Auteur : Alexandru David
Klaus Vieweg, Hegels Ästhetik der Malerei. Die niederländische Landschafts- und Genremalerei des 17. Jahrhunderts, Hamburg, Meiner, 2025, 152 p.
Ce « petit livre » (Büchlein) est une « première approche » (p. 9) du rapport hégélien avec les chefs-d’œuvre néerlandais du xviie siècle, qui souhaite non seulement comprendre comment Hegel, dans ses Cours d’esthétique de Heidelberg ou de Berlin, a permis une « légitimation esthético-philosophique » (p. 15) de cette école de peinture, mais qui cherche aussi à ouvrir l’interrogation hégélienne sur l’art « à un plus grand public » (p. 19). Dans cette perspective, l’auteur s’intéresse à l’approche hégélienne de la peinture néerlandaise (chapitres 1 à 7), puis à l’influence historique qu’elle a eue (chapitres 8 à 11).
Sans se présenter comme une approche exhaustive de son sujet, ce livre réunit des développements nombreux et variés qui sont d’intérêt pour la recherche. On retiendra surtout trois d’entre eux.
D’une très grande érudition, Hegels Ästhetik der Malerei est, tout d’abord, un outil de travail précieux pour quiconque se penche sur le traitement hégélien de la peinture néerlandaise. On le voit, par exemple, dans son second chapitre qui, en identifiant les principaux lieux où Hegel a pu en voir les chefs-d’œuvre, parvient à reconstituer une liste de tous les peintres (voir p. 17) ainsi que de certaines toiles qu’il a pu effectivement connaître (et qui figurent parfois parmi les 25 illustrations du livre). Par son regard minutieux porté aux collections que Hegel a visitées à Nuremberg, dans les cabinets de peinture à Munich et, surtout, celle de Schönborn au château Weissenstein à Pommersfelden, l’auteur reconstruit la « genèse du regard hégélien sur la peinture » (p. 24) telle qu’elle a eu lieu entre 1807 et 1816, décennie décisive du point de vue de la compréhension hégélienne de la peinture hollandaise.
Ensuite, le livre situe de manière précise l’approche hégélienne de la peinture néerlandaise au sein de son époque, ce qui permet d’en comprendre le caractère original, décrit comme une « révolution » (p. 16). À cet égard, le chapitre 4 met les analyses de Hegel en rapport avec celles de deux penseurs romantiques : d’un côté, Wilhelm Heinrich Wackenroder, qui s’intéresse à cette école de peinture pour le contenu chrétien de ses toiles et, de l’autre, Friedrich Schlegel, qui voit dans la peinture néerlandaise un art dégénéré. Contre le premier, Hegel innove en montrant que le contenu de ces toiles est autonome par rapport à toute forme de mythologie. Il se soucie du plaisir que ces œuvres peuvent produire chez le spectateur par la représentation d’objets en apparence insignifiants (p. 39). Contre le second, Hegel participe d’un mouvement de « rectification » (p. 41) de l’appréciation de la peinture hollandaise, en montrant que son contenu n’est pas une simple imitation, mais bien une idéalisation de la vie. À partir de cette mise au point, K. Vieweg se concentre sur deux exemples topiques de la peinture néerlandaise – en cherchant constamment à rapporter les analyses philosophiques aux toiles que Hegel a réellement vues –, à savoir la peinture de paysage (chapitre 6) et les scènes de genre (chapitre 7).
Enfin, tout du long, le livre montre que l’approche de la peinture néerlandaise développée dans les Cours d’esthétique a eu des effets au xixe siècle (p. 73). Il explore en particulier son héritage auprès de plusieurs historiens de l’art qui ont suivi les cours de Hegel. Il établit comment des représentants de l’école berlinoise d’histoire de l’art, comme Heinrich Gustav Hotho, Carl Schnaase ou Franz Kugler, ont contribué, après la mort de Hegel, à la redécouverte et à la légitimation de la peinture néerlandaise, en montrant à chaque fois, sous la forme d’aperçus, les divers thèmes que ceux-ci ont repris et modifiés. Le chapitre 10 s’intéresse également à l’influence que l’esthétique hégélienne a eue en France, grâce à l’historien et collectionneur d’art Théophile Thoré-Bürger, qui a permis de propager, en les assimilant, les principes fondamentaux de ces cours d’esthétique.
Alexandru David (École normale supérieure)
Retrouver ce compte rendu et l’ensemble du Bulletin de littérature hégélienne XXXVI chez notre partenaire Cairn
Pour citer cet article : Klaus Vieweg, Hegels Ästhetik der Malerei. Die niederländische Landschafts- und Genremalerei des 17. Jahrhunderts, Hamburg, Meiner, 2025, 152 p., in Bulletin de littérature hégélienne XXXVI, Archives de philosophie, tome 89/4, Octobre-Décembre 2026, p. 147-192.
♦♦♦
Carolyn Iselt, Individualität und Kunst. Zum Problem ihrer normativen Bestimmung in Hegels Phänomenologie des Geiste>, Hamburg, Meiner, « Hegel-Studien » n° 76, 2024, 499 p.
Issu d’une reprise de sa thèse de doctorat, le livre de Carolyn Iselt se donne pour tâche de proposer une définition du concept d’art dans la Phénoménologie de l’esprit grâce à une lecture nouvelle de la section sur la religion de l’art (Kunst-Religion), qui l’étudie à partir du « rapport qui existe entre individualité et universalité dans l’agir et dans l’art » (p. 57). Dans la mesure où l’agir artistique n’est pas seulement une production d’œuvres qui permet à une communauté de prendre conscience de sa propre substance, mais aussi le fruit d’une individualité concrète, l’autrice propose de lire les développements sur la religion de l’art à partir de la section dédiée au règne animal de l’esprit (V.C.a). Dans cette section, Hegel détermine le rapport d’une individualité agissante avec son œuvre, et propose ainsi un concept général de l’agir qui « se réfère à tous les domaines de la praxis » (p. 20), ce qui le rend également pertinent pour comprendre la création des œuvres d’art.
La première partie est une explication du règne animal de l’esprit, faite à partir d’une lecture patiente et suivie de la place et du rôle que jouent les concepts de catégorie et d’individualité dans l’ensemble du chapitre Raison (I.1), qui permet une explication claire et précise de la section V.C.a (I.2). C. Iselt montre comment émerge, dans cette dernière, à partir des contradictions internes à l’agir de l’individualité pure, une première forme de conscience d’un agir universel dans la « Chose même », qui obtient un contenu concret dans la vie éthique (Sittlichkeit), discutée par la suite (I.3). En anticipant ses développements ultérieurs sur l’art, C. Iselt fait l’effort, dès cette première partie, de dégager plusieurs enjeux esthétiques contemporains, notamment à travers six « modèles » qu’elle propose à partir de ses analyses sur le règne animal de l’esprit, et qui portent sur des questions comme la performance artistique (p. 181-182) ou la critique d’art (p. 235-237).
Deux questions restent en suspens à l’issue de cette première partie : celle de savoir comment les normes de la vie éthique se présentent effectivement aux individus qui appartiennent à la communauté, et celle de savoir quel rôle peut jouer dorénavant l’individu dans une communauté où prévaut l’universalité. C’est l’enjeu de la deuxième partie du livre que de montrer comment Hegel répond à ces deux questions dans la section sur la Kunst-Religion, qui sert un double rôle : non seulement permettre, grâce aux œuvres d’art, une présentation effective des normes à suivre pour les individus qui composent la substance (p. 290), mais aussi rendre possible une appropriation de la substance par le sujet, et donc une nouvelle émergence artistique de l’individualité. C. Iselt suit cette dernière dans le développement de plus en plus concret de ses figures dans la sculpture (II.3), l’épopée (II.4), la tragédie et la comédie (II.5). Une dernière partie (II.6), dédiée à la question de savoir ce que peut être l’art une fois que son assise religieuse a disparu, montre qu’un concept d’art peut continuer à exister grâce à sa capacité à être, pour une substance éthique, une « modalité de réflexion sur sa propre effectivité » (p. 472).
La restitution convaincante du concept de religion de l’art à partir de la détermination réciproque de la substance éthique et de l’individualité permet à C. Iselt de traiter de la tâche de l’artiste : donner une présentation concrète de la substance éthique sachant qu’une « distance » (p. 297) est aussi nécessaire par rapport à la substance afin de pouvoir la représenter. Ce faisant, C. Iselt évite une double lecture unilatérale de cette section (p. 294-302) : une première, trop positive, qui n’insisterait que sur la capacité de l’art à créer une unité entre individu et communauté, et une seconde, trop négative, qui n’insisterait que sur l’absence première de l’individualité dans la religion de l’art.
Alexandru David (École normale supérieure)
Retrouver ce compte rendu et l’ensemble du Bulletin de littérature hégélienne XXXV chez notre partenaire Cairn
Pour citer cet article : Carolyn Iselt, Individualität und Kunst. Zum Problem ihrer normativen Bestimmung in Hegels Phänomenologie des Geistes, Hamburg, Meiner, « Hegel-Studien » n° 76, 2024, 499 p., in Bulletin de littérature hégélienne XXXV, Archives de philosophie, tome 88/4, Octobre-Décembre 2025, p. 131-172.