L’École de Pittsburgh face à Kant et Hegel
Tome 89, cahier 1, Janvier-Mars 2026
Gilles Marmasse & Samuel Vitel, Avant-propos
Raphaël Ehrsam, Kant à Pittsburgh. Du tribunal de la raison au tribunal de l’expérience
J. McDowell peut à bon droit être présenté comme un héritier de Kant. Je montre ici comment sa critique du mythe du donné et sa conception de l’activité de connaître explorent le principe kantien selon lequel des intuitions sans concepts sont aveugles ainsi que l’idée kantienne de la rationalité comme exigence réflexive d’unification des règles de l’entendement. Je souligne simultanément plusieurs prises de distances et distorsions imposées par J. McDowell à la pensée de Kant (la désignation de l’expérience elle-même comme « tribunal » ; le rejet de la distinction entre phénomènes et choses en soi ; la théorie de la seconde nature).
Juliette Courtillé, La conception kantienne de l’expérience sensible : J. McDowell et Putnam, un héritage en partage ?
Nous nous proposons d’étudier, pour deux raisons, les affinités que J. McDowell et Putnam entretiennent avec la conception kantienne de l’expérience sensible. D’abord, Putnam (1994) ne se réclame pas de Kant mais de J. McDowell pour rendre compte de la relation entre l’esprit et le monde. L’héritage kantien de Putnam quant à la nature et au rôle épistémique de l’expérience sensible semble ainsi d’abord venir de J. McDowell. Partant, la critique plus tardive qu’il propose de la position de J. McDowell (2012, 2016) implique de s’interroger sur la résistance de la posture kantienne à cette dernière.
James R. O’Shea, Conceptions du sens interne et de l’aperception chez Kant, Sellars, et dans l’École de Pittsburgh
Ce que l’on appelle désormais l’« École de Pittsburgh » est en partie connu pour les différentes façons dont ses représentants ont adapté des idées centrales de Kant. Dans cet article, j’examine comment Sellars, R. Brandom et J. McDowell se sont approprié, chacun à leur manière, les conceptions kantiennes du « sens interne » et de l’« aperception ». Ce qui est frappant, c’est la divergence des perspectives philosophiques qui ont émergé de ce noyau commun d’idées, illustrée ici par le contraste entre les conceptions de Sellars sur le sens interne et l’aperception, et celles de R. Brandom et de J. McDowell.
Luca Corti, Hegel au prisme du post-sellarsianisme. Genèse et enjeux conceptuels de la Hegel-Renaissance anglo-américaine
Cet article retrace la genèse de la Hegel-Renaissance anglo-américaine en montrant comment un nouveau vocabulaire philosophique, issu du post-sellarsianisme, a rendu Hegel à nouveau intelligible. Il analyse la formation d’un noyau conceptuel commun centré sur la normativité, ainsi que les tensions théoriques et herméneutiques qu’il génère, notamment le rapport entre nature et norme.
Emmanuel Renault, Hegel a-t-il soutenu la thèse du contenu conceptuel de la perception ?
Cet article se propose d’évaluer la validité de l’attribution à Hegel par J. McDowell de sa thèse du contenu conceptuel de la perception en commençant par rappeler le sens qu’il lui donne, et les raisons qu’il invoque pour cela. Hegel, quant à lui, distingue sensation, perception et intuition, et l’on soutient que sa conception du contenu non conceptuel de la sensation l’éloigne de J. McDowell. On examine également quelques arguments ayant été formulés pour l’en rapprocher. Il s’avère en définitive que Hegel ne soutient ni cette thèse mcdowellienne ni celle de la discontinuité entre cognition animale et cognition humaine dont elle est solidaire.
Ferdinand Perot, L’autonomie de la raison chez Robert Brandom : un retour à l’idéalisme hégélien ?
Dans cet article, je montre que le pragmatisme de R. B. Brandom peut être considéré comme une réactualisation convaincante de l’idéalisme hégélien, et du principe de l’autonomie absolue de la raison sur lequel il est fondé. Dans sa conception pragmatique des normes conceptuelles, la raison est à la fois immanente aux contextes sociohistoriques de son institution, et transcendante vis-à-vis de ces mêmes contextes. Loin donc de réduire les normes de la rationalité à un ensemble de faits sociohistoriques donnés, l’ancrage social de la raison permet d’en garantir l’autonomie absolue.
Samuel Vitel, La réhabilitation de l’idéalisme à Pittsburgh
Cet article examine l’École de Pittsburgh, principalement représentée par les travaux de Robert Brandom et John McDowell, en soutenant que leurs projets philosophiques constituent collectivement une résurgence contemporaine de l’idéalisme postkantien, notamment dans sa version hégélienne. Contre le « mythe du donné », ils affirment que la véritable connaissance exige une médiation conceptuelle, tout en résistant au « scepticisme de la médiation », souvent présentée comme la conséquence d’une telle affirmation. L’idéalisme n’est plus vu comme antithétique au réalisme, mais représente ce qui peut rendre le réalisme intelligible.
Gilles Marmasse, Faut-il actualiser les philosophies du passé ? Quelques remarques à partir de l’interprétation de Hegel par R. Brandom
L’article examine les forces et les faiblesses de la lecture de Hegel par Robert Brandom. Élargissant le débat, il cherche à identifier les orientations respectives de la « lecture actualisante » et de la « reconstruction historique » des œuvres philosophiques du passé. L’hypothèse défendue est que la perspective actualisante tend à s’approprier les concepts anciens, en les traduisant dans sa propre culture. Et que la reconstruction historique cherche à prendre conscience de la distance qui sépare notre rationalité de celle qu’exprime l’œuvre étudiée. Deux perspectives qui, sans être incompatibles, sont clairement distinctes.
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Éric Weil, Philosopher avec Critique (par Jean-Michel Buée)
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Bulletin cartésiens LV
C’est en 1922 qu’Archives de philosophie a vu le jour. Ses fondateurs aspiraient à mettre en dialogue, d’une part, la philosophie avec les interrogations et les recherches qui lui étaient contemporaines et conduites dans des champs non immédiatement familiers ; d’autre part, à porter à un lectorat francophone les philosophies qui se déployaient sur d’autres continents, en Inde, par exemple (année 1936). Surtout, il s’agissait de mettre en conversation ou en circulation les courants philosophiques propres aux différentes régions linguistiques européennes que les années de la Première Guerre mondiale avaient dressées les unes contre les autres. L’Europe était en effet entrée dans une nuit. Celle-ci avait jeté ses ténèbres sur ce qui fut toujours l’âme de la philosophie, dialoguer avec ce qui n’est pas elle. La chouette de Minerve avait pris son envol dès la tombée de la nuit sur son monde ; elle volait vers ses nouvelles figures, qu’Archives de philosophie se faisait un devoir d’accueillir, quelles qu’elles fussent.
Archives de philosophie a toujours manifesté un profond intérêt pour le monde philosophique tant germanophone qu’anglo-américain. Ce fut le cas avec les dossiers « L’essence selon Hegel » (dir. Ioanna Bartsidi & Simon Gissinger), « Karl Löwith et l’homme sans monde » (Guillaume Fagniez), « Fichte et le langage » (Ives Radrizzani), « Raison et société chez le premier Habermas » (Gille Marmasse), « Schleiermacher philosophe » (Denis Thouard), d’une part ; « Pragmatismes et naturalismes » (Claude Gautier), « L’héritage de Rawls » (Charles Girard & Juliette Roussin), « Bacon et les formes de l’expérience » (Claire Crignon & Sandrine Parageau), « Relire Rorty » (Stéphane Madelrieux), « Visages de Putnam » (Raphaël Ehrsam & Pierre Fasula), d’autre part. Chacun de ces dossiers, par le choix d’un auteur ou de courants croisés de pensées, fait entrer avec finesse et conduit avec intelligence le lecteur au cœur d’une histoire de la philosophie en train de s’écrire dans une des deux grandes régions linguistiques de la philosophie : l’allemande, l’anglo-américaine.
Qui lit Pierce s’aperçoit d’un traitement de l’Analytique transcendantale de la Critique de la raison pure de Kant peu orthodoxe pour un kantien. Est-il pour autant pertinent de confronter ce traitement à l’épure d’un rapport orthodoxe à Kant ? Rien n’est moins sûr, d’autant plus qu’un kantien orthodoxe expose la philosophie de Kant à une forme de fossilisation… qui en fait une lettre morte. Qui lit les leçons de Dewey sur la Phénoménologie de l’esprit et sur la Science de la logique de Hegel ne peut qu’être émerveillé en voyant combien, et avec quelle acuité, celui-ci introduit une nouvelle figure dans le parcours de la conscience : celle de la question sociale.
Le dossier « L’École de Pittsburgh face à Kant et Hegel », dirigé par Gilles Marmasse et Samuel Vitel, organise avec brio la scène philosophique des dialogues noués, à partir de 1945, entre auteurs de philosophie analytique regroupés, pour la plupart, sous le nom d’« École de Pittsburgh », en référence à l’université de Pennsylvanie, et la philosophie de Kant et de Hegel. Sur cette scène, la réinterprétation de ces derniers est mise en évidence. Y est souligné le souffle qu’elle redonne à l’idéalisme issu de Kant et à la figure qu’il prend avec Hegel, non sans interroger de manière nouvelle cet idéalisme : par exemple, sur la relation entre les images que nous nous faisons du monde et le monde réel. Plus profondément, ce dossier attire l’attention sur l’acte même de réinterpréter Kant et Hegel, la notion d’héritage auquel cet acte doit s’ordonner pour ne pas verser dans la déviance, le passage d’un temps passé (celui qui a vu naître les philosophies kantienne et hégélienne) à un temps nouveau (celui de leurs réinterprétations), la croisée des chemins entre fossilisation de la philosophie, par celui qui demeure dans le passé, et dénaturation, par celui qui se projette dans un avenir que personne ne peut décrire ni anticiper. Heureuse manifestation du retour de la chouette de Minerve, donc, avec ce dialogue rétabli, source inépuisable d’enrichissement mutuel.
La Rédaction