C’est en 1922 qu’Archives de philosophie a vu le jour. Ses fondateurs aspiraient à mettre en dialogue, d’une part, la philosophie avec les inter­rogations et les recherches qui lui étaient contemporaines et conduites dans des champs non immédiatement familiers ; d’autre part, à porter à un lectorat francophone les philosophies qui se déployaient sur d’autres continents, en Inde, par exemple (année 1936). Surtout, il s’agissait de mettre en conversation ou en circulation les courants philosophiques propres aux différentes régions linguistiques européennes que les années de la Première Guerre mondiale avaient dressées les unes contre les autres. L’Europe était en effet entrée dans une nuit. Celle-ci avait jeté ses ténèbres sur ce qui fut toujours l’âme de la philosophie, dialoguer avec ce qui n’est pas elle. La chouette de Minerve avait pris son envol dès la tombée de la nuit sur son monde ; elle volait vers ses nouvelles figures, qu’Archives de philosophie se faisait un devoir d’accueillir, quelles qu’elles fussent.

Archives de philosophie a toujours manifesté un profond intérêt pour le monde philosophique tant germanophone qu’anglo-américain. Ce fut le cas avec les dossiers « L’essence selon Hegel » (dir. Ioanna Bartsidi & Simon Gissinger), « Karl Löwith et l’homme sans monde » (Guillaume Fagniez), « Fichte et le langage » (Ives Radrizzani), « Raison et société chez le premier Habermas » (Gille Marmasse), « Schleiermacher philosophe » (Denis Thouard), d’une part ; « Pragmatismes et naturalismes » (Claude Gautier), « L’héritage de Rawls » (Charles Girard & Juliette Roussin), « Bacon et les formes de l’expérience » (Claire Crignon & Sandrine Parageau), « Relire Rorty » (Stéphane Madelrieux), « Visages de Putnam » (Raphaël Ehrsam & Pierre Fasula), d’autre part. Chacun de ces dossiers, par le choix d’un auteur ou de courants croisés de pensées, fait entrer avec finesse et conduit avec intelligence le lecteur au cœur d’une histoire de la philosophie en train de s’écrire dans une des deux grandes régions linguistiques de la philosophie : l’allemande, l’anglo-américaine.

Qui lit Pierce s’aperçoit d’un traitement de l’Analytique transcendantale de la Critique de la raison pure de Kant peu orthodoxe pour un kantien. Est-il pour autant pertinent de confronter ce traitement à l’épure d’un rapport orthodoxe à Kant ? Rien n’est moins sûr, d’autant plus qu’un kantien orthodoxe expose la philosophie de Kant à une forme de fossilisation… qui en fait une lettre morte. Qui lit les leçons de Dewey sur la Phénoménologie de l’esprit et sur la Science de la logique de Hegel ne peut qu’être émerveillé en voyant combien, et avec quelle acuité, celui-ci introduit une nouvelle figure dans le parcours de la conscience : celle de la question sociale.

Le dossier « L’École de Pittsburgh face à Kant et Hegel », dirigé par Gilles Marmasse et Samuel Vitel, organise avec brio la scène philosophique des dialogues noués, à partir de 1945, entre auteurs de philosophie analytique regroupés, pour la plupart, sous le nom d’« École de Pittsburgh », en référence à l’université de Pennsylvanie, et la philosophie de Kant et de Hegel. Sur cette scène, la réinterprétation de ces derniers est mise en évidence. Y est souligné le souffle qu’elle redonne à l’idéalisme issu de Kant et à la figure qu’il prend avec Hegel, non sans interroger de manière nouvelle cet idéalisme : par exemple, sur la relation entre les images que nous nous faisons du monde et le monde réel. Plus profondément, ce dossier attire l’attention sur l’acte même de réinterpréter Kant et Hegel, la notion d’héritage auquel cet acte doit s’ordonner pour ne pas verser dans la déviance, le passage d’un temps passé (celui qui a vu naître les philosophies kantienne et hégélienne) à un temps nouveau (celui de leurs réinterprétations), la croisée des chemins entre fossilisation de la philosophie, par celui qui demeure dans le passé, et dénaturation, par celui qui se projette dans un avenir que personne ne peut décrire ni anticiper. Heureuse manifestation du retour de la chouette de Minerve, donc, avec ce dialogue rétabli, source inépuisable d’enrichissement mutuel.

La Rédaction