Auteur : Mali Alinejad Zanjani
Jean-Baptiste Brenet, Le Dehors dedans. Averroès en peinture, Paris, Éditions Macula, 2024, 480 pages.
« C’est là, sous nos yeux » (p. 7). Dedans et non pas dehors, Averroès (Ibn Rushd, 1126-1198) fait bien partie de l’héritage multiple de l’histoire des transferts qui constitue ce que Souleymane Bachir Diagne appelle « l’universel latéral » de la pensée européenne. L’ouvrage de Jean-Baptiste Brenet, lauréat du Prix Biguet de l’Académie française en 2025, propose une enquête visant à mettre au jour l’intrigue philosophique que sous-tend la représentation d’Averroès dans la peinture italienne du xive au xvie siècle.
L’auteur s’interroge sur les tensions et les gestes à partir d’une polarité structurante : celle du triomphe et de la défaite. C’est à partir de cette configuration iconographique qu’il engage sa réflexion sur ce qui se joue en sous-texte du récit visuel de l’art sacré. « Pour voir », « il faut lire » (p. 225) : « derrière le corps, le corpus » (p. 9). J.-B. Brenet adopte une approche « appuyée sur l’histoire » (p. 9), organisée en sept chapitres, cent deux illustrations et un dossier de onze textes qui témoigne du débat théorique ayant opposé les théologiens chrétiens aux idées de l’averroïsme.
Averroès, « c’est la figuration même du concept fluide » (p. 155) dont la répétition fait surface malgré lui, en miroitant un projet idéologique et politique. Dans l’écart entre image et concept, le triomphe de Thomas d’Aquin (et de ses disciples) sur ce que l’on a appelé « un Arabe, un Maure, un Sarrazin, un Mahométan » (p. 7) demande un renversement.
L’auteur replace alors notre point de vue et prend la mesure de l’écart « entre l’histoire, les textes et les tableaux » (p. 42) : ce qui se joue dans la mise en scène est l’herméneutique du texte du De anima d’Aristote. Et c’est là le retournement tenté : malgré ce que les images semblent nous inviter à voir, la bataille se joue tout d’abord sur le terrain de l’exégèse philosophique (p. 40). La peinture nous relate ce que Descartes, au xviie siècle, appelait encore dans la lettre dédicatoire des Méditations métaphysiques la « philosophie chrétienne ». L’âme humaine est individuelle et immortelle, et cela doit être affirmé selon une vérité unique, à la fois de raison et de foi, conformément à la formule du Ve concile du Latran (1513) : aliter dogmatizare non liceat. Or il est nécessaire de proclamer une défaite, celle d’une philosophie averroïste professant le « scandale » du monopsychisme et de la doctrine dite de « la double vérité ».
Le livre prend pour point de départ la position de la figure d’Averroès dans le panneau de Lippo Memmi (1291-1356), réalisé pour l’église Santa Caterina de Pise (chapitre i). Ce Triomphe de saint Thomas d’Aquin, archétype de son genre, est achevé l’année même de sa canonisation (1323). La présence de la lumière dans cette peinture, sous forme de rayons, reflète un programme intellectuel (p. 32). L’architecture tripartite (lux, lumen, splendor) renvoie à Thomas lui-même qui, placé au centre d’une mandorle, tient sur ses genoux la Somme contre les Gentils, tandis qu’Aristote et Platon l’accompagnent, prosternés vers lui avec leurs textes. La lumière métaphysique de la vérité articule ici théologie et philosophie, foi et raison naturelle, au sein de la figure de Thomas, dans la tentative d’une mythologie identitaire de transmission pure de la pensée grecque à l’Occident chrétien. La peinture de Memmi ne se contente pas d’être vue : elle se lit, elle s’écoute. Elle performe et transforme, par les pouvoirs de la parole (p. 26) des personnages qui prennent place dans la mise en scène en vue de mettre fin à cette épidémie de l’impiété averroïste. Dans le statut du « cliché religieux » (p. 43) se joue le retournement pour lequel la fabrique idéologique est à l’œuvre. Alors que l’histoire des textes met en lumière la translatio studiorum, la médiation de la pensée arabe témoigne d’un refoulement : « ce n’est pas la philosophie qu’on élimine, mais l’arabe dans la philosophie » (p. 48), et si Averroès est infidèle, il l’est avant tout à Aristote.
Néanmoins, derrière le tableau, une fresque refait surface (chapitre ii), et ainsi l’archétype psychanalytique averroïste dans l’inconscient de la peinture : c’est le cas de l’anonyme de la Basilique de Santa Maria Novella à Florence (xive siècle). Que voit-on ? Averroès est philosophe. L’inscription Averrois philosophus et les deux mots disjoints relèguent Averroès au bas de l’architecture verticale. La mise en scène se rejoue, avec une légère variation : Thomas est au pupitre, Averroès est l’« anti-maître » (p. 69). Mais si l’on tente de mettre au point les choses : l’autonomie du champ épistémique de la philosophie est une fois encore la vraie cible critique. L’épineuse thèse averroïste de la « double vérité », dénoncée dès la condamnation parisienne de 1277 et dont les effets se prolongent jusqu’au xvie siècle, lorsque Pietro Pomponazzi affirme que, dans les limites de la seule raison naturelle, l’on ne peut pas affirmer avec certitude l’immortalité de l’âme, l’homme ne pouvant en avoir « qu’une certaine odeur ». Le danger qui s’ensuit serait éthique : « la félicité est mentale, et elle sera complète ici-bas » (p. 76). Averroès gît par terre, il est « corps imaginant » (p. 84), « effacé, aboli » (p. 85), il cède la place à une philosophie désincarnée.
Dans le chapitre iii, Averroès paraît flotter, dans une suspension du jugement, absorbé par ses pensées. L’auteur concentre son analyse sur le Triomphe du Metropolitan Museum of Art de New York. « Cet homme pense » (hic homo intelligit), et la pensée est une affaire individuelle, mais sous quel rapport son acte se prédique-t-il ? La représentation d’Averroès pensif, « absorbé, songeur » (p. 95) se traduit dans la tentative de désactiver le monopsychisme : le peintre cherche à figurer « l’axiome de Thomas » (p. 96), l’acte singulier de la pensée. Averroès, en herméneute d’Aristote, par son monopsychisme nie qu’un je individuel puisse penser, et ainsi « condamne la notion même de jugement » (p. 98) : il rend impossible toute imputabilité individuelle, et donc le salut. L’homme d’Averroès ne dispose pas du libre choix de la volonté. La conséquence en est l’impossibilité de l’immortalité.
Averroès a la tête pesante. Dans le chapitre iv, il est question de la fresque de la chapelle des Espagnols de Santa Maria Novella par Andrea di Bonaiuto (Florence, xive siècle). Averroès y est assis, encore une fois l’air pensif. Troublant sujet, il est sans charité, sans foi. Mélancolique, il est plongé dans le désespoir, dans un état d’acédie, il est damné. Il est « travaillé du dedans » (p. 128). Encore une fois, le pinceau décrit Averroès comme hérétique. Mais il l’est comme philosophe, non comme musulman (p. 155). Et ce, malgré la tentative évoquée dans le chapitre v, où Averroès apparaît aux côtés des hérétiques Arius et Sabellius entre les xve et xvie siècles.
Dans le chapitre vi, la trame politique de l’averroïsme émerge avec force. Celle du Triomphe conservé au Louvre à Paris est le panneau a tempera de Benozzo Gozzoli (xve siècle). Gozzoli y peint « l’œil même qui voit » (p. 158) : un œil intellect – pour reprendre la comparaison de Thomas. La philosophie d’Averroès « arracherait l’œil » (p. 158) à l’homme et ainsi son intellect : « l’ablation » (p. 159). En pensant l’unicité, Averroès ne conçoit pas la multitudo du genre humain : l’homme est rendu ainsi aveugle dans sa pensée. La figure se répète, dans la Dispute de saint Thomas, huile sur toile du peintre sicilien Mario di Laurito (xvie siècle), où Averroès est terrassé (p. 179).
Au chapitre vii, Averroès apparaît certes comme commentateur, un commentator fictus (p. 179). La mise en scène illustre la domination : Averroès « n’est pas l’envahisseur, c’est aussi l’envahi, c’est le colonisable, le colonisé » (p. 198). Dans la récusation de l’anthropologie d’Averroès, la fiction critique de l’être est amputée : acéphale, privé d’individualité intellectuelle et de conscience, il ne possède que l’image.
L’ouvrage s’inscrit explicitement dans la lignée des travaux d’Alain de Libera, qui ont contribué à établir les jalons fondamentaux de cette histoire. Organisé selon un ordre chronologique et positionné en fin d’ouvrage, le dossier de textes (du xiiie au xive siècle) se veut un florilège offert aux lecteurs en traduction française inédite.
Ces textes fournissent un outil précieux à la compréhension du débat théologico-philosophique. Parmi ceux-ci, on retrouve le Commentaire des Sentences de Bonaventure, celui de Thomas d’Aquin, ainsi que son Abrégé de théologie I (De fide), les Questions sur le livre III du traité De l’âme d’Aristote de Siger de Brabant et de Taddée de Parme, ainsi que les condamnations parisiennes de l’évêque Étienne Tempier (celle de 1270, visant le monopsychisme, la mortalité de l’âme et l’éternité du monde ; celle de 1277, visant notamment la doctrine dite de la « double vérité »).
Après Averroès l’inquiétant (Paris, Les Belles Lettres, 2015), Je fantasme (Verdier, 2017), Que veut dire penser ? Arabes et Latins (Paris, Payot et Rivages, 2022), Jean-Baptiste Brenet appelle une fois de plus Averroès à « com-paraître » (p. 219). Cette fois-ci, dans une enquête visuelle, au goût psychanalytique, qui met en lumière, par une déconstruction, le jeu d’asymétries autour de cette figure majeure de la philosophie, arabe et latine.
Le thème des triomphes témoigne, malgré lui, d’un fait : Averroès n’est pas « l’ennemi, l’autre du christianisme » (p. 154). La réalité est bien plus subtile, et les variations autour de sa figure démontrent « la dimension endogène de la philosophie arabe, de la falsafa pour l’Europe et, plus largement, pour la science et la vérité » (p. 219). La figure d’Averroès en peinture est un subiectum movens (p. 220), un sujet actif, pensant, pesant, espace potentiel lui-même. Comme le dit Aristote « on ne pense jamais sans image » (De anima I 1, 403a8-9 ; III 7, 431a16-17 ; III 8, 432a8-9) : c’est précisément du statut de l’image et de son rapport avec le concept qu’il est question tout au long de l’ouvrage.
Mali Alinejad Zanjani
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Pour citer cette recension : Jean-Baptiste Brenet, Le Dehors dedans. Averroès en peinture, Paris, Éditions Macula, 2024, 480 pages, in Bulletin de philosophie du Moyen Âge XXVII, Archives de philosophie, tome 89/3, Juillet-Septembre 2026, p. 219-255.