Auteur : Sabine Rommevaux-Tani

 

Henrik Lagerlund, Sylvain Roudaut, Erik Åkerlund, The Mechanization of Nature: Matter, Body, and Motion in Blasius of Parma’s Physics, édition critique de Robert Andrews, Leiden & Boston, Brill, 2025, « Studien und Texte zur Geistesgeschichte des Mittelalters », n° 140, 329 pages.

Ce volume est le résultat d’un projet de recherche destiné à étudier l’ancrage médiéval de la philosophie mécanique du xviie siècle. Il est entièrement consacré à la figure de Blaise de Parme, présenté, dans l’introduction, comme l’un des penseurs les plus novateurs de son époque. Les auteurs rappellent qu’il enseigna dans plusieurs universités du Nord de l’Italie entre 1377 environ, et son décès en 1416, et mentionnent le séjour qu’il fit à Paris au début des années 1380. Ils soulignent son matérialisme qui lui valut une condamnation. L’introduction rappelle aussi qui l’influença, notamment les maîtres d’Oxford à la source de la tradition des Calculatores, caractérisée par l’usage de la logique et des mathématiques pour l’étude de la nature, mais aussi les maîtres parisiens Jean Buridan, Albert de Saxe, Nicole Oresme ou Marsile d’Inghen. Est aussi mis en avant son réductionnisme à tendance nominaliste. Enfin, est souligné son intérêt pour l’astrologie. Si donc Blaise de Parme s’inscrit dans la lignée de ses prédécesseurs, il propose néanmoins une étude de la nature originale que la première partie du volume cherche à caractériser.

Elle commence par s’intéresser à l’introduction par Blaise de la statique dans son étude de la nature. Sylvain Roudaut rappelle que celui-ci a composé deux ouvrages sur la science des poids, qui s’inscrivent dans la lignée des travaux de Jordanus. Mais il souligne surtout l’introduction de problèmes ou de questions à propos des poids en équilibre au sein du commentaire sur la Physique. Il fait ainsi remarquer que l’une des questions portant sur le livre VII concerne la statique, et est sans doute la première du genre dans un tel commentaire. On trouve aussi des considérations sur des poids en équilibre dans des problèmes qui ouvrent les déterminations de certaines questions. Il faut toutefois rappeler que le statut de ces problemata n’est pas clair : dans ce commentaire, ils sont souvent sans lien avec la question dans laquelle ils sont insérés. Ils relèvent par ailleurs de différentes disciplines : la statique, mais aussi la médecine, l’astrologie, la physionomie, la chiromancie, etc. Le rôle que ces problèmes jouent dans la conception de la philosophie naturelle de Blaise reste à approfondir, comme le reconnaît S. Roudaut. Plus significatif est sans doute l’usage qu’il fait de la science des poids dans le cadre de la question IV.3 qui demande si les corps se meuvent vers leurs lieux naturels en suivant les lignes les plus courtes, soit des lignes droites. Examinant différents cas où des corps sont placés sur une balance, il cherche à déterminer les règles qui régissent leur chute. S’inspirant des travaux de Jordanus, il montre que, dans la balance, la lourdeur ou la légèreté d’un corps est fonction de la courbure de la trajectoire. S. Roudaut souligne les conséquences physiques tirées de cette constatation géométrique, mais il montre surtout comment les hypothèses matérialistes et mécanistes de Blaise l’éloignent de l’orthodoxie aristotélicienne. C’est le cas lorsqu’il développe une théorie de la légèreté et de la lourdeur selon laquelle celles-ci ne sont pas identiques selon les éléments et qu’il explique par ailleurs, en s’inspirant des travaux d’hydrostatique d’Archimède, que ces éléments n’ont pas de poids lorsqu’ils sont dans leur lieu naturel, le poids étant ici une propriété relative au milieu. S. Roudaut rapporte aussi des expériences de pensée impliquant le vide, comme dans le problème où une poche pleine d’air et une autre de vide sont suspendues aux bras d’une balance, conduisant à poser la question étonnante du mouvement du vide. Cette expérience, ou encore celle d’une balance ayant des dimensions démesurées, dépassant les dimensions de l’univers, sont des cas limites qui lui permettent d’identifier les causes à l’œuvre dans les phénomènes naturels.

La deuxième étude, due à Joël Biard, concerne la causalité. J. Biard explique tout d’abord comment est mis en place un système complexe de causes. Au-delà des quatre types de causes formulés par Aristote, Blaise établit une série de distinctions entre causes intrinsèques et causes extrinsèques, causes par soi et causes accidentelles, causes principales et causes instrumentales, causes universelles et causes particulières, totales ou partielles, etc. Dans quelle mesure ces causes sont-elles connues ? Plusieurs questions du début du livre I portent sur ce point. Ainsi, la question 6 du livre II demande si l’on peut prouver qu’une chose est cause d’une autre. Blaise propose deux réponses. La première est qualifiée de « probable », c’est-à-dire qu’elle peut être prouvée rationnellement mais n’est pas strictement démontrable. Selon cette position, les erreurs éventuellement induites par nos sens, les illusions ou les rêves, conduisent à ce que nous ne puissions pas avec certitude démontrer que telle cause produit tel effet. Selon la seconde position, s’il est impossible d’avoir la connaissance de toutes les causes d’une chose, car elles sont infinies, la cause per se et totale suffit à faire connaître l’effet. Toutefois, aucune chose ne peut à elle seule en produire une autre, il faut nécessairement l’action de la cause universelle, qui, selon les passages, est Dieu, mais le plus souvent la cause astrale, soit l’influence des corps célestes sur le monde inférieur.

La troisième étude, de Erik Åkerlund, Henrik Lagerlund et Sylvain Roudaut, regarde le mouvement dans le monde sublunaire. Blaise se demande si tout étant naturel porte en lui un principe de mouvement et de repos. Les auteurs montrent comment il s’éloigne de l’orthodoxie aristotélicienne en soutenant que tout mouvement dans le monde sublunaire est violent, refusant ainsi au mouvement des corps purs rejoignant leur lieu naturel le qualificatif de naturel. Ces analyses sont à resituer dans la tradition des études antérieures sur le mouvement, notamment celles d’Averroès, mais surtout de Guillaume d’Ockham et de Jean Buridan, même si elles s’en distinguent. Blaise présente la lourdeur et la légèreté comme les seuls principes du mouvement et du repos, mais il ajoute que ce sont des propriétés relatives, qui dépendent du milieu dans lequel est placé le corps. Ainsi un corps n’est ni lourd ni léger lorsqu’il se trouve dans son lieu naturel. Ces considérations conduisent Blaise à s’interroger sur ce qu’il faut entendre par l’inclination (appetitus) d’un corps à rejoindre son lieu naturel, qu’il réduit à la qualité du mouvement inhérent au corps, soit la lourdeur ou la légèreté. Dans une analogie avec l’attraction magnétique, il explique que le lieu attire le corps en raison de la lourdeur ou légèreté qui s’y trouve, soulignant ainsi le caractère violent du mouvement. Il analyse aussi les changements qualitatifs, cherchant à savoir s’ils ne sont dus qu’à des causes intrinsèques ou nécessitent une cause extrinsèque.

La raréfaction et la condensation sont les objets de la quatrième étude, d’Erik Åkerlund. L’auteur montre que l’opinion proposée est proche de celle d’Ockham selon laquelle, lors de la raréfaction, toutes les parties s’éloignent les unes des autres, tandis que dans la condensation ces parties se rapprochent, et cela sans qu’une matière soit ajoutée ni retranchée comme le soutenait Buridan. Mais il souligne par ailleurs que Blaise parle de condensation jusqu’à la non-quantité, sous-entendant donc que la quantité est bien en jeu dans ce phénomène, se rapprochant alors de Buridan. Sur la question de savoir si la condensation et la raréfaction sont possibles, Blaise distingue le cas des éléments de celui des corps mixtes. Pour les corps simples, la condensation ou la raréfaction ne sont rien d’autre que la transformation d’un élément en un autre. Pour les corps mixtes, la raréfaction et de la condensation sont limitées par les dimensions finies de l’univers ou l’impossibilité du vide. Ainsi, si dans l’univers quelque chose se condense, il est nécessaire qu’autre chose se raréfie, afin que l’univers conserve un espace égal, sans vide.

La question de savoir si les artefacts doivent être distingués des choses naturelles qui les composent est l’objet de la cinquième étude, de Henrik Lagerlund. Ici la science du xviie siècle est explicitement en ligne de mire, puisque l’auteur commence par rappeler les positions de Francis Bacon et de René Descartes. Pour ces derniers, il n’y a pas de différence ontologique entre chose naturelle et chose artificielle ; ce ne sont que des mécanismes, qui peuvent donc être objets d’une même science. En cela, ils rompent avec Aristote, qui faisait la différence entre objets naturels et artefacts, les premiers ayant en eux un principe de mouvement, absent des seconds. Blaise quant à lui soutient qu’un objet artificiel n’est rien d’autre que les éléments naturels qui le composent, tout en reconnaissant le rôle de l’artisan dans sa fabrication. Il explique alors que la différence entre les choses naturelles et les artefacts vient seulement du fait que les premiers sont créés par Dieu et les seconds par les humains.

Dans la dernière étude, Sylvain Roudaut cherche à déterminer si l’on retrouve dans le commentaire sur la Physique de Blaise les trois types de « nouveaux langages » introduits par John Murdoch pour caractériser la philosophie naturelle développée au xive siècle, soit la théorie de la supposition, la théorie de l’infini et de la continuité, et la théorie de proportions, liée à l’intensio formarum et à la question des limites, ces langages offrant un cadre conceptuel unique permettant l’étude de différents sujets dans une même science. S. Roudaut montre que Blaise utilise la théorie de la supposition pour donner une définition des termes au fondement de sa physique, en adoptant une approche nominaliste, et pour évaluer la validité d’une proposition. L’usage de quantités ou de qualités infinies est particulièrement présent dans les expériences de pensée propres à la physique imaginaire qu’il développe, et sert à démontrer les contradictions auxquelles conduisent certaines hypothèses. Le langage des proportions intervient dans les raisonnements faisant appel à la division d’un tout en parties proportionnelles. Blaise considère alors celui-ci comme la somme de l’infinité de ses parties, impliquant donc l’existence en acte d’un infini. Il n’hésite pas non plus à postuler une infinité de points et des distances infinies dans un corps. Il fait enfin usage du langage des degrés et latitudes dans différents domaines, et présente ainsi une hiérarchisation des espèces selon leur perfection, parlant alors de « latitude perfectionnelle des êtres ». L’utilisation de ces différents langages permet bien d’unifier dans un même cadre conceptuel divers domaines, qu’il souhaite intégrer dans sa vision d’ensemble de la nature.

La seconde partie du volume est consacrée à l’édition critique de huit questions de la seconde version du commentaire de Blaise sur la Physique d’Aristote, datée de 1397. Il en existe deux témoins manuscrits. Des sondages effectués dans l’édition critique révèlent malheureusement un certain nombre d’erreurs de lecture (par exemple « semi dyametro » rendu bizarrement par « se in dyametro », « semi mortua » par « se in mortua », ou encore l’abréviation pour « habere », à savoir hae, laissée telle quelle dans le texte…). De telles erreurs, qui rendent les phrases incompréhensibles, auraient pu facilement être corrigées. Malgré tout, l’ensemble est plutôt lisible.

Les études qui constituent la première partie montrent tout ce que Blaise doit à ses prédécesseurs, anglais et parisiens, en particulier Ockham et Buridan, mais aussi combien il s’en écarte, parfois de manière subtile, parfois plus radicalement, lorsqu’il introduit notamment la statique dans l’étude de la nature. C’est ce dernier point qui est l’apport le plus novateur et le plus stimulant de ce volume. Les auteurs mettent en avant les aspects de la physique de Blaise qu’ils considèrent comme des prémisses de la science classique. Ils soulignent que les expériences proposées dans ce commentaire partagent le même but que celles utilisées par Galilée : rechercher les causes des phénomènes naturels. Autre rapprochement possible avec lui : le fait que Blaise fasse de la balance l’outil principal de son étude de la nature, auxquels les autres machines peuvent se ramener. Par ailleurs, sont introduites des considérations d’ordre pratique que ces auteurs rapprochent des sciences expérimentales de Francis Bacon. Reste à déterminer quelle fut l’influence réelle de Blaise de Parme sur l’émergence de la science du xviie siècle.

Sabine Rommevaux-Tani

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Pour citer cette recension : Henrik Lagerlund, Sylvain Roudaut, Erik Åkerlund, The Mechanization of Nature: Matter, Body, and Motion in Blasius of Parma’s Physics, édition critique de Robert Andrews, Leiden & Boston, Brill, 2025, « Studien und Texte zur Geistesgeschichte des Mittelalters », n° 140, 329 pages, in Bulletin de philosophie du Moyen Âge XXVII, Archives de philosophie, tome 89/3, Juillet-Septembre 2026, p. 219-255.

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