer, les intermĂ©diaires entre Dieu et les hommes, les diables, les spectres, et donc les miracles. Son approche est plutĂŽt rationaliste, en ce quâil vise Ă rĂ©futer toute forme de superstition et tout ce qui semble contraire Ă la raison naturelle â comme la croyance dans la TrinitĂ© ou aux diables. Pour ce faire, il renvoie au sens littĂ©ral des mots, en suivant plutĂŽt son prĂ©cĂ©dent ouvrage â Een Bloemhof, sorte de dictionnaire des concept thĂ©ologico-politiques. Il ne propose pas une thĂ©orie gĂ©nĂ©rale de lâinterprĂ©tation de lâĂcriture, ni une discussion ciblĂ©e sur le rapport entre religion et politique. De plus, par-delĂ la dĂ©claration initiale de son monisme â dâaprĂšs lequel Dieu serait le seul et unique ĂȘtre infini dont tout chose serait une modification â, il suit lâapproche de Meyer plutĂŽt que celle de Spinoza, quand il affirme quâil ne peut y avoir dâopposition entre la vĂ©ritĂ© de la lumiĂšre naturelle et la parole de lâĂcriture.
En ce sens, lâouvrage tĂ©moigne de la diffusion de la pensĂ©e socinienne dans le milieu dans lequel Spinoza lui-mĂȘme sâinscrivait, plutĂŽt que dâune diffusion prĂ©coce et naĂŻve de thĂšses spinozistes. En ce sens, comme le reconnaĂźt trĂšs bien lâĂ©diteur et traducteur de lâouvrage, « cette Ă©dition ne veut pas ĂȘtre la fin mais plutĂŽt le commencement de prochaines recherches sur Koerbagh. Beaucoup de questions demandent encore Ă ĂȘtre posĂ©es, comme, par exemple, celles de la dĂ©pendance rĂ©elle de Koerbagh Ă lâĂ©gard des idĂ©es hobbesiennes et spinoziennes, de sa relation avec les positions de Lodewijk Meyer et des Sociniens, et de ses sources intellectuelles en gĂ©nĂ©ral » (p. X). Câest pourquoi A light Shining in Dark Places nâest pas rĂ©ductible Ă une forma inferior de spinozisme. Au contraire, elle pourrait permettre aux spinozistes de mieux comprendre Ă la fois le milieu intellectuel dans lequel opĂ©rait Spinoza et les raisons de son originalitĂ©.Andrea Sangiacomo
4.2. Lourdes RENSOLI : La polémica sobre la Kabbalah y Spinoza : Moses Germanus y Leibniz, Granada, ed. Comares, col. Nova Leibniz, 2, Granada, 118 p.
Ce livre est une remarquable prĂ©sentation du contexte kabbalistique et philo-sĂ©mitique qui a entourĂ© les derniĂšres annĂ©es de la vie de Leibniz. Lourdes Rensoli connaĂźt bien les sources et la littĂ©rature de la tradition juive, quâelle a Ă©tudiĂ©es dans dâautres contributions. Dans lâintroduction, elle prĂ©sente une histoire gĂ©nĂ©rale des diverses Kabbales et montre la complexitĂ© du panorama philosophique et religieux dans lequel ce courant Ă pris forme Ă la fin du XVIIe siĂšcle. Les chapitres I et II abordent la vie de Johann Peter Spaeth. Celui-ci naĂźt Ă Vienne (1630/1640 ?) au sein dâune famille catholique. Pris dâangoisse, il passe par diverses sectes chrĂ©tiennes jusquâĂ aboutir au judaĂŻsme militant, au point dâadopter le nom de « Moses Germanus ». Le chapitre III rapporte les dĂ©bats entre Moses Germanus et Georg Wachter Ă Amsterdam (1696-1700) autour dâune Ă©dition du livre <i>La Cabala Denudata</i>, publiĂ© Ă Sulzbach (1677-1684) par Christian Knorr von Rosenroth avec la collaboration de F. M. van Helmont et, peut-ĂȘtre, de Moses Germanus lui mĂȘme. En 1699 Georg Wachter fait paraĂźtre un rĂ©sumĂ© de ces dĂ©bats, « Der Spinozismus in Judentumb », oĂč il blĂąme Spinoza aussi bien que la Kabbalah. En 1706, il revient sur les thĂšses de son livre par une rĂ©tractation des insultes prĂ©cĂ©dentes pour dĂ©fendre finalement et le spinozisme et la nouvelle Kabbalah dans un livre intitulĂ© <i>Elucidarius Cabalisticus</i>. Bien quâil nÂŽait pas fait la connaissance de Moses Germanus, Leibniz a rĂ©digĂ© les « Animadversiones in Wachterii âElucidarius cabalisticusâ » (1709), revenant Ă son tour sur les critiques que celui-ci avait faites Ă Spinoza.
Lâouvrage se termine par une bibliographie trĂšs soignĂ©e. MalgrĂ© son titre, il nâa pour objet ni la philosophie de Spinoza ni la critique de Leibniz, mais la polĂ©mique Wachter- Spaeth et le contexte dans lequel elle sâinscrit.Bernardino Orio
5. Etudes du systĂšme ou de parties du systĂšme
5.1. Lilli ALANEN : « Spinoza on the human mind », Midwest studies in philosophy, 35, p. 4-25.
5.2. John CARRIERO : « Conatus and perfection in Spinoza », Midwest studies in philosophy, 35, p. 69-92.
5.3. Ăric DELASSUS : De lâĂthique de Spinoza Ă lâĂ©thique mĂ©dicale, prĂ©face de Jacqueline LagrĂ©e, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, coll. « Philosophica », 339 p.
LâĂ©thique de Spinoza peut aider, et grandement, Ă la constitution dâune Ă©thique mĂ©dicale, ou du moins Ă la rĂ©flexion que mĂšnent les soignants sur leur pratique auprĂšs des malades. Telle est la conviction dâĂric Delassus dans cet ouvrage tirĂ© non seulement dâune thĂšse dirigĂ©e par Jacqueline LagrĂ©e (auteur, rappelons-le, de Le mĂ©decin, le malade et le philosophe, Bayard, 2002), mais aussi de sa propre expĂ©rience de philosophe engagĂ©, Ă lâhĂŽpital de Bourges, dans un comitĂ© dâĂ©thique et de formation de personnels soignants (mĂ©decins et infirmiers). On savait Spinoza utile Ă des psychomotriciens (voir le travail par exemple de Bernard Meurin), prĂ©cieux pour des biologistes et neurobiologistes (voir les ouvrages dâAntonio Damasio et de Henri Atlan, ce dernier Ă©tant souvent citĂ© par E. Delassus), fertile encore dans la recherche en sciences sociales (citons bien sĂ»r le nom de FrĂ©dĂ©ric Lordon). DĂ©sormais, dans la toile spinoziste, nous pourrons tirer le fil de lâĂ©thique mĂ©dicale, grĂące au travail entrepris par Ă. Delassus.
Sans jamais faire de la maladie une quelconque positivitĂ© en soi, riche dâun sens quâil sâagirait de dĂ©couvrir, lâA. montre en quoi la conception spinoziste de lâhomme peut ĂȘtre source dâune Ă©thique mĂ©dicale : une Ă©thique en lutte contre lâaffectivitĂ© triste qui ne manquera pas dâaccompagner la maladie (en lutte donc contre les conduites superstitieuses, les sentiments de culpabilitĂ© ou de dĂ©sespoir, la recherche de consolationâŠ) ; une Ă©thique fondĂ©e non sur la pitiĂ© (lâA. distingue en ce sens la bienveillance, nĂ©e de la commisĂ©ration, de la bienfaisance, affect qui peut ĂȘtre rationnel), mais sur le dĂ©sir dâaccroĂźtre la puissance et la rationalitĂ© du malade ; une Ă©thique qui nâĂ©lude aucune des questions Ă©pineuses auxquelles se trouvent confrontĂ©s les soignants : faut-il parfois mentir au malade ? Comment restaurer son autonomie ? Quelle attitude adopter devant sa peur de la mort, son refus dâĂȘtre soignĂ©, voire sa demande de mourir ?
On est souvent touchĂ© par la sensibilitĂ© et le tact dont fait preuve Ăric Delassus en travaillant ces problĂšmes, et on ne doute pas que Spinoza puisse authentiquement lâaccompagner dans ses interventions auprĂšs des Ă©quipes de soignants. Et on saura grĂ© Ă lâauteur de confronter la thĂ©orie spinoziste Ă des problĂšmes dâĂ©thique concrĂšte (ce qui se fait rarement, il faut lâavouer, surtout dans une thĂšse !), et ainsi dâinquiĂ©ter avec justesse la pensĂ©e du lecteur.
Mais on doit reconnaĂźtre que les conclusions de lâouvrage ne sont pas toutes convaincantes â ou du moins sont parfois discutables.
On peut pour commencer se demander Ă qui sâadresse au juste cette Ă©thique mĂ©dicale spinoziste : sâil sâagit bien dâune Ă©thique Ă lâusage des soignants, en tant quâils ont affaire Ă des malades, pourquoi alors ne pas proposer aussi une Ă©thique pour les malades eux-mĂȘmes, en tant quâils ont affaire Ă des personnes soucieuses de les soigner ? Si soigner pose de vĂ©ritables problĂšmes Ă©thiques, il nâest pas certain quâĂȘtre soignĂ© soit chose plus aisĂ©e. On peut mĂȘme se dire que, dans la mesure oĂč lâĂ©thique spinoziste entend montrer comment on peut se soigner soi-mĂȘme, lâessentiel serait donc dâexpliquer comment les mĂ©decins et les malades peuvent se rĂ©former eux-mĂȘmes, câest-Ă -dire prendre en charge les maladies â affectives â qui empoisonnent Ă la fois le corps mĂ©dical et le corps des malades. Soyons juste : lâA. envisage bel et bien ces problĂšmes, et il ne se place pas toujours du cĂŽtĂ© des soignants pour le faire. Mais mĂȘme si lâun des leitmotiv de son ouvrage est de penser lâautonomie, ou mieux : le devenir autonome des malades, on a lâimpression dâĂȘtre mis en face dâune situation dĂ©sĂ©quilibrĂ©e, oĂč le plus souvent le soignant est puissant et le malade impuissant, et oĂč lâenjeu Ă©thique de la relation thĂ©rapeutique est seulement de savoir comment le puissant peut restaurer la puissance de lâimpuissant. Comprenons bien : lâĂ©thique mĂ©dicale proposĂ©e par lâA. place vĂ©ritablement le malade au centre de ses prĂ©occupations. Or justement, celui-ci est apprĂ©hendĂ© trop souvent de lâextĂ©rieur, comme sâil Ă©tait plus objet que sujet de cette Ă©thique. Il eĂ»t Ă©tĂ© sans doute intĂ©ressant de renverser les rĂŽles et de montrer davantage dans quelle mesure le malade, par ses propres forces, peut apprendre Ă ĂȘtre soignĂ©, et mĂȘme peut enseigner au soignant Ă le soigner.
Pour ce faire, il aurait peut-ĂȘtre fallu distinguer la dimension affective et la dimension organique du corps malade. LâĂthique, on le sait, ne sâintĂ©resse pas spĂ©cialement Ă la physiologie du corps humain, mais essentiellement aux affects qui nous traversent, corps et Ăąme : il sâagit de remĂ©dier Ă des pathologies affectives. Câest pourquoi, Ă la trĂšs intĂ©ressante question que pose lâA. de savoir si lâidĂ©e dâun corps malade est elle-mĂȘme malade, nous ne croyons pas pouvoir rĂ©pondre comme lui : « parce quâelle [la philosophie de Spinoza] pense lâesprit comme âidĂ©e du corpsâ et quâelle rend impossible tout interaction de lâun sur lâautre, elle permet de penser une santĂ© de lâesprit qui ne soit pas dĂ©pendante de celle du corps » (p. 30). Il nous paraĂźt ici indispensable de distinguer lâidĂ©e du corps en tant quâelle pense sa maladie (en tant quâelle en sent la douleur et se la reprĂ©sente), et lâidĂ©e du corps en tant quâelle travaille sur les affects liĂ©s Ă cette maladie : non quâil y ait plusieurs idĂ©es du corps, mais parce que lâesprit peut Ă la fois ĂȘtre triste (et malade) de la maladie de son corps (qui sera toujours maladie indissociablement psycho-physique dans une perspective spinoziste) ; et en mĂȘme temps combatif, rationnel et apte Ă conquĂ©rir sa bĂ©atitude au milieu de sa maladie : dâailleurs, la bĂ©atitude Ă©tant jouissance de sa propre perfection (en tant quâelle est comprise comme modalitĂ© de la perfection divine), on peut mĂȘme envisager la possibilitĂ© de conquĂ©rir sa bĂ©atitude dans lâimpuissance dâune maladie, puisque pour ĂȘtre malade il faut bien ĂȘtre encore â et donc ĂȘtre dotĂ© encore de perfection.
Ăvoquons pour terminer quelques-unes de nos derniĂšres interrogations : câest avec un vif intĂ©rĂȘt que nous avons suivi, tout au long de lâouvrage, le rapprochement quâopĂšre lâauteur entre Spinoza et RicĆur â notamment autour de la question du « rĂ©cit de soi » (imaginatif ou rationnel), Ă©lĂ©ment crucial du devenir autonome du malade, et sans doute envisageable dâun point de vue spinoziste (Ă lâaune notamment du prologue du TIE ou de lâhermĂ©neutique dĂ©ployĂ©e dans le TTP). En revanche, la rĂ©habilitation, via la philosophie de Spinoza, des notions de « responsabilitĂ© », de « dignitĂ© » et de « personne » humaines laisse un peu songeur : ces notions ne sont-elles pas des idĂ©es de lâimagination, peut-ĂȘtre indispensables Ă une morale sociale, mais certainement trĂšs Ă©loignĂ©es dâune Ă©thique spinoziste ? Nâest-ce pas dĂšs lors y rĂ©introduire le libre arbitre (nĂ©cessaire, quâon le veuille ou non, Ă lâidĂ©e de personne entendue comme sujet dâimputation, morale ou juridique), ou la diffĂ©rence de nature entre homme et animal (dignitĂ© de lâun plus que de lâautre), ou encore la puissance comme potentialitĂ© (le bĂ©bĂ© compris comme personne rationnelle potentielle) ? Nâest-ce pas doucement polir la radicalitĂ© de lâĂ©thique de Spinoza ? LâĂ©thique mĂ©dicale spinoziste que propose lâA. paraĂźt du coup moralement trop correcte.
Elle ne lâest pas forcĂ©ment dans les derniĂšres pages du livre, oĂč lâA. prend fermement parti sur un sujet aujourdâhui controversĂ© : lâeuthanasie. En substance, E. Delassus soutient quâon ne saurait se prĂ©valoir de Spinoza pour dĂ©fendre le droit de mourir, ou dâĂȘtre assistĂ© dans son suicide ; et quâau contraire, la philosophie de Spinoza Ă©tant une philosophie de la vie, tout entiĂšre tournĂ©e vers la persĂ©vĂ©rance dans lâĂȘtre, une Ă©thique mĂ©dicale dâinspiration spinoziste doit tout faire pour promouvoir les soins palliatifs (quand bien mĂȘme ils pourraient hĂąter la fin de vie), et rejeter toute demande dâeuthanasie. La position de lâA. est claire et nette â et nous nâavons quant Ă nous pas de position arrĂȘtĂ©e sur la question. Cependant, il nous paraĂźt difficile de concilier, comme le fait lâA., le rejet absolu du paternalisme dans la relation du soignant Ă lâĂ©gard du soignĂ© et le refus dâentendre la parole, rĂ©itĂ©rĂ©e, dâun malade dĂ©sireux quâon lâaide Ă mourir. Une telle demande, nous dit lâauteur, ne peut venir dâun homme rationnel, elle ne saurait exprimer que de la dĂ©tresse : voilĂ encore une maniĂšre de reconduire la hiĂ©rarchie entre le clairvoyant (le soignant) et lâaliĂ©nĂ© (le malade), par laquelle lâun saurait mieux que lâautre ce que celui-ci dĂ©sire en vĂ©ritĂ©, et donc comment faire son bien. Pas sĂ»r que la lettre, et lâesprit, de lâĂ©thique de Spinoza puissent sây retrouver.
Pascal Sévérac
5.4. Francesco DE CAROLIS : « Dalla dispersione alla coscienza razionale : immaginazione, superstizione e filosofia nel pensiero di Spinoza », Atti Accademia Pontaniana, Napoli, N.S., Vol. LX, p. 175-206.
5.5. Piero DI VONA : Uno Spinoza diverso. Lâethica di Spinoza e dei suoi amici, Brescia, Morcelliana, 111 p.
5.6. Steven FRANKEL : « Determined to be free : the meaning of freedom in Spinozaâs Theologico-political treatise », Review of politics, 73 (1), p. 55-76.
5.7. Vicente HERNANDEZ : Ătica de la inmanencia. El factor Spinoza, La Laguna, Publicaciones de la Universidad de la Laguna, 159 p.
A la lumiĂšre de lâĂthique de Spinoza, câest-Ă -dire dans le cadre dâune ontologie immanentiste associĂ©e Ă lâexistence humaine rĂ©elle, cet ouvrage propose une lecture renouvelĂ©e de bon nombre de questions posĂ©es par lâĂ©thique actuelle. La perspective choisie permet Ă lâauteur de repenser des difficultĂ©s classiques, notamment Ă propos de la conscience morale, de la prise de dĂ©cision et de la responsabilitĂ©, ou de la construction dâun sujet Ă©thique. Le livre rĂ©unit les quelques articles publiĂ©s par Vicente HernĂĄndez entre 1998 et 2011, dans lesquels il vise Ă confronter lâessentiel de lÂŽĂ©thique de Spinoza avec les thĂšses significatives dâautres auteurs. Ce projet gĂ©nĂ©ral se dĂ©veloppe selon les enjeux de chaque chapitre : Paul Ricoeur et Spinoza, au moment de penser une ontologie anti-mĂ©taphysique capable de surmonter les limites de lâontologie heideggĂ©rienne ; Georg Gadamer et Spinoza, en ce qui concerne la reprise de la prudence aristotĂ©licienne comme dĂ©sir dâactivitĂ©. Et quant Ă la place jouĂ©e par la prĂ©sence dâautrui dans une Ă©thique de lâimmanence, lâauteur sâinterroge sur la notion de fortitudo animi, qui offre les meilleurs accĂšs Ă la reconnaissance dâautrui â face au nihilisme de Heidegger et au penchant thĂ©ologique de lâĂ©thique dâEmmanuel Levinas. Reste encore le problĂšme de la responsabilitĂ© pour la libĂ©ration des hommes : ici, lâauteur convoque Hans Jonas et Alasdair McIntyre dâun cĂŽtĂ©, Spinoza de lâautre. La discussion sÂŽarrĂȘte finalement sur la question de la technique et le problĂšme du mal, ainsi que sur la dĂ©sobĂ©issance civile oĂč les thĂšses dâErnst Tugendhat sur la valeur de lâanthropologie mystique sont confrontĂ©es Ă lâintuition naturelle de Spinoza. De la sorte, lâauteur dĂ©montre lâintĂ©rĂȘt du troisiĂšme genre de connaissance qui porte sur la bĂ©atitude, entendue comme la construction dâun sujet Ă©thique : il consiste spĂ©cifiquement dans la quĂȘte de lâhomme capable de mener Ă bien sa rĂ©alisation personnelle tout en sâunissant aux autres en vue dâun projet de libĂ©ration.
MarĂa Luisa de la CĂĄmara
5.8. Paul HOFFMAN : « Final causation in Spinoza », Logical analysis and history of philosophy, 14, p. 40-50.
5.9. Susan JAMES : « Creating rational understanding : Spinoza as a social epistemologist », Aristotelian society, Supp (85), p. 181-199.
5.10. Matthew KISNER : Spinoza on Human Freedom. Reason, Autonomy and the Good Life, New York, Cambridge University Press, 261 p.
Dans ce livre sur la « libertĂ© humaine, la raison, lâautonomie et la vie heureuse », Matthew Kisner sâinterroge sur la philosophie pratique spinozienne en proposant une reconstruction du parcours philosophique qui mĂšne de la conceptualisation de la libertĂ© humaine dans lâĂthique Ă celle, politique, qui gouverne lâargument en faveur de la libertĂ© de philosopher dans le TTP. Ce faisant, lâauteur met en Ă©vidence la continuitĂ© entre les Ă©crits Ă©thiques et politiques de Spinoza, toujours en question parmi bon nombre de commentateurs dâoutre-Atlantique sous prĂ©texte que le terme « libertĂ© » nâaurait pas le mĂȘme sens dans les deux contextes (Sacksteder, Smith, Yovel). Sur ce point, le livre de Kisner contribue Ă mettre un point final Ă ce dĂ©bat, tout en ouvrant un nouveau dĂ©bat sur la nature exacte de la « libertĂ© », donc au singulier, selon Spinoza. Lâauteur montre ainsi que les « deux projets [Ă©thique et politique] sont liĂ©s par une mĂȘme conception de la libertĂ© » (p. 9), tout en proposant une hypothĂšse nouvelle concernant ce en quoi cette « mĂȘme conception » consiste, Ă savoir une forme de libertĂ© qui sâapparente Ă lâ« autonomie », dans une acception de cette notion familiĂšre aux philosophes contemporains (Schneewind et al.) et qui remonte Ă Kant. Sur cette base, Kisner sâefforce de renverser lâimage courante de la philosophie pratique de Spinoza comme Ă©tant « immorale » (Ă cause de la relativitĂ© du bien et du mal) et impraticable (en raison dâune absence prĂ©tendue de principes Ă©thiques concrets). Il montre ainsi comment « lâĂthique de Spinoza nous fait tenir Ă des lois normatives, impartiales et pratiques, qui nous dirigent vers le bien des autres, Ă peu prĂšs comme dans la moralitĂ© conventionnelle » (p. 6). Ă part la frĂ©quente mise en opposition avec la position hobbesienne, lâapproche est essentiellement anhistorique. Cela dit, la comparaison avec la philosophie morale de Kant qui structure lâargument de façon globale est intĂ©ressante au-delĂ du point de vue conceptuel. Elle suggĂšre en effet une parentĂ© des philosophes qui devrait inciter les historiens de la philosophie plus portĂ©s sur lâĂ©tude du contexte et de la transmission des doctrines Ă sâinterroger davantage sur lâacheminement historique des idĂ©es spinozistes vers la philosophie kantienne.
Mogens Laerke
5.11. Mogens LAERKE : « A conjecture about a textual mystery : Leibniz, Tschirnhaus and Spinozaâs Korte Verhandeling », The Leibniz review, 21, p. 33-68.
5.12. Mogens LAERKE : « Spinozaâs cosmological argument in the Ethics », Journal of the history of philosophy, 49 (4), p. 439-462. â Cet article a reçu leJournal of the history of philosophy Prize de 2011.
5.13. Syliane MALINOWSKI-CHARLES : « Lâargument du dessein divin dans les premiĂšres rĂ©futations de Spinoza », Dialogue, vol. 50 (3), p. 423-442.
5.14. Jean-Paul MARGOT : « Libertad y necesitad en Spinoza », Praxis filosófica, 32, p. 27-44.
5.15. Alexandre MATHERON : Ătudes sur Spinoza et les philosophies de lâĂąge classique, Lyon, ENS Ă©ditions, 735 p.
LâĆuvre complĂšte dâAlexandre Matheron en trois volumes, câest dĂ©sormais chose faite. Aux deux grands livres devenus des classiques que sont Individu et communautĂ© chez Spinoza (Minuit 1969) et Le Christ et le salut des ignorants chez Spinoza (Aubier 1971), vient sâajouter un troisiĂšme non moins important, qui rassemble lâintĂ©gralitĂ© des articles de lâune des figures majeures du spinozisme contemporain, Ă lâorigine de sa renaissance Ă la fin des annĂ©es soixante. Rien dâinĂ©dit, certes, mais quarante textes, certains dĂ©jĂ cĂ©lĂšbres comme « Spinoza et la sexualitĂ© » ou « Femmes et serviteurs dans la dĂ©mocratie spinoziste », dâautres qui Ă©taient devenus moins accessibles. Pour une prĂ©sentation de lâĆuvre historique et philosophique de Matheron nous renvoyons Ă lâexcellente recension faite par Ariel Suhamy, « Lâhistorien de la vĂ©ritĂ©. Alexandre Matheron ou la maturation des idĂ©es » (http://www.laviedesidees.fr/L-historien-de-la-verite.html). Nous nous limiterons ici Ă quelques remarques sur les contenus du volume.
Mis Ă part un texte Ă la problĂ©matique gĂ©nĂ©rale sur « MaĂźtres et serviteurs dans la philosophie politique classique », deux autres sur lâAnomalie sauvage de Negri et lâĆuvre de Delbos, la majoritĂ© des articles porte sur Spinoza (27), puis sur Descartes (3) et Hobbes (2) ; les autres proposent des confrontations de la philosophie de Spinoza avec celle de Hobbes (3), Grotius (1), Saint Thomas, Morus, Machiavel (1), et des stoĂŻciens (1). Lâensemble est distribuĂ© thĂ©matiquement en deux parties : la premiĂšre concerne plutĂŽt lâanthropologie, la philosophie politique et la philosophie de la religion, la seconde davantage lâontologie et lâĂ©pistĂ©mologie. Le classement reflĂšte la perspective inaugurĂ©e jadis par Individu et communautĂ©, qui sâintroduit dans le systĂšme par le biais de la thĂ©orie des corps et du conatus. Le travail dâĂ©dition de Fabrice NaudĂ© a agrĂ©mentĂ© le livre dâun index des noms et dâun index des passages citĂ©s de Spinoza qui accroĂźt la cohĂ©rence du recueil, tandis que la prĂ©face de Pierre-François Moreau situe efficacement le travail de lâA. quant Ă ses sources (Gueroult, LachiĂšze-Rey, Desanti), en soulignant la nouveautĂ© de son approche dans lâhistoire du spinozisme.
Lâouvrage confirme les vertus connues et reconnues de la mĂ©thode de son auteur, couplĂ©e dâune stratĂ©gie argumentative parfaitement maĂźtrisĂ©e. Est exemplaire Ă cet Ă©gard lâarticle « Essence, existence, et puissance dans le livre I de lâĂthique : les fondements de la proposition 16 ». Afin de reconstruire la logique interne des premiĂšres propositions, Matheron explore les pas implicites Ă la dĂ©duction, allant jusquâĂ forger une sĂ©rie dâaxiomes intermĂ©diaires. Se dĂ©ploie ainsi toute lâĂ©paisseur sĂ©mantique du texte, avec pour rĂ©sultat dâen raffermir la comprĂ©hension, tout en ramenant le lecteur Ă lâintuition premiĂšre qui fut celle de Spinoza. LâA. dĂ©veloppe et porte Ă sa plus parfaite expression une mĂ©thode qui fut en partie aussi celle de Gueroult, avec lequel il partage lâidĂ©e dâun rationalisme absolu compris comme totale intelligibilitĂ© du rĂ©el. Gueroult nâavait pas pu aller au-delĂ des deux premiĂšres parties de lâĂthique, excluant, sinon de son interprĂ©tation, tout du moins de son analyse, les autres parties et les autres traitĂ©s. Matheron fait commencer son travail lĂ oĂč celui de GuĂ©roult sâinterrompt, lâĂ©tend au-delĂ des frontiĂšres de lâĂthique en y englobant dans le systĂšme les traitĂ©s politiques. Une perspective qui depuis a inspirĂ© de nombreux travaux. De Gueroult il se distingue sur dâautres points. En particulier Ă propos de la fameuse thĂ©orie des substances Ă un attribut, expression Ă laquelle Matheron se dit prĂȘt Ă souscrire, pourvu quâelle signifie « substances Ă un attribut et considĂ©rĂ©es uniquement sous cet attribut » (p. 567), maniĂšre de garantir Ă la fois lâunitĂ© et lâinfinitĂ© absolue de la substance et dâĂ©viter tout risque de dĂ©nombrement des attributs.
Parmi les Ă©tudes consacrĂ©es Ă Spinoza, un bon nombre a pour horizon le problĂšme de lâĂ©laboration et de lâĂ©volution de la pensĂ©e spinoziste. LâĂ©pineuse question de lâinachĂšvement du TIE, le non moins dĂ©battu changement de perspective entre le TTP, encore contractualiste au moins dans son langage, et les visĂ©es plus pragmatiques du TP, mais aussi lâarticulation entre Ă©thique et politique dans lâĂthique, les diffĂ©rences entre le TIE et lâĂthique au sujet de lâidĂ©e de lâidĂ©e, ou encore les rapports entre ontologie et physique dont tĂ©moigne « lâĂ©nigmatique rĂ©ponse Ă Tschirnhaus », ou bien lâhypothĂšse dâun cheminement devant mener Spinoza Ă lâidentification de lâĂȘtre et de la puissance, sont autant dâoccasions pour des essais lumineux, qui rendent raison de la nĂ©cessitĂ© intĂ©rieure dâune pensĂ©e, dont le dĂ©veloppement nâa jamais cessĂ© dâinterroger la critique depuis la dĂ©couverte du Court TraitĂ©. Que cette Ă©volution soit rĂ©elle (comme pour le passage du TTP au TP) ou seulement apparente (comme pour les deux versions de la doctrine de lâidĂ©e de lâidĂ©e dans le TIE et lâĂthique), Matheron en tire parti pour conforter lâidĂ©e dâun Spinoza « devenant de plus en plus spinoziste » et dâun systĂšme se renforçant par une cohĂ©rence de plus en plus forte.
Lâouvrage est Ă©galement le reflet des dĂ©bats qui ont animĂ© les recherches savantes de ces quarante derniĂšres annĂ©es. Les apports de Matheron sont toujours dĂ©cisifs, certaines de ses rĂ©ponses pourront mĂȘme ĂȘtre considĂ©rĂ©es comme dĂ©finitives. En particulier, sur la confrontation critique entre la pensĂ©e de Hobbes et de Spinoza, Ă laquelle lâA. revient souvent. On lui doit dâavoir clarifiĂ© les lignes de partage entre ces deux grands penseurs Ă une Ă©poque oĂč lâon avait encore trop tendance Ă les confondre. De mĂȘme, la discussion avec les positions nominalistes dĂ©fendues par Lee Rice a suscitĂ© lâarticle « LâĂtat, selon Spinoza, est-il un individu au sens de Spinoza ? », occasion dâune mise au point importante pour les Ă©tudes spinozistes et lâhistoire de la philosophie du XVIIe siĂšcle, voire au-delĂ , si lâon songe Ă sa rĂ©ception auprĂšs de la recherche contemporaine en sciences humaines. LâoriginalitĂ© de Spinoza Ă©merge dâautant plus nettement que Matheron nous apprend Ă la distinguer de celle de Grotius et de Hobbes, Ă propos de leurs diffĂ©rentes conceptions du droit, de lâobligation, du pouvoir. En ce sens, lâarticle « Spinoza et la propriĂ©tĂ© » est exemplaire, alors que lâessai « Spinoza et le pouvoir » pose les principes philosophiques et juridiques de cette confrontation. Le droit sâidentifiant chez Spinoza avec le fait et la puissance, Matheron montre mieux que quiconque comment lâĂ©tat de nature est de fait un Ă©tat dâinterdĂ©pendance juridique due Ă lâinteraction des micro-pouvoirs constitutifs de la multitude. Il nây a donc pas de solution de continuitĂ© entre lâĂ©tat de nature et la sociĂ©tĂ© politique, lâĂtat ne faisant que stabiliser les rapports de forces dont il rĂ©sulte, sans pour autant les annuler (p. 78). Or, en proposant de comprendre « le pouvoir (potestas) comme une dĂ©rivation, mi-rĂ©elle mi-imaginaire, de la puissance (potentia) » (p. 68), Matheron parvient Ă dĂ©finir de maniĂšre rigoureuse deux concepts souvent confondus ou superposĂ©s, notamment (mais pas seulement) dans la littĂ©rature anglophone qui ne dispose que dâun seul terme (power) pour les traduire. Les effets de cette lecture nâont pas manquĂ© de se faire sentir sur la pensĂ©e politique post-marxiste, qui a fait de la multitudo son cheval de bataille, et plus rĂ©cemment sur les sciences Ă©conomiques et sociales dâobĂ©dience bourdieusienne.
Le recueil se rĂ©vĂšle tout aussi prĂ©cieux pour suivre lâĂ©volution de la pensĂ©e cette fois-ci de Matheron lui-mĂȘme. Si, en rĂšgle gĂ©nĂ©rale, lâA. tend Ă confirmer ses anciennes thĂšses, il ne manque pas cependant dây revenir, ajoutant, si besoin est, rectifications et complĂ©ments dâanalyse. Sont intĂ©ressantes de ce point de vue les diffĂ©rentes variantes de la dĂ©finition du mode infini immĂ©diat de lâĂ©tendue, Ă propos de laquelle Spinoza Ă©tait restĂ© trĂšs discret. En 1972 et 1986 lâA. lâavait dĂ©fini comme « la totalitĂ© Ă©ternelle des essences », puis encore en 1991 comme « la totalitĂ© de toutes les essences individuelles concevables » (p. 577) ; dans une note de 2006, il revient une derniĂšre fois sur cette formulation pour dire que « dans chaque attribut, les essences de tous les modes finis sont comprises dans la nature du mode infini immĂ©diat » (p. 691).
La puissance de la mathesis matheronienne vient Ă la fois de sa comprĂ©hension globale du systĂšme et de ce quâelle a su trouver la mĂȘme cohĂ©rence et clartĂ© dans le champ politique et social des passions humaines. Il fallut attendre cette Ćuvre pour voir sâaccorder pour la premiĂšre fois lâatemporalitĂ© des thĂ©orĂšmes de lâĂthique avec la matiĂšre historique des deux derniers traitĂ©s. Lâinfluence quâelle a exercĂ©e auprĂšs de tous ceux qui encore aujourdâhui se rĂ©clament de cette mĂ©thode donne lâĂ©tendue de sa rĂ©ussite. Ă son Ă©cole se sont formĂ©es plusieurs gĂ©nĂ©rations de chercheurs, convaincus avec lui sans doute que la philosophie de Spinoza nâest pas simplement une philosophie parmi dâautres, mais que par delĂ le temps quelque chose demeure de sa vĂ©ritĂ©, Ă lâaune de laquelle, comme le pensait Bergson, toute philosophie doit se mesurer. Si bien que, si Gueroult pouvait dire de Delbos quâil ne se trompait jamais, de Matheron on pourrait dire quâil a fait mieux. Non seulement il ne se trompe pas sur ce que Spinoza voulait dire, mais il parvient Ă lui faire dire ce quâil nâa pas dit, et que nĂ©anmoins il aurait pu dire si seulement il Ă©tait revenu parmi nous. On peut donc se rĂ©jouir de la grande utilitĂ© de disposer Ă prĂ©sent de cette Ćuvre dans son intĂ©gralitĂ©, car elle a su faire revivre et prolonger une pensĂ©e par une rare communion dâesprit avec elle. Admirable inactualitĂ© de cet historien de la philosophie, aussi discret quâengagĂ©, bien plus que commentateur, philosophe spinoziste sâil en est.
Lorenzo Vinciguerra
5.16. Juliana MERĂON, Aurelia ARMSTRONG : « Transindividuality and philosophical inquiry in schools : a spinozist perspective », Journal of philosophy of education, 45 (2), p. 251-264.
5.17. Kristina MESHELSKI : « Two kinds of definition in Spinozaâs Ethics », British journal for the history of philosophy, 9 (2), p. 201-218.
5.18. Steven NADLER : A book forged in hell. Spinozaâs scandalous treatise and the birth of the secular age, Princeton and Oxford, Princeton University Press, 279âp.
Avec cette Ă©tude, Steven Nadler ne prĂ©tend pas livrer une interprĂ©tation inĂ©dite du TraitĂ© thĂ©ologico-politique, mais plutĂŽt prĂ©senter cet ouvrage difficile Ă un public plus large que celui des seuls Ă©rudits. Il y parvient dâune maniĂšre tout Ă fait admirable grĂące Ă son excellente connaissance de la vie de Spinoza ainsi que du contexte historique amstellodamois, sur laquelle il sâappuie constamment pour Ă©clairer le contexte de rĂ©daction et de rĂ©ception du TraitĂ©. La clartĂ© et la prĂ©cision de cette accessible mais savante introduction laisse une place Ă certains partis pris rendus nĂ©cessaires par la radicalitĂ© de lâobjet. ConsidĂ©rant en effet quâ« Ă lâopposĂ© du ton calme et dĂ©tachĂ© de lâĂthique, le TraitĂ© thĂ©ologico-politique est un ouvrage trĂšs passionnĂ©, et mĂȘme en colĂšre » (p. 35), lâA. lâinterprĂšte comme une rĂ©ponse aux dĂ©bats de son Ă©poque quâil reconstitue avec une minutie trĂšs scientifique. Il peut donc insister sur le caractĂšre rĂ©volutionnaire et polĂ©mique des thĂšses spinoziennes, dans leur dimension thĂ©ologique davantage mĂȘme que dans leur dimension politique, et justifie ainsi la violence de lâhostilitĂ© quâelles ont soulevĂ©e.
Frédéric Manzini
5.19. Bernard PAUTRAT : Ethica sexualis. Spinoza et lâamour, Paris, Payot & Rivages, 269 p.
Et si lâĂthique Ă©tait un vaste cache-sexe ? Câest un peu la tentation de Bernard Pautrat dans cette Ă©tude que nâeffraient pas les apparentes contradictions : câest un livre dâhistoire de la philosophie alors quâil traite de sexualitĂ©, quâil arbore une couverture fuchsia aguicheuse mais barrĂ©e dâun titre scientifique latin, lequel fait rĂ©fĂ©rence explicite au sexe tandis que le sous-titre ne parle que dâamour. Lâouvrage sâefforce de saisir la cohĂ©rence de lâamour au sens large et sous toutes ses formes dans lâĂthique, conçue un peu comme une vaste entreprise de sublimation montrant que toute libido se guĂ©rit dans un amour pour Dieu, seul vraiment aimable. Sa dĂ©marche naĂźt dâune remarque de bon sens : si lâĂthique prĂ©tend nous enseigner la vie bonne, quid de la sexualitĂ© ? Le fait quâelle semble ne pas avoir de place dans lâouvrage doit pousser non Ă renoncer mais Ă mener au contraire une « enquĂȘte serrĂ©e » qui rĂ©pertorie, classe et interprĂšte tout ce qui y a trait, de prĂšs ou de loin, dans lâĆuvre. Ainsi Bernard Pautrat sâappuie-t-il sur sa longue expĂ©rience de traducteur et professeur de Spinoza pour discuter de la meilleure façon de traduire libido, pas seulement comme dĂ©sir (fĂ»t-il excessif) mais comme dĂ©sir proprement sexuel, comme « dĂ©sir de coĂŻt », jusquâĂ proposer de comprendre la bĂ©atitude du scolie dâĂth. V, 42 comme suprĂȘme chastetĂ© ou « pouvoir de rĂ©primer le dĂ©sir sexuel » (p. 30-31) avant, finalement, de renoncer Ă cette hypothĂšse (p. 235-236) pour se contenter dâinclure le dĂ©sir sexuel dans la totalitĂ© des libidines = « dĂ©sirs capricieux » dont la bĂ©atitude libĂšre. Entretemps, aura Ă©tĂ© montrĂ©e lâimpasse dans laquelle tous les amours communs risquent de finir, pour mieux convaincre de leur nocivitĂ© dĂšs lors que « lâamour est, de façon radicale, promis Ă la Tristesse, au Regret » (p. 101). La seule solution aux problĂšmes de lâamour et aux difficultĂ©s quâil pose est de lui assigner un objet quâon puisse aimer sans exclusive, Ă savoir Dieu. PĂ©dagogue et dramaturge, Pautrat fait incarner ce processus en ayant la lumineuse idĂ©e de mettre en scĂšne trois « personnages » : Y et Z sâaiment, mais intervient X qui cherche Ă sĂ©duire Y, ce qui rend Z jaloux et possessif, jusquâĂ ce que la haine les dispute tous trois Ă lâamour, dans un aveuglement qui les rend malheureux et impuissants. Devant ce constat, lâobjection banale surgit : « comment veut-on que lâidĂ©e de Dieu, la pensĂ©e de Dieu, lâAmour de Dieu commandent ce qui, au fond, ne se commande pas, Ă savoir le DĂ©sir dâun Corps pour un autre corps ? » Et Pautrat de rĂ©pondre en spinoziste : « Mais parler ainsi, câest mĂ©connaĂźtre Dieu, câest oublier que Dieu est corps, aussi, et que, de ce fait mĂȘme, il nây a pas si loin du Corps de Z au Corps de Dieu lui-mĂȘme » (p. 186). GrĂące Ă son Ă©criture inventive, Ă une plume dĂ©licieusement alerte, savante et prĂ©cise sans jamais ĂȘtre lourde et prĂ©tentieuse, cette vivifiante Ethica sexualis rendrait presque sensuels non seulement le concept dâ« amour intellectuel de Dieu » mais aussi tout lâappareil dĂ©monstratif de lâĂthique en gĂ©nĂ©ral.
Frédéric Manzini
5.20. Andrea SANGIACOMO : « La libera necesità : Note sul compatibilismo di Spinoza », Filosofia politica, 25 (1), p. 85-106.
5.21. Vicente SERRANO : La herida de Spinoza. Felicidad y polĂtica en la vida postmoderna, Barcelona, Anagrama, 218 p.
Antonio Damasio concluait son livre Spinoza avait raison (cf. Bulletin de Bibliographie Spinoziste XXVI, Archives de philosophie 67, 2004) en soulignant dans la philosophie de Spinoza lâexistence dâune blessure ouverte provoquĂ©e par un choc entre la souffrance et la mort dâun cĂŽtĂ©, la puissance et la vie de lâautre.
Tout en restant fidĂšle pour lâessentiel aux apports du savant neurobiologiste, Vicente Serrano se montre sceptique et rĂ©ticent quant Ă la mĂ©taphore de la blessure. Câest pourquoi il consacre son livre Ă raviver la supposĂ©e blessure â pour se rassurer quant Ă son aspect, sa profondeur et sa cause â avant de fournir un diagnostic. La clef de voĂ»te de son essai est la nature spinozienne, fondement dâune « ontologie anomale » inscrite dans le cadre gĂ©nĂ©ral de la science moderne. Si la science du XVIIe siĂšcle a provoquĂ© la disparition de la nature comme totalitĂ© lors de la sĂ©paration de la nature et de lâesprit au nom dâune volontĂ© de pouvoir qui cherchait Ă sÂŽaffirmer sans limites, chez Spinoza, en revanche, la nature ne disparaĂźt jamais de la rĂ©alitĂ©, puisque chaque modus participe de sa puissance sous la forme dâun conatus. Les affects humains sont prĂ©cisĂ©ment ces expressions dĂ©terminĂ©es qui dĂ©limitent la puissance de la nature en procurant en mĂȘme temps une certaine conscience de la limite. Les affects sâavĂšrent ĂȘtre lâantidote le plus efficace pour lutter contre la conception hyperbolique du pouvoir humain, tel que la modernitĂ© lâavait prĂŽnĂ© et rĂ©alisĂ©.
En ce sens, face Ă la haine qui naĂźt toujours dâune notion du dĂ©sir humain comme pouvoir sans limite, Vicente Serrano propose lâamor intellectualis de la cinquiĂšme partie de lâĂthique comme un remĂšde qui permettra aux hommes de prendre conscience des limites de leur conatus en leur facilitant lâacceptation de la douleur et de la mort. Il ne reste donc aucune blessure chez Spinoza.
MarĂa Luisa de la CĂĄmara
5.22. Pascal SĂVĂRAC : Spinoza. Union et dĂ©sunion, Paris, Vrin, 272 p.
Ce livre dâintroduction, au sens propre du terme, commence par la question de principe : pourquoi lire Spinoza ? Quels motifs puis-je avoir de mâapproprier cette Ćuvre ? Les raisons acadĂ©miques ne sont pas suffisantes car cette lecture est modification de soi. Pourquoi une philosophie de la puissance dĂ©bute-t-elle par le constat de lâimpuissance humaine ? Lire Spinoza suppose de lâavoir compris, pour soi. La raison de lire Spinoza est en accord avec la raison de philosopher de Spinoza, ce quâatteste la premiĂšre rĂ©fĂ©rence convoquĂ©e dans le livre : « Ătant donnĂ© la faiblesse de notre nature, nous ne pourrions exister sans jouir de quelque chose Ă quoi nous unir et par quoi nous renforcer. » (Court TraitĂ©, II, 5/5) Ă ceux qui pourraient se demander comment et pourquoi Ă©crire encore un livre dâintroduction Ă Spinoza, la rĂ©ponse est en partie donnĂ©e par le titre : suivre le fil de lâunion et de la dĂ©sunion comme fil problĂ©matique de lâappropriation de toute lâĆuvre du philosophe. Le mĂ©rite du livre est de progresser par questions, Ă©vitant toute tentation de simple doxographie et toute systĂ©maticitĂ© artificielle, mais progressant par la rĂ©flexion des difficultĂ©s immanentes Ă la pensĂ©e du philosophe. Suivant en cela le prĂ©cepte spinozien de la dĂ©finition gĂ©nĂ©tique, le lecteur Ă©prouve le sentiment rationnel de suivre la construction du dispositif de pensĂ©e auquel il est initiĂ©.
Comment ne pas voir que notre impuissance vient de la sĂ©paration dâavec ce qui et ceux qui peu (ven) t nous permettre de penser la nĂ©cessitĂ© ? Comment concevoir que toute notre impuissance vient de la dĂ©sunion, alors mĂȘme que toutes choses sont liĂ©es selon des lois nĂ©cessaires de la nature, selon un « enveloppement hiĂ©rarchique infini » (p. 28) ? Si lâunion est rĂ©elle, la dĂ©sunion ne peut ĂȘtre que subjective, voire illusoire. Sâil est possible, pour un individu, de surmonter la dĂ©sunion qui lâaliĂšne, il faut admettre que lâunion nâest que possible. « Comment comprendre que nous puissions ĂȘtre en partie dĂ©sunis de ce Ă quoi nous sommes Ă©ternellement unis ? Comment resserrer une union elle-mĂȘme Ă©ternelle ? » (p. 35)
LâenquĂȘte est conduite en trois vagues : (1) celle qui porte sur lâunion en Dieu, câest-Ă -dire sur lâontologie et lâanthropologie ; (2) celle qui a pour objet lâunion de lâesprit et de la nature, câest-Ă -dire celle qui porte sur la psychologie (la psychique vaudrait-il mieux dire, selon un mot de B. Pautrat) et la physique ; (3) celle qui traite des unions et dĂ©sunions affectives, de lâĂ©thique de la religion et de la politique. Tout le raisonnement repose sur la tension entre union effective, ontologique, des modes dans la substance, mais aussi anthropologique des hommes dans la nature, du corps et de lâesprit, et dans les sociĂ©tĂ©s quâils forment nĂ©cessairement, et unions Ă effectuer, lesquelles sont dâabord des unions affectives, unions dĂ©terminĂ©es par la coaction dâautres termes, dâautres idĂ©es dĂ©terminant celles dont un individu est capable, union entre semblables permettant de rĂ©soudre en commun des difficultĂ©s devant lesquelles lâindividu isolĂ© Ă©choue. LâA. montre Ă chaque fois comment ces unions enveloppent en mĂȘme temps un ferment de discorde et de dĂ©sagrĂ©gation. Pour que la question soit fondĂ©e il faut, bien sĂ»r, sâappuyer sur la diffĂ©rence entre distinctions rĂ©elle, modale et de raison. Leur usage systĂ©matique permet Ă la fois de poser Ă chaque moment de lâenquĂȘte les questions nĂ©cessaires Ă lâintelligence de lâinvention conceptuelle de Spinoza, et dâopĂ©rer les distinctions sans lesquelles le lecteur tomberait dans cette nuit oĂč tous les chats sont gris. Impossible ici de rendre compte du dĂ©tail du livre. Ăvoquons un exemple qui touche la thĂ©orie des modes (I/III). LâinterprĂ©tation que lâA. propose dâune distinction entre Ă©ternitĂ© et infinitude permet de soutenir que « la vĂ©ritable mĂ©diation entre lâinfini et le fini, câest la propriĂ©tĂ© commune entre Dieu et les modes, Ă savoir lâĂ©ternitĂ©. » (p. 76). Ainsi un amour singulier peut-il ĂȘtre compris comme une forme singuliĂšre de lâessence Ă©ternelle de lâamour, par laquelle il peut seul ĂȘtre compris dans sa rĂ©alitĂ©. Câest la comprĂ©hension de lâunion rĂ©elle dans la distinction modale qui permet de ne pas subir les effets de cette union affective singuliĂšre, donc de la rendre, autant quâil se peut, effective.
Livre dense et clair dans son exposĂ©, qui fait penser le lecteur et dont les notes renvoient utilement aux recherches spinoziennes actuelles. Un seul dĂ©faut : lâabsence dâun index rerum.
Gérard Bras
5.23. Justin STEINBERG : « Spinoza on human purposiveness and mental causation », Logical analysis and history of philosophy, 14, p. 51-70.
5.24. Michael STRAWSER : « On the specter of speciesism in Spinoza », NASS Monograph, 15, p. 3-31.
5.25. Ariel SUHAMY : Spinoza pas Ă pas, Paris, Ellipses, 256 p.
Le principe de la collection Pas Ă Pas des Ă©ditions Ellipses est de faire dĂ©couvrir un philosophe « en toute clartĂ© » par le biais dâune lecture proche de lâĆuvre. Comme lâindique lâauteur dans son introduction, ce principe convient bien Ă la lecture de lâĂthique, qui sâest pensĂ©e comme une marche graduelle (lento gradu), conduite par une main sĂ»re (manuductio), sur une voie difficile, vers ses objets et ses fruits.
Ce principe donne surtout lâoccasion dâun travail dâune grande Ă©lĂ©gance intellectuelle, par la rigueur de sa mĂ©thode et sa gĂ©nĂ©rositĂ© pĂ©dagogique. Constamment attentif Ă la cohĂ©rence du texte, Ă la prĂ©cision du vocabulaire, Ă la puissante originalitĂ© du propos spinoziste, il offre Ă son lecteur, dans ces multiples bilans qui rĂ©pondent Ă lâesprit de la collection, le rĂ©sultat ciselĂ© dâun intense travail de hiĂ©rarchisation des Ă©lĂ©ments textuels.
Le meilleur esprit de lâexplication de texte souffle du dĂ©but Ă la fin de lâouvrage, et procure au lecteur une expĂ©rience qui dĂ©borde de toutes parts les bornes dâune simple aide technique dâordre scolaire. Le texte de Spinoza y est suivi selon le rythme interne de son Ă©dification progressive, de ses ruptures de ton et de forme, de ses accĂ©lĂ©rations et dĂ©placements parfois inattendus, de telle sorte que le lecteur perçoit non seulement la musicalitĂ© de la construction de lâĆuvre (cf. p. 22, 82) mais aussi la pleine maĂźtrise de son interprĂšte. Il est invitĂ© Ă saisir le texte de lâĂthique non comme un simple exposĂ© (« compendium dogmatique », p. 69), mais en tant quâĆuvre composĂ©e, qui mĂ©nage ses effets dâordre Ă la fois didactiques et â osons le mot â esthĂ©tiques. Il rĂ©ussit ce tour de force de faire apparaĂźtre lâexposĂ© systĂ©matique dans sa dimension allĂ©gorique, comme « lâhistoire dâun esprit » selon le mot de Descartes â ici, de tout esprit qui cherche sa libertĂ©.
Les moments de cette composition se rapportent souvent Ă un Ă©lĂ©ment central, un acquis fondamental, un « pas gagnĂ© » quâil faut « tenir » selon la citation de Rimbaud posĂ©e en exergue. La premiĂšre partie mĂ©nage ainsi le renversement fondamental de lâinhĂ©rence des choses finies Ă la puissance de Dieu Ă lâimmanence aux choses de cette mĂȘme puissance, qui permet de comprendre le sens profond du « geste de Dieu » aux yeux de Spinoza. Celui-ci ne prĂ©lĂšve pas mais confĂšre aux modes leur libertĂ©.
Cette basse continue se retrouve dans lâanalyse de la deuxiĂšme partie, placĂ©e sous lâautoritĂ© du corollaire de la proposition II 11 : lâacception et lâacceptation de lâintĂ©gration de lâesprit humain Ă lâentendement divin supposent quâon lise lâensemble.
La fĂ©conditĂ© de la mĂ©thode et lâaffinitĂ© de lâinterprĂšte avec le texte Ă©clatent avec le dĂ©veloppement de la symphonie â ou de la cacophonie â passionnelles. La dĂ©termination du monde affectif Ă partir du « mĂ©canisme subjectif » de ces affects primaires « et non de lâobjet », qui tranche sur la conception cartĂ©sienne Ă de multiples Ă©gards (p. 180), est aussi le gage du succĂšs du projet spinoziste : « non pas sâopposer aux auteurs antĂ©rieurs » mais « remonter en amont, rendre raison de ce qui leur paraissait comme indĂ©passable » (ibid.). Elle permet de rapporter lâessentiel de la vie affective aux vicissitudes de lâamour (on verra notamment lâexplication de la jalousie et le lien Ă©tabli avec Proust p. 160) et de rapporter des phĂ©nomĂšnes en apparence trĂšs divers Ă un petit nombre de lois (notamment lâimitation).
La description de lâhomme libre et de sa conduite (Partie IV) est une fiction, mais elle nâa rien dâune illusion (p. 186). Toute hypothĂ©tique quâelle soit, lâattitude de lâhomme libre est en mĂȘme temps le portrait de la vie en Dieu et lâindice de la conduite Ă tenir Ă lâĂ©gard de la mort, de la fortune et des autres hommes.
La comprĂ©hension approfondie du rapport de lâhomme Ă Dieu, qui a donc guidĂ© la lecture depuis le dĂ©part, fournit finalement le prĂ©cieux viatique dâune progression pleine dâaisance sur le terrain escarpĂ© de lâamour de Dieu. LâĂąme « bĂ©ate » aura ainsi substituĂ© au passage affectif imposĂ© par la nature la pleine jouissance de la perfection, par la reconnaissance de son appartenance Ă©ternelle au geste divin.
Philippe Drieux
5.26. Bernard Vandewalle : Spinoza et la mĂ©decine. Ăthique et thĂ©rapeutique, Paris, LâHarmattan, 186 p.
Câest un regard original que porte sur la philosophie de Spinoza lâouvrage de Bernard Vandewalle. En effet, au travers du prisme mĂ©dical nous est ici exposĂ©e la pensĂ©e du philosophe amstellodamois. LâA. insiste donc sur la visĂ©e thĂ©rapeutique de cette philosophie â nous guĂ©rir des passions tristes â et sur le recours au paradigme mĂ©dical pour son Ă©laboration.
Spinoza comptait parmi ses amis de nombreux mĂ©decins et dans sa bibliothĂšque les ouvrages de mĂ©decine occupaient une place de choix. Aussi, Ă lâinstar de Leibniz, qui adresse une lettre Ă Monsieur Spinoza MĂ©decin trĂšs cĂ©lĂšbre et philosophe trĂšs profond par couvert Ă Amsterdam, Bernard Vandewalle nous prĂ©sente-t-il un Spinoza trĂšs au fait de la science mĂ©dicale de son temps, au point de penser les liens qui nous unissent Ă la nature tout entiĂšre de telle sorte que cette connaissance devienne une thĂ©rapeutique, tant du corps que de lâesprit. Ce nâest donc pas un Spinoza gĂ©omĂštre ou physicien que nous rĂ©vĂšle cet ouvrage, mais un Spinoza mĂ©decin.
Aujourdâhui, lâimage du philosophe reclus et vivant comme un petit artisan solitaire est, Ă juste titre, remise en cause. Par son activitĂ© de polisseur de lentilles Spinoza Ă©tait en contact avec les plus grands savants dâEurope et il entretenait autour de lui un cercle dâamis Ă qui il soumettait le fruit de ses rĂ©flexions. Câest donc dans lâeffervescence intellectuelle et scientifique de la Hollande du XVIIe siĂšcle que la philosophie de la nature la plus cohĂ©rente et la plus accomplie va voir le jour en se prĂ©sentant comme une Ă©thique, câest-Ă -dire comme une connaissance donnant lieu Ă une maniĂšre de vivre susceptible de nous guĂ©rir de tous les excĂšs dont le TIE nous dit quâils peuvent conduire les hommes Ă la mort.
Lâesprit Ă©tant pour Spinoza lâidĂ©e du corps, câest donc par la connaissance de la « fabrique du corps » que lâon peut le mieux le connaĂźtre et contribuer Ă sa santĂ©. Spinoza va donc dĂ©velopper une conception non finaliste du vivant qui ne relĂšve que des lois de la mĂ©canique et qui prĂ©figure certaines dĂ©couvertes de la biologie contemporaine. Câest par consĂ©quent un mĂ©canisme complexe qui produit lâeffort pour persĂ©vĂ©rer dans lâĂȘtre, le conatus, qui nâa rien Ă voir avec une quelconque finalitĂ© interne de lâorganisme. Il sâagit donc, comme le souligne lâauteur, de maintenir lâesprit et le corps en santĂ© et de faire en sorte quâils soient purgĂ©s des causes externes qui rĂ©duisent leur puissance, comme le prĂ©conise pour la pensĂ©e le TIE. En effet, de mĂȘme que les maladies du corps rĂ©sultent dâune ou plusieurs causes externes qui viennent interfĂ©rer dans les rapports qui maintiennent lâunitĂ© de lâindividu et diminuent sa puissance, ces maladies de lâesprit que sont lâerreur et la servitude rĂ©sultent Ă©galement dâidĂ©es inadĂ©quates provenant de lâexpĂ©rience vague et du ouĂŻ-dire dont il faut expurger lâesprit pour quâil puisse se dĂ©ployer selon la seule nĂ©cessitĂ© de sa nature et dĂ©velopper ainsi par la rĂ©flexion lâidĂ©e vraie quâil possĂšde. De mĂȘme, en ce qui concerne la vie affective, il ne sert Ă rien dâen imputer la faute Ă la volontĂ© des hommes, il est plus judicieux dâen faire le diagnostic en identifiant les causes qui les produisent afin dâenrayer le mĂ©canisme des affects tristes diminuant la puissance humaine. Le bien et le mal nâont pas de rĂ©alitĂ© absolue, ce ne sont que des ĂȘtres dâimagination qui renvoient Ă ce qui nous est utile ou nuisible. Câest donc, comme le souligne B. Vandewalle, sur le modĂšle de lâintoxication que sera pensĂ© le pĂ©chĂ© originel : lâhomme nâest jamais mauvais en lui-mĂȘme, il ne le devient quâen Ă©tant empoisonnĂ© par des causes externes qui modifient les rapports de mouvement et de repos entre les parties qui le constituent ainsi que ses relations avec les autres hommes. Il convient donc, pour quâil recouvre la santĂ© de lâesprit, de trouver lâantidote adĂ©quat, le remĂšde qui restaurera ce quâil a perdu de puissance et de libertĂ©. En ce sens la mĂ©decine est lâexpression du conatus dans la mesure oĂč elle est la connaissance de ce qui est utile Ă lâhomme, de ce qui convient Ă son corps pour quâil puisse persĂ©vĂ©rer dans son ĂȘtre et affirmer sa puissance dâagir. Ainsi le corps de lâhomme accroĂźt-il sa capacitĂ© Ă ĂȘtre affectĂ© par dâautres corps et va-t-il en retour affecter ces mĂȘmes corps. Il peut ainsi tout comme lâesprit dĂ©velopper ses aptitudes.
Et parce que le mĂ©decin est aussi celui qui connaĂźt lâhomme tel quâil est en raison de son expĂ©rience de la structure et du fonctionnement de son corps, lâA. voit Ă©galement dans lâart mĂ©dical le paradigme de lâart politique qui doit sâexercer sur les hommes tels quâils sont et non tels que lâon pourrait dĂ©sirer quâils soient. Il convient donc de ne pas interprĂ©ter les travers des hommes comme des vices quâil faudrait dĂ©plorer ou dont il faudrait se moquer, mais comme des symptĂŽmes dont il faut rechercher les causes â et les remĂšdes â en lui-mĂȘme et en ses sociĂ©tĂ©s. Il sâagit donc de guĂ©rir la CitĂ© des divisions qui peuvent la traverser et lui ĂȘtre nuisibles en conduisant les hommes Ă agir comme sâils Ă©taient vertueux, mĂȘme lorsquâils ne le sont pas, câest-Ă -dire en lui prescrivant le rĂ©gime qui lui convient.
Ainsi, mĂȘme si lâouvrage de Bernard Vandewalle ne propose pas dâinterprĂ©tation nouvelle de la pensĂ©e de Spinoza, son intĂ©rĂȘt majeur et essentiel se situe dans un mode dâexposition original qui conduit Ă penser la bĂ©atitude comme la grande santĂ© de lâĂąme.
Ăric Delassus
5.27. Valtteri VILJANEN : Spinozaâs Geometry of Power, Cambridge, New York, Cambridge University Press, 194 p.
Dans ce livre, Valtteri Viljanen dĂ©veloppe une Ă©tude trĂšs sobre sur le rĂŽle fondamental que joue la notion de « pouvoir » dans le systĂšme de Spinoza. En insistant notamment sur les racines scolastiques de la terminologie employĂ©e par Spinoza dans sa thĂ©orie de la causalitĂ©, il dĂ©veloppe ce quâil appelle un « modĂšle essentialiste » de la puissance (p. 45-53). Sur cette base, il engage une discussion en profondeur de la doctrine du conatus afin de conclure que le « sens » de cette doctrine se rĂ©sume dans une conception du conatus comme « principe de la rĂ©alisation parfaite des essences » (p. 125-32). En renouant avec lâinterprĂ©tation de Jonathan Bennett et son interprĂ©tation de Spinoza comme « mĂ©taphysique des champs » (field metaphysics), Viljanen propose Ă©galement une lecture nouvelle du rĂŽle de la construction gĂ©omĂ©trique du systĂšme (p. 157-167). Le style dâargumentation est clairement de type analytique, et les controverses dans lesquelles Viljanen sâinvestit sont celles qui ont dĂ©fini les Ă©tudes spinoziennes aux Ătats-Unis ces derniĂšres dĂ©cennies, par exemple la relation entre la philosophie de Spinoza et les scolastiques (notamment Ă©tudiĂ©e par John Carriero), la nature du conatus (qui a fait lâobjet des travaux de Jonathan Bennett, Don Garrett, Dan Garber, etc.) ou encore le problĂšme de la tĂ©lĂ©ologie et du nĂ©cessitarisme (explorĂ© par Edwin Curley/Greg Walski, Jonathan Bennett, Don Garrett, Martin Lin, et dâautres encore). NĂ©anmoins, on ressent Ă lâarriĂšre-plan de lâargumentation une sensibilitĂ© aiguĂ« pour le spinozisme continental, et on trouve, surtout dans les notes, des discussions critiques Ă©clairantes de la plupart des travaux français rĂ©cents. La bibliographie est riche et tĂ©moigne Ă©galement de cette double sensibilitĂ© continentale-analytique : Bennett, Curley, Carriero et Della Rocca y cĂŽtoient Matheron, Deleuze, Bove, Carraud, SĂ©verac, Jaquet, etc. Bien quâil ne paie pas de mine, le livre de Viljanen appartient aux meilleurs livres sur la mĂ©taphysique spinozienne Ă©crits en anglais depuis le Study in Spinozaâs Ethics publiĂ© par Bennett en 1984. Comme le livre de Bennett dâailleurs, celui de Viljanen est tel que mĂȘme si on peut ĂȘtre en dĂ©saccord (ou en accord) avec ses thĂšses autant quâon voudra, il est Ă©vident que lâon se trouve lĂ devant un travail incontournable.
Mogens Laerke
5.28. Thomas WARD : « Spinoza on the essences of the modes », British journal for the history of philosophy, 19 (1), p. 19-46.
5.29. Daniel WHITING : « Spinoza, the no shared attribute thesis, and the principle of sufficient reason », British journal for the history of philosophy, 19 (3), p. 543-548.
5.30. Andrew YOUPA : « Spinoza on the very nature of existence », Midwest studies in philosophy, 35, p. 310-344.
6. Polémiques et influences. Réception. Philosophie comparée
6.1. Omri BOEHM : « The first antinomy and Spinoza », British journal for the history of philosophy, 19 (4), p. 683-710.
6.2. Biagio DE GIOVANNI : Hegel e Spinoza. Dialogo sul moderno, Guida, Napoli, 267 p.
Hegel a Ă©tĂ© non seulement le grand philosophe que tout le monde connaĂźt, mais aussi un des historiens de la philosophie les plus influents. Ses Leçons sur lâhistoire de la philosophie ont en effet marquĂ© profondĂ©ment la rĂ©ception des auteurs quâil a replacĂ©s sur le chemin de lâEsprit dans le processus de sa propre auto-appropriation. Dans le cas de Spinoza, cette situation a Ă©tĂ© compliquĂ©e par la grande importance que Hegel attachait Ă la rĂ©flexion spinoziste, vue Ă la fois comme moment nĂ©cessaire pour le dĂ©veloppement de toute philosophie mais aussi comme moment Ă dĂ©passer nĂ©cessairement. Aujourdâhui, il semble acquis que les critiques de Hegel Ă lâauteur de lâĂthique reposaient sur une interprĂ©tation discutable de son propos. La question qui reste toujours actuelle est plutĂŽt de comprendre les motivations qui jouent Ă lâarriĂšre-plan des critiques hĂ©gĂ©liennes, et câest prĂ©cisĂ©ment ce problĂšme quâaffronte lâA.
Du point de vue critique, de Giovanni se propose Ă la fois dâĂ©viter de lire le rapport Spinoza-Hegel en termes de dĂ©passement, mais aussi en termes dâalternative radicale (câest-Ă -dire en mettant de cotĂ© lâinterprĂ©tation que Hegel lui-mĂȘme donnait de son rapport avec Spinoza), ou des oppositions Ă la Macherey, reprises Ă sa maniĂšre par Toni Negri. Dâailleurs, de Giovanni essaie aussi de sâĂ©carter dâune image communĂ©ment admise selon laquelle Hegel comme Spinoza poursuivraient la contemplation finale de Dieu comme solution de tout chemin philosophique. Au contraire, dâaprĂšs lâauteur : « Spinoza et Hegel sont les philosophes du nĂ©gatif, de la lutte sans fin entre adĂ©quat et inadĂ©quat et, de maniĂšre diffĂ©rente, de la puissance (et de lâimpuissance) du nĂ©gatif qui amĂšne avec lui lâinquiĂ©tude de la vie » (p. 10).
Une des thĂšses centrales de lâouvrage consiste Ă voir dans Spinoza et Hegel deux efforts pour rĂ©soudre lâun des enjeux majeurs de la modernitĂ© : la scission, la crise de la finitude, voire sa fragmentation. DâaprĂšs de Giovanni, le fini constitue le vĂ©ritable cĆur des rĂ©flexions et des prĂ©occupations des deux philosophes. Il sâagit, en effet, de sauver la finitude et de lui donner une philosophie dans laquelle elle puisse exister sans se dissoudre. Spinoza et Hegel, en ce sens, se proposent dâavancer leurs rĂ©ponses, chacun Ă sa façon et chacun contre ses propres ennemis. Dans le cas de Spinoza, il sâagit surtout de rĂ©futer le dualisme cartĂ©sien, grĂące Ă la rĂ©habilitation du corps et de son conatus comme centre Ă©nergĂ©tique de lâexistence finie. Pour Hegel, câest la distinction kantienne entre volontĂ© et intellect, entre phĂ©nomĂšne et noumĂšne, qui fait surtout question ; pour le rĂ©soudre il faudra travailler Ă la réécriture de la vĂ©ritable logique du concept, câest-Ă -dire Ă la dialectique.
Le chapitre central de lâouvrage (p. 107-140) imagine un dialogue possible entre Spinoza et Hegel. Dans la vivacitĂ© du jeu littĂ©raire, de Giovanni arrive ainsi Ă montrer les raisons que Spinoza aurait pu opposer Ă la critique hĂ©gĂ©lienne dâacosmisme : « ton sujet â pourrait dire Spinoza Ă Hegel â me semble trop fort dans sa continuitĂ©, trop confiant en soi-mĂȘme, il est trop âincarnĂ©â, trop conscient de soi, Ă©tant lâintĂ©riorisation dâun sujet infini, sĂ»r des Ă©tapes quâil a traversĂ©es et de leur irrĂ©versibilitĂ©. Tu veux trop le rassurer, et donc tu le vides de sa finitude. Mon sujet est plus mobile [âŠ]. LâunitĂ© du fini et de lâinfini tue le sujet, anĂ©antit le fini : je retourne contre toi lâaccusation que tu mâas adressĂ©e » (p. 109). Le sujet hĂ©gĂ©lien, en effet, en tant quâil est inscrit dans la logique dialectique de la nĂ©gation et quâil vit donc dans lâeffort du dĂ©passement continu, semble bel et bien se dissoudre dans ce processus. Au contraire, le sujet spinozien, qui est une nĂ©gation non dialectique de lâinfini, serait le vrai moyen pour penser la finitude en elle-mĂȘme, dans son rapport de diffĂ©rence Ă lâinfini et sans essayer de lui donner une garantie a priori de sa consistance ontologique, historique et phĂ©nomĂ©nologique.
Une des thĂšses les plus intĂ©ressantes de lâouvrage porte sur la raison profonde de la critique dâacosmisme que Hegel adresse Ă Spinoza. DâaprĂšs de Giovanni, en effet, il sâagit surtout de relever lâincompatibilitĂ© entre le Dieu-substance de Spinoza et le Dieu-Personne de la tradition chrĂ©tienne : le Dieu-substance nâest pas sujet, nâest pas quelquâun mais reste uniquement quelque chose. Pour Spinoza, il sâagissait lĂ de la façon la plus forte de rejeter tout finalisme. Pour Hegel, cependant, il sâagit dâessayer de penser une nouvelle forme de finalisme qui permette de ne pas renoncer Ă lâune des contributions majeures de lâexpĂ©rience chrĂ©tienne Ă la philosophie, Ă savoir la personnalitĂ© de Dieu (p. 141-154).
Enfin, une partie importante de lâouvrage est consacrĂ©e (p. 201-240) Ă lâenracinement politique des mĂ©taphysiques de Spinoza et de Hegel, pour mettre en Ă©vidence dâune autre maniĂšre Ă quel point les deux philosophes ont essayĂ© de rĂ©pondre, de façon diffĂ©rente non seulement aux dĂ©fis philosophiques mais aussi Ă la crise sociopolitique de leur temps. Si la modernitĂ© est lâĂ©poque par excellence de cette crise et si cette crise est encore la nĂŽtre, on peut bien se rendre compte de lâactualitĂ© de ces deux chemins que de Giovanni nous aide Ă replacer Ă la fois dans leur contexte et dans la gĂ©ographie du monde des idĂ©es.
Andrea Sangiacomo
6.3. Espen GAMLUND : « Living under the guidance of reason : Arne Naessâs interpretation of Spinoza », Inquiry 54 (1), p. 2-17.
6.4. Ursula GOLDENBAUM : « Leibnizâs fascination with Spinoza », The Continuum Companion to Leibniz, Brandon C.âLood (ed.), London, Continuum international publishing group, p. 51-67.
6.5. Mogens LAERKE : « Leibnizâs cosmological argument for the existence of God », Archiv fĂŒr Geschichte der Philosohie, 93 (1), p. 58-84. â Leibniz en discussion avec Spinoza.
6.6. David LEMLER : « Noachisme et philosophie : destin dâun thĂšme talmudique de MaĂŻmonide Ă Cohen en passant par Spinoza », Archives de philosophie, 74 (4), p. 629-646.
6.7. Beth LORD : Kant and Spinozism. Transcendental Idealism and Immanence from Jacobi to Deleuze, Basingstoke, Palgrave MacMillan, 214 p.
Dans ce livre, Beth Lord propose une Ă©tude « sur la relation toujours en dĂ©veloppement entre Kant et le spinozisme dans la pĂ©riode de 1785 Ă Â 1800 environ », en prĂ©cisant que cela bien Ă©videmment « ne concerne pas la relation entre Kant et Spinoza, puisque celui-ci probablement ne lisait ni ne commentait Spinoza directement » (p. 1). Lord se propose donc plutĂŽt dâĂ©tudier les relais par lesquels le spinozisme fut canalisĂ© vers Kant, notamment les interprĂ©tations de Jacobi, Herder et Maimon. Bien que lâexposĂ© suive une trajectoire qui correspond largement Ă la successivitĂ© des positions, le travail de Lord a surtout le mĂ©rite de bien mettre en valeur les dynamiques conceptuelles trĂšs complexes qui animent ce champ de rĂ©flexion. En Ă©tudiant la maniĂšre dont lâidĂ©alisme transcendantal de Kant se dĂ©veloppe conceptuellement dans un dialogue constant â quoique indirect â avec la conception spinozienne de lâimmanence, B. Lord montre ainsi comment se dĂ©veloppe sur lâaxe Kant-Spinoza toute une rĂ©flexion mĂ©taphysique autour de lâidĂ©alisme transcendantal, diffĂ©rente de celle qui fut ultĂ©rieurement approfondie par les idĂ©alistes allemands, donc une sorte de « contre-tradition » dans lâhistoire de la philosophie, moins explorĂ©e que lâhistoire officielle qui mĂšne directement de Kant Ă Hegel. B. Lord conclut sa reconstruction de cette contre-tradition chez Jacobi, Herder et Maimon avec une rĂ©flexion sur lâOpus Postumum de Kant oĂč « ses rapports avec le spinozisme sont les plus intriguants » puisquâil sây trouve « un mouvement vers une thĂ©orie de la production immanente qui donnerait de la âprofondeur aux structures fondamentales de lâidĂ©alisme transcendantalâ » (p. 155). Ă la suite du dĂ©veloppement des positions de Jacobi, Herder et Maimon, se trouve Ă©galement une longue rĂ©flexion sur la position contemporaine de Deleuze, ce qui peut surprendre dans une Ă©tude historique de ce type (B. Lord en est dâailleurs parfaitement consciente, cf. p. 1-2). Il sâagit lĂ de montrer la « continuitĂ© » entre ce que lâA. appelle « le spinozisme post-kantien » et les travaux de Jacobi, Herder et Maimon : il sâagit donc « dâinterprĂ©ter Maimon et Deleuze comme des critiques spinozistes de Kant dans la continuitĂ© de Jacobi et de Herder » (p. 2). Toutefois, ce chapitre permet aussi Ă lâA. de manifester ses propres tendances vers une « philosophie de la diffĂ©rence » de type deleuzien, câest-Ă -dire opposĂ©e Ă la pensĂ©e dialectique des idĂ©alistes allemands. Sur ce point, le livre est reprĂ©sentatif dâune filiĂšre du spinozisme britannique issue principalement de lâUniversitĂ© de Warwick il y a dix ans environ, et qui fut trĂšs influencĂ©e par le spinozisme français, notamment par Deleuze.
Mogens Laerke
6.8. Syliane MALINOWSKI-CHARLES : « La douleur de Descartes Ă Spinoza, ou les mĂ©tamorphoses dâun concept », in SĂ©bastien Charles et Syliane Malinowski-Charles (dir.), Descartes et ses critiques, Presses de lâUniversitĂ© Laval, p. 73-92.
6.9. Ohad NACHTOMY : « A tale of two thinkers, one meeting and three degrees of infinity : Leibniz and Spinoza (1675-1678) », British journal for the history of philosophy, 19 (5), p. 935-961.
6.10. Samuel NEWLANDS : « Hegelâs idealist reading of Spinoza », Philosophy compass, (6) 2, p. 100-108.
6.11. Samuel NEWLANDS : « More recent idealist reading of Spinoza », Philosophy compass, (6) 2, p. 109-119.
6.12. Knox PEDEN : « Descartes, Spinoza, and the impasse of French philosophy : Ferdinand Alquié versus Martial Gueroult », Modern intellectual history, 8 (2), p. 361-390.
6.13. JosĂ© Ricardo PIERPAULI : « Le ciencia politica como disciplina derivada de la metafĂsica panteĂsta de Baruj Espinosa », Alpha Omega, 14 (1), p. 105-126.
6.14. Donald RUTHERFORD : « Freedom as a philosophical ideal : Nietzsche and his antecedents », Inquiry, 54 (5), p. 512-540.
6.15. MarĂa Jimena SOLĂ : « El spinozismo secreto de Lessing : afinidades y coincidencias entre el maldito filĂłsofo y el intachable ilustrado », Endoxa, 27, p. 73-101.
6.16. Robert WOORD : « The free spirit : Spinoza, Hegel, Nietzsche », International philosophical quarterly, 51 (3), p. 377-387.
SupplĂ©ment bibliographique pour l’annĂ©e 2010
A.3.1. Yizhak Y. MELAMED and Michael A. ROSESNTHAL : Spinozaâs Theological-Political Treatise. A critical guide, Cambridge, Cambridge University Press, 294 p.
Ce guide, dĂ©diĂ© Ă Edwin Curley, grand dĂ©fenseur des Ă©tudes spinozistes aux Ătats-Unis, entend offrir un guide de lecture pour aider Ă la redĂ©couverte du TraitĂ© thĂ©ologico-politique. Le livre fait appel Ă des spĂ©cialistes renommĂ©s de la question et il offre donc, comme tout ouvrage collectif, des bonheurs de lecture et quelques dĂ©ceptions, dues notamment Ă une trop grande mĂ©connaissance de ce qui se fait sur le continent, ce qui conduit Ă prĂ©senter comme des dĂ©couvertes des choses admises chez nous depuis une trentaine dâannĂ©es. Mais, comme les EuropĂ©ens ignorent bien souvent ce qui se fait aux Ătats-Unis, le livre pourra aussi leur ĂȘtre de quelque profit.
La premiĂšre Ă©tude dâE. Curley, censĂ©e porter sur la correspondance avec Burgh, porte plutĂŽt sur un parallĂšle entre la critique spinoziste du catholicisme et son Ă©quivalent aujourdâhui, Benoit XVI prenant la place de Burgh.
Piet Steenbakkers fait ensuite le point, avec son acribie habituelle, sur le texte du TTP, sa genĂšse, ses Ă©ditions, notamment la derniĂšre dâAkkerman mais ne dit rien des traductions europĂ©ennes qui sâappuient dĂ©sormais sur elle.
Lâarticle suivant de Warren Zey Harvey Ă©tudie le rĂŽle dâIbn Ezra dans la thĂšse spinozienne de la non-mosaĂŻcitĂ© du Pentateuque et lâinterprĂ©tation discutĂ©e du mystĂšre des XII au ch. 8 ; lâinfluence de Hobbes paraĂźt plus avĂ©rĂ©e. Celui de Daniel Lasker sur les traces du dĂ©bat entre juifs et chrĂ©tiens au Moyen Ăge mâa paru beaucoup plus discutable. Dâune part, contrairement Ă ce quâaffirme lâauteur aprĂšs Popkin, il est fort douteux que Spinoza ait traduit lâappel aux juifs de Margaret Fell et surtout parce que Spinoza a une conception politique et non pas religieuse de la fin du judaĂŻsme, ce qui fausse la pertinence du parallĂšle avec les dĂ©bats mĂ©diĂ©vaux.
Jonathan Israel, dans le prolongement de son grand livre sur les LumiĂšres radicales, Ă©tudie les premiĂšres rĂ©actions nĂ©erlandaises et allemandes au TraitĂ© thĂ©ologico-politique. Il montre bien, avec un grand nombre de rĂ©fĂ©rences clairement prĂ©sentĂ©es, que ce qui choque les NĂ©erlandais, câest la critique de lâĂcriture sainte tandis que pour les Allemands, câest la dĂ©fense de la libertĂ© de pensĂ©e.
Mogens Laerke, lĂ encore dans la suite de son livre sur Leibniz lecteur de Spinoza insiste sur la diffĂ©rence entre les deux lectures que Leibniz fit du TraitĂ© thĂ©ologico-politique, dâune part en 1670 dĂšs sa parution, dâautre part Ă Paris en 1675. En 1670 Leibniz nâa pas encore bien perçu les grandes thĂšses philosophiques prĂ©sentes dans le TraitĂ© ; en 1675 il distingue clairement lâhĂ©rĂ©sie socinienne de lâ « athĂ©isme » spinozien mais il reste en revanche assez indiffĂ©rent aux thĂšses politiques de la fin du livre. LâĂ©tude montre excellemment pourquoi Leibniz ne cite jamais Spinoza, Ă la diffĂ©rence dâautres philosophes avec lesquels il est en dĂ©saccord : parce que Spinoza ne peut entrer dans sa stratĂ©gie conciliatrice.
LâĂ©tude de Y. Melamed sur la mĂ©taphysique du TraitĂ© thĂ©ologico-politique est tout Ă fait intĂ©ressante pour quelquâun qui nâa jamais lu ni LâexpĂ©rience et lâĂ©ternitĂ© de P.-F. Moreau ni Causa sive ratio de V. Carraud puisque bon nombre de dĂ©couvertes de cette Ă©tude (sur le rĂŽle du principe de raison suffisante, sur la prioritĂ© de lâinfini, sur la condition de la certitude de nos connaissances, le conatus, etc.) ont dĂ©jĂ Ă©tĂ© bien soulignĂ©es ou exposĂ©es dans la littĂ©rature de commentaire français. Si lâarticle fait un usage abusif et non pertinent du terme panthĂ©isme, il offre un commentaire intĂ©ressant de lâinterprĂ©tation mĂ©taphysique du tĂ©tragramme comme affirmation de lâabsolue essence de Dieu qui implique son existence nĂ©cessaire.
Donald Rutherford centre son Ă©tude, une des plus intĂ©ressantes du volume, sur lâanalyse du concept de loi dans le chapitre IV, au double sens de loi naturelle et de dĂ©cret humain ou divin (lex naturae et placitum) en montrant comment le second sens sâarticule au premier â en transformant lâaspect normatif immĂ©diatement visible en nĂ©cessitĂ© interne, sans contenu prescriptif. Il en prĂ©sente les consĂ©quences quant Ă la thĂ©orie du droit naturel et du droit de chacun de vivre selon son ingenium. Les commandements de la raison ne sont pas pensĂ©s comme des ordres mais comme des propositions de nĂ©cessitĂ© causale et la loi divine nâest pas la production dâun lĂ©gislateur mais sâidentifie intĂ©gralement avec la loi de la nature.
Michael Della Rocca tente de montrer une contradiction entre la critique spinozienne de la rĂ©bellion et la thĂšse interprĂ©tative qui veut que les critiques morales sont injustifiĂ©es Ă la lumiĂšre des thĂšses spinoziennes (p. 169). Pour lui si le droit sâidentifie au « power », le rebelle qui rĂ©ussit sa sĂ©dition devrait ĂȘtre justifiĂ©. Ici on voit bien lâinconvĂ©nient de la langue anglaise qui ne distingue pas entre potestas et potentia, les traduisant tous deux par power, ce qui prĂȘte souvent Ă confusion et conduit in fine Ă une critique de type baylien : Dieu modifiĂ© en rebelle est Ă©crasĂ© par Dieu modifiĂ© en souverain, ce qui revient Ă nier toute justification de tout jugement moral. On se demande bien alors pourquoi Spinoza a cru bon dâĂ©crire une Ăthique !
Don Garrett reprend la question du contrat et de lâobligation ou non de tenir une promesse qui vous a Ă©tĂ© extorquĂ©e de force. La promesse faite au voleur oblige selon Hobbes (DC II 16) mais pas selon Spinoza (ch. 16). La solution passe par un dĂ©tour par la conception du bien (qui sâappuie sur lâĂthique beaucoup plus que sur le traitĂ©). Il me semble que la rĂ©solution de cette difficultĂ© devrait passer par une comparaison entre le concept de bien stable (qui peut ĂȘtre poursuivi indĂ©finiment sans contradiction ni dĂ©chirement de la mens) et celui de vĂ©ritĂ© fĂ©conde.
Justin Steinberg, qui visiblement ignore le grand article de F. Mignini sur cette question, sâĂ©tonne dâune « dĂ©fense curieuse de la tolĂ©rance » chez celui que lâon prĂ©sente comme un de ses grands dĂ©fenseurs (confondant une vertu molle avec le droit non nĂ©gociable de la libertĂ© de penser). Si Spinoza est effectivement moniste et ne fraie nullement avec le scepticisme, on ne saurait rĂ©duire sa dĂ©fense de la libertĂ© de penser â et la tolĂ©rance relative qui en dĂ©coule â avec une position prudentielle visant la stabilitĂ© de lâĂtat. Sur la justification de ce point les Ă©tudes en France et en Italie ne manquent pas.
Michael Rosenthal reprend la critique de lâadmiration et de son lien avec le miracle dont il souligne aprĂšs dâautres, les libertins en premier, lâutilitĂ© politique.
Le dernier article, passionnant, de Susan James Ă©tudie comment les usages de lâimagination, notamment dans la construction de rĂ©cits, permettent de justifier nos actions et de rĂ©concilier la visĂ©e universaliste induite par lâunitĂ© de la loi de nature tout comme de celle des commandements de la raison, avec les particularismes liĂ©s au vivre ensemble hic et nunc. Elle expose trĂšs clairement comment lâimagination, loin de sâopposer frontalement Ă la raison, la seconde bien souvent et permet dâaccroĂźtre notre puissance en substituant par exemple lâespĂ©rance Ă la crainte. Cette Ă©tude, dans la lignĂ©e de certains textes de RicĆur (non citĂ©) montre excellemment comment Spinoza, loin dâen condamner unilatĂ©ralement lâusage, emploie toutes les ressources de lâimagination au service de la raison.
Pour conclure, ce volume sera sûrement fort utile à des étudiants qui abordent le Traité théologico-politique. Il permettra à des lecteurs anglophones de mieux connaßtre le climat et les préoccupations des historiens spinozistes américains mais il ne dispensera pas de lire les Français et les Italiens.
Mais surtout il me fait sentir trĂšs vivement lâurgence quâil y a Ă voir enfin paraĂźtre une Ă©tude vĂ©ritablement philosophique et instruite, depuis longtemps promise au public, prĂ©sentant un vĂ©ritable commentaire philosophique unifiĂ© de lâensemble du TraitĂ© thĂ©ologico-politique. Pour parodier un ami de Spinoza on voudrait pouvoir dire : « et lâon verra paraĂźtre sur Dieu, lâĂąme rationnelle, la suprĂȘme fĂ©licitĂ© de lâhomme et les moyens de parvenir Ă la vie Ă©ternelle, des pages qui feront autoritĂ© [âŠ] et qui prĂ©pareront et aplaniront la voie pour rĂ©unir et rassembler dans la douceur de lâamitiĂ© », les historiens de la philosophie spinoziste jusquâici divisĂ©s et dĂ©chirĂ©s par des ignorances continuellesâŠ
Ă quand un grand colloque vraiment international sur lâinterprĂ©tation du TTP ?
Jacqueline Lagrée
A.4.1. Omero PROIETTI : Philedonius, 1657. Spinoza, Van den Enden e i classici latini, Macerata, Eum, 344 p.
AprÚs ses nombreuses études sur les sources classiques de la pensée de Spinoza, Omero Proietti nous propose une fois encore un ouvrage de grande importance pour la compréhension de la formation rhétorico-littéraire et philosophique de ce philosophe. Il nous présente en effet une remarquable édition critique du texte latin de la piÚce théùtrale de Franciscus van den Enden, le Philodenius, avec une belle traduction italienne et un essai historico-critique de toute importance.
Pour nous permettre dâapprĂ©cier ce travail, Proietti nous plonge en effet dâabord dans le milieu historique de van den Enden, en esquissant une biographie trĂšs dĂ©taillĂ©e et prĂ©cise. Dans cette premiĂšre partie de lâouvrage, nous retrouvons donc une image complexe et nuancĂ©e de celui qui fut le premier professeur de latin de Spinoza. Plus quâun libertin ou un athĂ©e, van den Eden nous est prĂ©sentĂ© comme un jĂ©suite qui nâa jamais abjurĂ© sa vocation et qui, aprĂšs avoir abandonnĂ© la Compagnie de JĂ©sus, nâa pas renoncĂ©, malgrĂ© tout, Ă son projet culturel. DâaprĂšs la documentation que Proietti allĂšgue, nous sommes en mesure dâapprĂ©cier « la profonde unitĂ© dâun parcours biographique absolument pas linĂ©aire, mais cependant marquĂ© par une vĂ©ritable fidĂ©litĂ©, plus ou moins explicite, Ă la cause des Pays-Bas espagnols. Cette âfidĂ©litĂ©â se rĂ©alise dâabord avec la formation jĂ©suite [âŠ], se poursuit avec la fĂ©roce lutte contre lâennemi calviniste [âŠ], devient donc spectacle public avec lâengagement jĂ©suite et antijansĂ©niste pratiquĂ© dans le théùtre » (p. 10-11).
Dans la deuxiĂšme partie, Proietti sâattache Ă lâactivitĂ© didactique de van den Enden dans les annĂ©es 1650 et donc sur lâĂ©cole frĂ©quentĂ©e par Spinoza. Il se concentre sur la pratique didactique jĂ©suite mise en place par van den Enden, en expliquant comment le latin de Spinoza sâest formĂ© grĂące Ă sa participation aux reprĂ©sentations théùtrales des piĂšces de TĂ©rence et de SĂ©nĂšque. En soulignant la survivance dans la quasi-totalitĂ© des ouvrages de Spinoza de citations â plus ou moins explicites â de ces auteurs, Proietti propose deux thĂšses de grande importance. La premiĂšre porte sur le critĂšre philologique qui peut ĂȘtre instituĂ© pour reconnaitre le style de Spinoza et le distinguer de celui de ses Ă©diteurs, en utilisant la prĂ©sence de rĂ©fĂ©rences classiques dans sa prose. La deuxiĂšme est plus ponctuelle et porte sur le problĂšme de la datation du TIE : dâaprĂšs les travaux de Filippo Mignini, on sâaccorde Ă dater cet ouvrage de 1658 environ. Cependant, Proietti relĂšve quâil sâagit en fait de la seule Ćuvre de Spinoza oĂč il nây a pas de rĂ©fĂ©rences littĂ©raires. Il propose donc de dater la composition des annĂ©es 1656-1657, câest-Ă -dire entre son excommunication et sa participation aux premiĂšres mises en scĂšne Ă lâĂ©cole de van den Enden. Cette deuxiĂšme partie de lâouvrage de Proietti, se poursuit donc avec un examen de lâinfluence de SĂ©nĂšque tragĂ©dien et avec la discussion de certains passages importants du TP â tout en reprenant un travail que Proietti avait dĂ©veloppĂ© lors de son Ă©dition du TP pour les Ćuvres complĂštes dirigĂ©es par P.-F. Moreau aux PUF. Il ajoute enfin un catalogue des rĂ©fĂ©rences Ă lâAndria et Ă lâEunuchus de TĂ©rence utilisĂ©es par Spinoza dans ses ouvrages et qui devrait complĂ©ter les apparats de sources prĂ©sentes dans lâĂ©dition Akkerman du TTP (PUF).
Enfin, dans la troisiĂšme partie du livre, nous retrouvons le Philodenius. Lâimportance de lâouvrage tient Ă la fois Ă ce quâil nous fait comprendre de la stratĂ©gie politique et idĂ©ologique de van den Enden, et Ă lâinfluence quâelle peut avoir exercĂ©e sur Spinoza. En ce qui concerne le premier point, le Philedonius sâinscrit, comme le montre trĂšs bien Proietti, dans le théùtre jĂ©suite. Il sâagit dâune piĂšce allĂ©gorique oĂč van den Enden reprĂ©sente la conversion dâune personne plongĂ©e dans une vie de plaisirs, grĂące Ă lâintervention des figures allĂ©goriques de la Prudence et de la MisĂ©ricorde. Ce qui est intĂ©ressant de ce point de vue, câest que Philedonius insiste particuliĂšrement sur la dimension affective de cette conversion, qui peut se rĂ©aliser, en dernier ressort, sous la vĂ©hĂ©mence de lâimage de la mort et lâangoisse quâelle suscite. En ce qui concerne Spinoza, il est intĂ©ressant de retrouver dans la piĂšce de van den Enden le parcours dâinitiation Ă la sagesse via le renoncement Ă une vie faussement heureuse parce quâattachĂ©e Ă de faux biens, parcours qui est mentionnĂ© dans le dĂ©but du TIE. Dâailleurs, le thĂšme de la conversion et de la conquĂȘte de la bĂ©atitude contre et malgrĂ© la puissance de passions opposĂ©es, reste un thĂšme central dans la philosophie de Spinoza, des premiers textes Ă lâĂthique, ce que lâouvrage de Proietti nous permet dâinterroger de façon nouvelle et fĂ©conde.
Andrea Sangiacomo
A.5.1. Bruce BAUGH : « Time, duration, and eternity in Spinoza », Comparative and continental philosophy, 2 (2), p. 211-233.
A.5.2. Roberto BERTOLDI &Hermann COHEN : Spinoza : stato e religione, ebraismo e cristianesimo, Brescia, Morcelliana, 101 p.
A.5.3. David DESSIN : « Gods moeilijke persoonlijkheid : Spinoza en Halbertal over het antropomorfisme », Bijdragen, 71 (3), p. 289-311.
A.5.4. Francesca DI POPPA : « Spinoza and process ontology », Southern journal of philosophy, 48 (3), p. 272-294.
A.5.5. Edgar ESLAVA : « Movimiento, espacio, extensión : Spinoza y la mecånica de los cuerpos », Universitas philosophica, 27 (54), p. 109-119.
A.5.6. Eugene GARVER : « Why canât we all just get along : the reasonable vs. the rational according to Spinoza », Political theory, 38 (6), p. 838-858.
A.5.7. Michael LEBUFFE : « Change and the internal part of the Mind in Spinoza », Pacific philosophical quarterly, 91 (3), p. 369-394.
A.5.8. Michael LEBUFFE : « Spinozistic perfectionism », History of philosophy quarterly, 27 (4), p. 317-333.
A.5.9. Michael LEBUFFE : « Theories about consciousness in Spinozaâs Ethics », Philosophical review, 119 (4), p. 531-563.
A.5.10. Michael LEBUFFE : From Bondage to Freedom. Spinoza on Human Excellence, Oxford/New York, Oxford University Press, 253 p.
Le livre de Michael LeBuffe contient ce quâon appelle communĂ©ment une « reconstruction rationnelle » de la thĂ©orie spinozienne de la servitude et de la libertĂ©, et du parcours qui mĂšne de la premiĂšre Ă la seconde selon les trois derniĂšres parties de lâĂthique. Les douze chapitres suivent Ă peu prĂšs le dĂ©veloppement de lâargument de Spinoza lui-mĂȘme, en commençant par des Ă©tudes sur la thĂ©orie de lâimagination et la thĂ©orie des causes adĂ©quates/inadĂ©quates, pour ensuite passer Ă la question du bien et mal et Ă la « thĂ©orie formelle des valeurs », pour finir avec deux chapitres sur le summum bonum et sur lâĂ©ternitĂ© de lâĂąme. Les reconstructions sont dâune prĂ©cision impressionnante et, de façon gĂ©nĂ©rale, trĂšs instructives. LeBuffe arrive en effet Ă dĂ©nouer de façon Ă©lĂ©gante un grand nombre de nĆuds interprĂ©tatifs qui ont hantĂ© les commentateurs amĂ©ricains depuis longtemps, tels que la conception spinozienne de la reprĂ©sentation (chap. 3) ou encore le sens du langage normatif de Spinoza (chap.â10). Sans jamais en faire spectacle puisquâil faut se rĂ©fĂ©rer aux notes Ă la fin du livre pour sâen apercevoir, lâauteur fait preuve dâune grande sensibilitĂ© au latin de Spinoza, et corrige et amĂ©liore les traductions standard dâEdwin Curley sur bien des points. Le livre est bien pourvu dâindex, nominum, rerum, et locurum (pour lâĂthique). La bibliographie tĂ©moigne dâun champ de rĂ©fĂ©rences presque exclusivement anglo-saxon : donc, aucun commentateur italien ou allemand nây est mentionnĂ©, et il nây a quâune utilisation trĂšs Ă©parse des commentaires francophones (sont mentionnĂ©s LĂ©vy, Deleuze, Gueroult et Fraisse). Notons finalement que lâauteur se livre parfois Ă des dĂ©veloppements auto-justificatifs qui peuvent paraĂźtre un peu Ă©tranges, voire inutiles, pour qui ne vient pas dâune tradition analytique oĂč lâhistoire de la philosophie peine toujours Ă se faire une place autre quâauxiliaire dans les dĂ©partements de philosophie. Ainsi, lâauteur Ă©prouve le besoin de justifier son entreprise en insistant sur le fait que la « thĂ©orie de la morale chez Spinoza est en soi un objet dâĂ©tude intĂ©ressant », puisquâil « dĂ©veloppe des problĂšmes sur lesquels la philosophie morale dâaujourdâhui sâinterroge toujours, et quâelle propose des solutions Ă ces problĂšmes, instructives et innovatrices » (p. 4-5). En effetâŠ
Mogens Laerke
A.5.11. Beth LORD : Spinozaâs Ethics, Edinburgh, Edinburgh University Press, 182 p.
Ce petit livre Ă©crit par la directrice du Spinoza Network hĂ©bergĂ© Ă Dundee fait partie de la collection « Edinburgh Philosophical Guides », une collection Ă la vocation didactique consacrĂ©e aux grands textes philosophiques. Chaque guide propose un « tour » das un grand texte ainsi que des « outils de recherche » destinĂ©s Ă aider lâĂ©tudiant Ă explorer plus en profondeur la philosophie de lâauteur. ConformĂ©ment donc au format de la collection, Lord se propose dans ce livre de fournir « un guide Ă la lecture de lâĂthique » qui « nâest pas un guide de la littĂ©rature critique, des controverses Ă©rudites ou des objections faites par dâautres philosophes » (p. 1). Ce guide contient deux sections principales : dâabord un long commentaire de lâĂthique en cinq parties (correspondant aux cinq parties de lâouvrage de Spinoza) ; ensuite une section didactique beaucoup plus courte en quatre sections avec un glossaire ; des suggestions pour approfondir la lecture ; une section sur les « types de problĂšmes que vous ĂȘtes susceptibles de rencontrer » ; et, finalement, quelques « conseils pour Ă©crire sur Spinoza ». Du point de vue didactique, nous notons en particulier les multiples schĂ©mas et figures dont Lord se sert afin de rendre plus concrets et tangibles les raisonnements de Spinoza (p. 18, 25, 27, 34, 41, 149, etc.). Alors que ce nâest pas le cas pour toutes les philosophies, il semble que ce genre dâillustration/modĂ©lisation ait une certaine valeur dans le contexte de lâenseignement dâune philosophie qui traite les choses « comme sâil Ă©tait question de lignes, de plans ou de corps » (Ăthique, III, PrĂ©face). Bien que B. Lord se veuille ici toujours du cĂŽtĂ© des Ă©tudiants plutĂŽt que de se ranger dans tel ou tel « camp » de commentateurs, elle nâĂ©vite pas complĂštement les prises de position (ce qui dâailleurs nâa rien dâĂ©tonnant ou de rĂ©prĂ©hensible). Elle avertit notamment quâ« un des objectifs de ce livre est de vous persuader que Spinoza est tout aussi empiriste quâil est rationaliste » (p. 4) â remarquons Ă quel point une telle perspective sâoppose Ă lâimage du « rationalisme marchant aux stĂ©roĂŻdes » trĂšs rĂ©pandue aujourdâhui dans le monde anglo-saxon grĂące aux travaux divers de Michael Della Rocca (cette expression « musclĂ©e » est la sienne).
Mogens Laerke
A.5.12. Syliane MALINOWSKI-CHARLES : « Plaisir et douleur chez Spinoza, ou les sensations Ă la jonction de lâesprit et du corps », Historia Philosophica, vol. 8, p. 11-26.
A.5.13. Syliane MALINOWSKI-CHARLES : « Rationalism vs. subjective experience : the problem of the two minds in Spinoza », in Carlos Fraenkel, Dario Perinetti et Justin Smith (dir.), The Rationalists : Between Tradition and Revolution, Springer (New Synthese Historical Library), p. 199-231.
A.5.14. JosĂ© MARTĂNEZ MARTĂNEZ : « AutoconstituciĂłn y libertad : ontologĂa y polĂtica en Espinosa III : repuesta o la crĂsis del Barroco », Eikasia, 29, p. 23-169.
A.5.15. Samuel NEWLANDS : « Another kind of spinozistic monism », Noûs, 44 (3), p. 469-510.
A.5.16. Norman SIEROKA : « Spinozistische Feldmetaphysik und physikalisches MaterieverstĂ€ndnis », Allgemeine Zeitschrift fĂŒr Philosophie, 35 (2), p. 105-122.
A.5.17. Elhana YAKIRA : « The anachronism of parallelism : a chapter in historical irony », Iyyun, 59, p. 99-114.
A.6.1. Emmanuel BISET : « Silencio ensorcelador : irrupciones de Spinoza en Derrida », Instantes y azares, 10 (8), p. 77-91.
A.6.2. Youcef DJEDI : « Spinoza et lâislam : un Ă©tat des lieux », Philosophiques, 37 (2), p. 275-298.
A.6.3. José Ramón DEL CANTO NIETO : « Natura naturans y natura naturata en Spinoza y en David Nieto, Haham de la comunidad sefardita de Londres a principios del siglo XVIII », Anales del seminario de historia de la filosifia, 27, p. 165-188.
A.6.4. Christopher DROHAN : « To imagine Spinoza : Deleuze and the materiality of the sign », Philosophical forum, 41 (3), p. 275-298.
A.6.5. Juliån FERREYRA : « Deleuze, Strauss y una brecha en medio de Spinoza », Isegoria, 42, p. 247-263.
A.6.6. Alexandre GUILHERME : « Schellingâs Naturphilosophie project : towards a Spinozian conception of nature », South African journal of philosophy, 29 (4), p. 373-390.
A.6.7. Michael MACK : « Spinoza and the specters of modernity : the hidden enlightenment of diversity from Spinoza to Freud », New York, Continuum, 232 p.
A.6.8. Juån Francisco MANRIQUE CHARRY : « La herencia de Bacon en la doctrina spinosista del error », Universitas philosophica, 27 (94), p. 121-130.
A.6.9. Kyle MCGEE : « Machining fantasy : Spinoza, Hume and the miracle in a politics of desire », Philosophy and social criticism, 36 (7), p. 837-856.
A.6.10. Samuel NEWLANDS : « The harmony of Spinoza and Leibniz », Philosophy and phenomenological research, 81 (1), p. 64-104.
A.6.11. Susan RUDDICK : « The politics of affect : Spinoza in the work of Negri and Deleuze », Theory, culture and society, 27 (4), p. 21-45.
A.6.12. Tom SPARROW : « A physiology of encounters : Spinoza, Nietzsche and strange alliances », Epoche, 15 (1), p. 165-186.
A.6.13. Chad TRAINER : « Poetic emotion versus truth : Russellâs preference for Spinoza over Locke », Russell : The journal of the Bertrand Russell Archives, 30 (1), p. 15-30.
SupplĂ©ment bibliographique pour l’annĂ©e 2009
B.5.1. Marcos AndrĂ© GLEIZER : « IdĂ©ia adecuada, holismo semĂąntico e verdade como coerĂȘncia em Espinosa », Analytica, 13 (2), p. 65-84
B.5.2. Chantal JAQUET : « Lâerreur dans les Principes de la Philosophie de Descartes de Spinoza », I, XV », Analytica, 13 (2), p. 13-27.
B.5.3. Syliane MALINOWSKI-CHARLES : « Emotions as the Engines of Spinozaâs Ethics », Kritika and Kontext, vol. XIV (38-39), p. 120-128.
B.5.4. Syliane MALINOWSKI-CHARLES : « Spinoza Sobre las Mentes de los Animales », in A. Velasquez y L. Toledo (dir.), FilosofĂa natural y lenguaje : Homenaje a JosĂ© Antonio Robles, Mexico, Universidad Nacional AutĂłnoma de MĂ©xico, p. 147-154.
B.5.5. JosĂ© MARTĂNEZ MARTĂNEZ : « AutoconstituciĂłn y libertad : ontologĂa y polĂtica en Espinoza II : fundamentaciĂłn ontolĂłgica de la Ă©tica : libertad y necesidad », Eikasia, 29, p. 53-120.
B.5.6. Juan Diego MOYA BEDOYA : « Elucidaciones spinozianas acerca del conocimiento, los afectos y la libertad : I parte », Revista de filosofia de la Universidad de Costa Rica, 47 (122), p. 127-142.
B.5.7. Margherita PASCUCCI : Causa sui. Saggio sul capitale e il virtuale, Ombre Corte, Verona, p. 233.
Le livre de Margherita Pascucci se propose dâarticuler le rapport entre puissance, pauvretĂ©, et virtualitĂ©. Le parcours proposĂ© se dĂ©veloppe en trois chapitres : le premier est consacrĂ© au franciscain Pierre de Jean Olivi (ou Pietro di Giovanni Olivi, 1248-1298), le deuxiĂšme Ă Spinoza et le troisiĂšme Ă Marx. Pour ce qui concerne Jean Olivi, lâA. souligne quâil « place la substance dans le domaine de lâĂ©conomique, et conceptualise le capital comme la premiĂšre forme accumulative dâun excĂšs dâĂȘtre productif » (p. 17). Dâailleurs, dans sa lecture de Marx, M. Pascucci souligne en particulier les aspects de la production Ă©conomique qui apparaissent comme improductifs mais qui constituent, en fait, une virtualitĂ© de puissance : « ce capital virtuel est le corps de la pauvretĂ©. Câest ici la possibilitĂ© de la crise, la crise de la production matĂ©rielle, la pauvretĂ© de la production immatĂ©rielle : Ă lâintĂ©rieur de la production de la misĂšre, la pauvretĂ© qui connaĂźt vĂ©ritablement le mĂ©canisme productif du capital et se renouvelle en puissance [âŠ]. La virtualitĂ© est le signe de la prĂ©sence de lâimmanence » (p. 194).
Evidemment, Spinoza joue ici le rĂŽle central du lien entre les deux autres auteurs. Pour cela, M. Pascucci consacre plusieurs pages au thĂšme du corps chez Spinoza et Ă sa puissance dâagir. Pour reconnecter donc Spinoza Ă la discussion sur la virtualitĂ© dans la pensĂ©e du Moyen Ăge, elle sâappuie en particulier sur les Cogitata Metaphysica et sur la façon dont sâopĂšre la discussion spinozienne de la pensĂ©e scolastique, notamment celle dâHeereboord. Dans ce parcours, elle arrive enfin Ă valoriser en particulier le concept de causa sui qui donne le titre Ă son livre : « la causa sui est lâexpression du rapport de participation de lâessence dans lâexistence ; elle est la maniĂšre de ce rapport. [âŠ] La substance implique alors le rapport de production des modes, elle est le rapport de production des modes » (p. 119).
Dans ce cadre, la partie la plus originale et peut-ĂȘtre la plus intĂ©ressante, reste la rĂ©fĂ©rence Ă la pensĂ©e de Pierre de Jean Olivi. Cependant, le livre de Pascucci ne se propose pas comme une Ă©tude historiographique, et ce mĂȘme rapprochement paraĂźt parfois un peu forcĂ©. Dâailleurs, lâouvrage montre quelques difficultĂ©s Ă constituer un enjeu thĂ©orique vraiment nouveau â en se limitant Ă proposer encore une fois la lecture du lien Spinoza-Marx via le concept de puissance, dĂ©jĂ bien travaillĂ© par de nombreux auteurs.
Andrea Sangiacomo
Ce bulletin est rĂ©digĂ© par le Groupe de Recherches Spinozistes (CNRS/CERPHI) en collaboration avec lâAssociation des Amis de Spinoza (http://www.aspinoza.com). La coordination de ce numĂ©ro a Ă©tĂ© assurĂ©e par Henri Laux et Pierre-François Moreau. Le bulletin peut ĂȘtre consultĂ© sur le site de la revue : http://www.archivesdephilo.com ou sur celui de lâassociation.
Reproduction interdite