Auteur : Jeanne Marchand
Corine Pelluchon, L’Être et la Mer. Pour un existentialisme écologique, Paris, Puf, 2024, 336 pages
Dans son ouvrage, Corine Pelluchon décide de repenser l’existentialisme à partir d’un changement de point de vue : quitter la terre ferme pour envisager la condition humaine depuis la mer. L’hypothèse centrale de l’ouvrage est de montrer les limites d’un existentialisme demeurant fondamentalement terrestre qui oriente en profondeur notre manière de concevoir le corps, l’espace, l’identité et la liberté.
Le modèle implicite de cet existentialisme est celui d’un corps rigide posé sur un sol fixe, où la terre fonctionne comme cadre normatif de la pensée. Le monde est découpé en territoires, en places assignées, en frontières stables, ce qui conduit à une ontologie assignant aux êtres une position rigide. Cette conception du monde apparaît ainsi comme un terrain fertile pour l’installation de frontières et de logiques de séparation. À l’inverse, penser l’existence à partir de la mer permet de mettre en question ce schéma et d’ouvrir la pensée à la fluidité, à l’interdépendance et à la vulnérabilité.
De l’existentialisme classique à l’existentialisme écologique
L’existentialisme classique définit l’existence comme un mouvement allant d’un « ici » vers un « là-bas ». Le sujet part de son corps et de son environnement, organise son espace et confère au monde des possibilités qui dépendent de sa compréhension. Exister, c’est alors exister en tant que corps, et le projet constitue le principe d’ancrage du sujet. Cette conception suppose que le sujet opère une synthèse entre le corps et l’âme, et qu’il se situe face au monde dans un rapport d’appropriation et de maîtrise.
C. Pelluchon montre cependant que ce modèle peine à rendre compte de la condition humaine dans toute sa complexité. Regarder l’existant à partir de la mer introduit un troisième terme entre le moi et le monde : le monde commun. Le sujet ne se tient plus face au monde, mais flotte en lui. Regarder l’humain depuis la mer, c’est le penser comme projeté dans un monde plus ancien et plus vaste que lui, auquel il appartient avant même de pouvoir s’y situer.
Cette approche s’inscrit dans le cadre plus large de l’existentialisme écologique, qui suppose de montrer comment l’écologie conduit à la fois à un approfondissement des thèmes classiques de l’existentialisme et au dépassement de certaines de ses thèses par une radicalisation de l’approche phénoménologique.
Ontologie liquide et métaphore de flottaison
L’existentialisme écologique défendu par C. Pelluchon se présente comme une ontologie liquide. Partir de la mer implique de s’ouvrir à l’infini, au monde commun, sans point d’ancrage définitif. La mer nous est étrangère, contrairement à la terre qui est notre foyer. Cette étrangeté rend sensible notre condition d’êtres à la fois finis et immergés dans l’infini, rejoignant l’intuition de Sören Kierkegaard selon laquelle l’être humain est une synthèse de fini et d’infini (p. 49).
La métaphore de la flottaison permet de repenser le projet existentiel. Chacune de nos actions se détache du monde commun et flotte à sa surface, avec des conséquences que nous ne pouvons ni prévoir ni maîtriser. Un projet peut sombrer dans des eaux profondes, mais il peut aussi être emporté vers d’autres horizons. Notre singularité, attestée par la naissance, ne se comprend plus comme la projection d’un point vers un autre, mais comme un mouvement qui sort de nous et s’échappe dans la fluidité du monde.
Cette conception s’enracine dans une phénoménologie de la corporéité nourrie par Maurice Merleau-Ponty. Dans Le Visible et l’Invisible, celui-ci met en lumière la réversibilité du toucher, qui est à la fois touchant et touché (p. 24). Cette réversibilité ne se limite pas à un face-à-face entre deux corps, mais s’inscrit dans un entrecroisement du corps et du monde : la perception me met en contact avec un monde commun.
Rapport à autrui et communauté de vivants
L’existentialisme écologique conduit à repenser le rapport à autrui. […]
Jeanne Marchand (Université de Namur)
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Pour citer cet article : Corine Pelluchon, L’Être et la Mer. Pour un existentialisme écologique, Paris, Puf, 2024, 336 pages, in Note de lecture, Archives de philosophie, tome 89/2, Avril-Juin 2026, p. 157-160.