Auteur : Sophie Roux

 

Davide Cellamare & Mattia Mantovani éd., Descartes in the Classroom. Teaching Cartesian Philosophy in the Early Modern Age, Leyde & Boston, Brill, 2023, 500 p.

Cet imposant volume (20 contributions, 500 p., une trentaine de figures et graphiques, une bibliographie de 57 p., un index nominum de 15 p.) illustre admirablement une des tendances marquantes des recherches cartésiennes ces trente dernières années. La doctrine de Descartes n’est plus étudiée comme si, produite par un héros solitaire, elle s’était imposée au monde par sa seule force intellectuelle : bien plutôt, ses réceptions dans différents espaces sociaux, nationaux ou confessionnels sont considérées comme autant de prismes qu’on analyse parce qu’elles sont parfois susceptibles de nous éclairer en retour sur les thèses centrales de cette doctrine et, en tout état de cause, parce qu’elles contribuent à replacer cette dernière dans son contexte historique. Ainsi, cet ouvrage étudie la réception de la doctrine de Descartes au xviie siècle en se centrant sur son enseignement. Bien sûr, une lectrice attentive pourra toujours trouver à redire. Elle pourra par exemple remarquer que certaines contributions reprennent, en partie ou totalement, des choses déjà publiées par ailleurs : ainsi en est-il des contributions de Roger Ariew, Pietro D. Omodeo, Howard Hotson, Marie-Frédérique Pellegrin ou Andrea Strazzoni. Elle pourra aussi relever des fautes de frappe. Toutefois, il convient de ne pas se faire inutilement tatillonne mais plutôt de souligner que ce volume nous offre un matériau d’une grande diversité et d’une richesse.

D’entrée de jeu, cette richesse se donne à voir en extension : si le cœur du livre est la réception de la physique cartésienne dans les universités néerlandaises, il couvre aussi une grande diversité de lieux, de documents ou de disciplines. Sans surprise étant donné son caractère décisif pour Descartes lui-même comme pour la première réception de son œuvre, la physique est la discipline la plus représentée, avec en particulier les contributions de P. D. Omodeo, d’A. Strazzoni, de Mattia Mantovani, de Mihnea Dobre, de Christoph Sander et de Carla R. Palmerino, les deux derniers se focalisant sur le traitement de phénomènes physiques particuliers – dans le premier cas, le magnétisme pendant un demi-siècle, dans le second, les marées pendant un siècle entier. Mais la lectrice ne trouvera pas l’ennui par manque de variété disciplinaire, puisqu’on trouve également des contributions portant sur la logique (Steven Coesemans), l’éthique (R. Ariew), la médecine (Davide Cellamare) et, au moins en partie, la métaphysique (Antonella Del Prete, I. Agostini, Tad M. Schmaltz).

Descartes in the Classroom étant focalisé sur l’enseignement, il était inévitable que les universités néerlandaises y occupent une place de choix, et cela d’autant que ce volume a pour origine un colloque organisé dans le cadre d’un projet dirigé par Jan Papy (KU Leuven) et Christoph Lüthy (Radboud University, Nijmegen), The Secretive Diffusion of the New Philosophy in the Low Countries. Evidence on the Teaching of Cartesian Philosophy from Students Notebooks, 1650-1750, qui se proposait d’analyser les notes manuscrites de cours d’étudiants (dictata) pour mieux cerner la réception de la philosophie de Descartes aux Pays-Bas, qu’il s’agisse du Sud catholique, avec en particulier l’université de Louvain, ou du Nord protestant, avec les universités de Leyde et d’Utrecht. Même si les perigrinationes en tous sens des professeurs néerlandais interdisent souvent d’associer chacun d’entre eux à une seule université, on peut dire en première approximation qu’on rencontre des professeurs de Louvain (Libert Froidmont, Vopiscus Fortunatus Plemp, les frères Gerard et Willem Van Gutschoven, Arnold Geulincx, Johannes Stevenot, et quelques autres étudiés par M. Mantovani et par C. R. Palmerino), de Breda (avec le bref Collegium auriacum (1646-1660) où enseigna Johannes Schuler, étudié par I. Agostini), de Leyde (Adriaan Heereboord, Johannes De Raey, Theodoor Craanen et Burchard de Volder étudiés par H. Hotson, A. Del Prete, Domenico Collacciani, D. Cellamare et A. Strazzoni), d’Utrecht (Arnold Senguerd, Daniel Voet, Johannes De Bruyn et Gerard De Vries étudiés par Erik-Jan Bos et Daniel Garber), d’Amsterdam (Arnoldus Senguerd et Johannes De Raey finirent leur carrière dans son Athenaeum illustre, après avoir enseigné pour le premier à Utrecht, et pour le second à Leyde) ou de Nimègue (avec un bref Athenaeum (1655-1679), où Theodoor Craanen, étudié par D. Cellamare, enseigna avant d’être recruté à Leyde). Les Pays-Bas ne sont toutefois pas le seul terrain d’enquête : certaines contributions portent sur la réception de Descartes en Angleterre (Henry More et Antoine Le Grand étudié par S. Hutton et R. Ariew), en France (François Poullain de la Barre, Jacques Rohault, Pierre-Sylvain Régis et Edme Pourchot étudiés par M.-F. Pellegrin, M. Dobre et T. Schmaltz) ou en Allemagne (Johannes Placentinus, étudié par P. D. Omodeo, enseigna à Francfort-sur-Oder après des études à Groningue et à Leyde au tout début des années 1650).

Une autre forme de diversité consiste en ce que le corpus inclut des documents historiques mineurs et parfois manuscrits donnant des indications sur ce qui se tramait dans les salles de classe et qui sont le seul moyen de connaître les contenus des enseignements des professeurs n’ayant pas publié. Sont par exemple analysés des cours privés (A. Del Prete, D. Collacciani), des dictata (D. Cellamare, S. Coesemans, A. Del Prete, A. Strazzoni, M. Mantovani, C. R. Palmerino et C. Sander), des disputationes (A. Strazzoni, D. Cellamare, D. Garber, P. D. Omodeo), leurs corollaires connus sous le nom d’impertinentia (E.-J. Bos) ou encore des curricula (S. Coesemans). D’un point de vue méthodologique enfin, toute histoire du cartésianisme étant aussi une histoire de l’anticartésianisme, un dernier ordre de diversité vient de ce que sont aussi pris en considération des écrits anticartésiens. Ainsi, des controverses sont analysées, souvent par disputationes interposées : en Allemagne celles du cartésien Placentinus avec ses collègues de l’université de Francfort-sur-Oder et avec des professeurs de l’université de Wittemberg (P. D. Omodeo) ; à Utrecht, celles du cartésien Johannes de Bruyn avec Daniel Voet, le fils cadet de l’adversaire de Descartes que fut Gisbert Voet (E.-J. Bos) ; à Louvain, celles de Libert Froidmont et surtout Vopiscus Fortunatus Plemp contre Descartes lui-même, puis contre Gerard et Willem Van Gutschoven ou Arnold Geulincx (M. Mantovani)

Un certain nombre de ces matériaux donnent lieu à des reconstructions érudites concernant la circulation matérielle des textes et des images : ainsi, on cherche à établir le moment où Adriaan Heereboord a lu Descartes (p. 63-64) et la date d’un manuscrit de Johannes De Raey (p. 69-70), on se demande si ce dernier a pu connaître l’Entretien avec Burman (p. 81-84), on découvre les liens qui unissaient les amis de Spinoza avec Jan Hendrik Glazemaker et Jan Rieuwertsz, respectivement traducteur et éditeur de Descartes en néerlandais (p. 99-123). Mais on apprend aussi la manière dont Gerard De Vries entendait dissocier Descartes de Spinoza (p. 248-250), on propose d’expliquer l’évolution de Johannes Schuler ainsi que la réédition à Cambridge de ses deux ouvrages – l’Examinis philosophiae Renati Des-cartes specimen (Amsterdam, 1666 et Cambridge, 1682) et les Exercitationes ad Principiorum Renati Des-cartes primam partem (Amsterdam, 1667 et Cambridge, 1685) – par la lecture qu’il aurait faite des lettres de More à Descartes (p. 276-278), on s’interroge sur la manière dont un étudiant de Cambridge a pu avoir accès en 1654 à la correspondance de More et de Descartes (p. 287-288), on analyse la composition d’un manuel d’éthique cartésienne publié à Londres en 1685 (p. 307-308), on examine l’usage des gravures de Michael Hayé et de Lambert Blendeff dans les salles de classe (p. 384 sqq.).

La diversité et la richesse de cet ensemble inspirent inévitablement quelques réflexions.

(1) Enseigner la philosophie

D’entrée de jeu, on se demande ce qu’il convient d’entendre par « enseigner la philosophie ». Prise strictement, cette expression se réfère à une situation sociale spécifique, celle de maîtres et d’enseignants de profession qui tentent de transmettre ce qu’ils savent à leurs élèves dans des institutions dédiées. Mais « enseigner la philosophie » s’entend aussi plus généralement, quand une personne expose une doctrine à quelqu’un qui ne la connaît pas : en ce sens, Descartes a enseigné la philosophie, alors même qu’il avait une attitude ambivalente par rapport à la philosophie professionnelle des professeurs (p. 24-25). Descartes in the Classroom semble avoir visé une étude focalisée sur l’enseignement au sens strict pour s’orienter ensuite vers une étude plus large de la réception d’une philosophie. À plusieurs reprises, une continuité entre ces deux manières d’entendre l’enseignement de la philosophie est instituée, comme si elles se référaient fondamentalement aux mêmes activités. Ainsi, il est noté que « the “classroom” that one must consider in order to understand the teaching of Cartesian philosophy is much bigger than the confines of the university classroom […]. The “classroom” in which Descartes’ philosophy was taught is more than just a classroom ; the sites for the diffusion of his philosophy included “home” and “distance learning” ante litteram, weekly conferences, learned discussions, and a much larger audience than the academic audience alone » (p. 6-7) et que « Descartes himself was the first teacher of Cartesian philosophy » (p. 82), on parle d’« epistolary / written / extramural tutorials » et d’« epistolary / virtual classroom » à propos de la correspondance entre More et Anne Conway (p. 7, 280, 289, 291, 295 et 344), on présente comme des textbooks des ouvrages qui, du moins en France, ne furent pas employés en classe, comme le Traité de physique de Jacques Rohault (p. 332) ou le Système de philosophie de Pierre-Sylvain Régis (p. 480-490).

Pourtant, une salle de classe et une correspondance ne sont pas des phénomènes sociaux du même ordre ; une thèse universitaire et un ouvrage destiné au grand public n’obéissent pas aux mêmes règles. En ce sens, Descartes in the Classroom invite à distinguer trois contextes de réception de la philosophie cartésienne. Le premier est constitué par les institutions du savoir qu’étaient les collèges et les universités ; le deuxième, par des publications visant un public indépendant de ces institutions ; le troisième et dernier, par des échanges qu’on peut dire « privés » par opposition aux deux précédents puisqu’ils n’avaient pas pour cadre une institution publique et qu’ils n’ont donné lieu à aucune publication. Ce dernier contexte n’est d’ailleurs pas homogène : il a varié selon que les échanges étaient écrits ou oraux, qu’ils étaient payants ou qu’ils relevaient du patronage, qu’ils visaient un enseignement systématique ou qu’ils avaient pour objet le divertissement des gens du beau monde, etc.

Il peut bien sûr y avoir certaines formes de continuité d’un de ces contextes à l’autre. Frans Burman, dans son entretien avec Descartes, Johannes De Raey, dans un cours privé sur les Principia philosophiae, et Henry More, dans sa correspondance avec Anne Conway, adoptent la même pratique pédagogique consistant à sélectionner des passages précis pour les commenter et les discuter – une pratique pédagogique que, à mon sens, ils reprennent à l’enseignement scolastique (pace S. Hutton p. 291). L’exceptionnel travail de traduction de Descartes en néerlandais montre que, si la réception de ce dernier aux Pays-Bas fut universitaire, elle ne le fut pas exclusivement, ce qui pose la question des interactions éventuelles entre ces deux contextes de réception. Il arrive aussi qu’un auteur de l’époque suggère une continuité formelle entre contextes : Pierre-Sylvain Régis, qui insistait dans la première édition de son Système de Philosophie sur le fait qu’il proposait, précisément, un « système » de propositions cohérentes les unes avec les autres, « tellement liées avec les premières vérités qu’elles en soient comme des suites et des dépendances nécessaires » (Système de Philosophie, La Physique, Avertissement, Paris, 1690, volume I, p. 275-276), lui donna pour sa deuxième édition (1691) le sous-titre de « cours général », ce qui revenait à l’assimiler à un manuel, alors même qu’il ne servait pas dans les classes.

Ces nuances introduites, il n’en reste pas moins que les contraintes qui pèsent sur ces trois contextes de réception sont différentes. Dans le premier, elles procèdent de formes institutionnelles relativement rigides (le curriculum, le cours, la thèse, la cérémonie qui accompagne la soutenance, la remise des diplômes, etc.), mais aussi des règles formelles déterminant les relations de professeurs entre eux et leurs interactions avec les pouvoirs religieux et politique. Les contraintes peuvent paraître moins fortes dans le deuxième contexte, mais, outre que les pouvoirs religieux et politique y interviennent également, en particulier via le système de censures et de privilèges, il faut tenir compte du marché du livre, du fonctionnement des corporations de libraires, et, finalement des attentes d’un public qui se constituait alors en instance de jugement. Dans le troisième et dernier contexte enfin, les contraintes ne disparaissent pas, mais elles varient selon les situations concrètes.

(2) Enseignement privé et enseignement public

Spontanément, nous distinguerions enseignement privé et enseignement public par la plus grande latitude d’innovation du premier. C’est, avec quelques nuances, vrai en contexte universitaire. Ainsi, Johannes Placentinus souligne qu’il a enseigné la philosophie cartésienne seulement privatim, c’est-à-dire dans sa maison (p. 130). Ou encore, les Curateurs de Leyde ayant posé en 1647 que Descartes ne devait pas être enseigné nec pro nec contra, De Raey est plus cartésien dans ses leçons privées qu’il ne l’est dans ses cours et ses exercices publics, comme le montrent A. Del Prete et D. Collacciani (p. 69, 71-75, 81, 91 et 98, passim). Encore faut-il introduire des nuances. D’après la deuxième édition (1677) de sa Clavis philosophiae naturalis, De Raey finit par enseigner publiquement le cartésianisme (p. 69-71). Plus généralement, les exercices publics qu’étaient les thèses admettaient une part d’expression libre avec les impertinentia qu’ajoutaient les étudiants au texte écrit par le maître (p. 44-45, 61-65, 146-174, 209-213 et 359).

Mais la situation peut être à front renversé pour ceux qui n’étaient pas professeurs dans un collège ou une université. M. Dobre, tout en reconnaissant que les traités de mathématique de Rohault publiés à titre posthume correspondent à ses leçons privées (p. 461), s’interroge sur leur contenu en matière de cosmologie (p. 456, 462). Les documents dont nous disposons – à commencer par la Préface de Claude Clerselier aux Œuvres posthumes (Paris, 1682) – présentent une démarcation nette entre les leçons privées de mathématiques de Rohault et ses « conférences publiques » de physique cartésienne. Les premières, rétribuées en espèces sonnantes et trébuchantes, portaient sur les questions de mathématiques pures et mixtes aussi élémentaires que traditionnelles qui sont abordées dans les huit traités des Œuvres posthumes : dans un tel contexte, il n’y avait aucune latitude et, d’ailleurs, aucune raison d’être cartésien. Les secondes, gratuites (pace M. Dobre, p. 459), défendaient et illustraient publiquement la physique de Descartes, y compris sa cosmologie. La liberté fut donc plus grande dans ses conférences publiques que dans ses cours privés. Mais c’est aussi que la distinction du privé et du public n’a pas la même signification ici et là : dans le cas des professeurs qu’étaient De Raey et de Placentinus, elle concerne ce qui est hors institution versus ce qui est dedans ; dans le cas de Rohault, qui n’était attaché à aucune institution, elle concerne ce qui est réservé à un particulier versus ce qui est ouvert à tous.

(3) Manières d’enseigner la philosophie

Commentant les rapports entre Henricus Regius et Descartes, T. Verbeek en vient à se demander s’il était légitime, comme Regius le fit, de séparer les contenus de la philosophie cartésienne, qu’il s’agisse de concepts, de théories ou d’explications, et sa forme, sa présentation ou sa méthode (p. 27-28). M. Mantovani, reprenant cette interrogation, remarque que le genre de la disputatio conduit Willem Van Gutschoven à radicaliser les thèses de Descartes, ou, en tout cas, à en rendre la radicalité plus manifeste (p. 362-363). L’imposition de formes institutionnelles prédéterminées sur des contenus cartésiens explique l’impression curieuse que les écrits de professeurs cartésiens laissent souvent à la lectrice. Elle reconnaît assurément des thèses qu’elle veut bien déclarer cartésiennes : il faut se débarrasser de ses préjugés, une perception claire et distincte est vraie, l’essence de la matière est l’étendue, le vide est impossible, on peut expliquer les phénomènes sans recourir aux qualités réelles, le monde que nous voyons est composé de trois espèces d’éléments, la glande pinéale est le siège de l’âme, etc. Mais ces thèses apparaissent comme des contenus doctrinaux séparés de la processualité qui caractérise le style cartésien considéré dans sa forme. Une première distinction s’impose donc entre la manière dont Descartes lui-même a exposé sa philosophie et son enseignement par des professeurs. Une telle distinction n’épuise pas la question, car deux manières d’enseigner de la philosophie furent pratiquées dans les institutions de savoir de l’époque moderne.

Reprenant des ouvrages antérieurs (Commonplace Learning: Ramism and its German Ramifications, 1543-1630, Oxford, 2007, et The Reformation of Common Learning: Post-Ramist Method and the Reception of the New Philosophy, 1618-c.1670, Oxford, 2020), H. Hotson soutient que les innovations pédagogiques des ramistes pour transmettre efficacement un savoir utile préparèrent le terrain aux nouvelles philosophies. Alors que l’enseignement d’humanistes comme Juste Lipse, Joseph Juste Scaliger ou Daniel Heinsius était basé sur une confrontation aux textes d’Aristote, des ramistes héritiers de Bartholomeus Keckermann tels que Franco Burgersdijk et surtout Adriaan Heereboord innovèrent pédagogiquement en proposant un enseignement qui, parce qu’il était méthodique et systématique, se libérait du commentaire verbatim des textes aristotéliciens, ce qui permit d’intégrer progressivement des doctrines philosophiques nouvelles, par exemple celle de Descartes. Le genre même du manuel, entendu comme exposé systématique d’une discipline en vue d’un usage universitaire, étant par ailleurs une innovation pédagogique du xvie siècle (Charles Schmitt, « The Rise of the Philosophical Textbook », in The Cambridge History of Renaissance Philosophy, C. B. Schmitt et Q. Skinner dir., Cambridge, 1988, p. 792-804 ; Emidio Campi, Simone De Angelis, Anja-Silvia Goeing et Anthony Grafton, dir., Scholarly Knowledge: Textbooks in Early Modern Europe, Genève, Droz, 2008), on est amené à distinguer deux manières d’enseigner la philosophie, qui ont été pratiquées aussi bien par les cartésiens que par des aristotéliciens.

La première en passe par la confrontation avec les textes d’un philosophe et elle conduit naturellement à faire du philosophe en question une autorité. Comme on l’a signalé à l’instant, c’est ainsi que les humanistes de Leyde procédaient par rapport aux textes aristotéliciens. C’est aussi ce que font Frans Burman, Johannes De Raey et Henry More lorsqu’ils lisent Descartes – la lecture ligne à ligne de More virant d’ailleurs à la critique. Si les cartésiens lisent Descartes comme les aristotéliciens lisaient Aristote, on peut leur reprocher d’en venir volentes nolentes à traiter Descartes comme un maître et à en faire une autorité semblable à ce qu’Aristote était pour les aristotéliciens, j’y reviendrai dans un instant.

La seconde manière d’enseigner la philosophie consiste à exposer systématiquement une doctrine de référence, aristotélicienne ou cartésienne, puis à la compléter ou la corriger grâce à des éléments venus d’autres doctrines. Il en résulte des formes d’éclectisme que, ces dernières années, les historiens de la philosophie moderne ont appréhendé en multipliant les catégories historiographiques : on aurait affaire à des auteurs « novantiques », « semi-cartésiens », « aristotélico-cartésiens », à des « cartésiens éclectiques », à des « cartésiens empiriques » ou encore à des « cartoniens », selon le mot-valise inventé par E. McNiven Hine à partir de « cartésien » et « newtonien ». À vrai dire, le problème de ces catégories, qui sont jugées inadéquates par les contributeurs de Descartes in the Classroom (p. 57, 87, 145, 174-175 et 256-257), n’est pas seulement qu’elles sont vagues : leur défaut rédhibitoire est d’être descriptives, et de ne pas expliquer ce qui a motivé les formes d’éclectisme en question. Pour les comprendre, il faut prendre au sérieux les contraintes inhérentes à l’enseignement et prendre la mesure de la nouvelle manière d’enseigner la philosophie qui émergea à l’époque moderne.

(4) Figures de la libertas philosophandi

  1. Garber commente un texte qui indique comment Gerard De Vries se représentait le monde philosophique de son temps. Laissant de côté les novatores, ce dernier voyait trois sectes régner lorsque le cartésianisme émergea : les scolastiques, qui mélangeaient philosophie et théologie (il s’agit des universitaires catholiques), les péripatéticiens éclectiques, qui faisaient preuve de plus de liberté (on a ici affaire aux professeurs protestants), les ramistes finalement, qui avaient un tel succès dans les lycées qu’ils auraient pu en venir à dominer la vie intellectuelle si le cartésianisme n’était apparu (p. 237-239). Comme l’indique D. Garber, la liberté que revendiquent les péripatéticiens éclectiques renvoie à la libertas philosophandi que De Vries défend dans plusieurs de ses écrits. Cette liberté courant tout au long des contributions consacrées aux Pays-Bas, on en vient à distinguer plusieurs de ses différentes figures.

En un premier sens, la libertas philosophandi s’entend comme la liberté de jugement d’un individu lorsqu’il exerce sa raison indépendamment de toute référence à une autorité. Ce n’est alors jamais que la systématisation du précepte d’origine aristotélicienne amicus Plato, sed magis amica veritas. I. Agostini commentant Johannes Schuler le rappelle, c’est ce que prescrit l’éclectisme, qui n’est pas compris au xviie siècle de manière péjorative comme un syncrétisme rassemblant sans souci de cohérence des morceaux de doctrine, mais comme la position de celui qui choisit le meilleur de chaque doctrine. Sont éclectiques en ce sens les philosophes qui n’ont pas d’autres maîtres que la vérité et qui prennent en toutes circonstances la raison pour guide. C’est pourquoi les cartésiens disciplinés ne sont pas éclectiques : non parce qu’ils seraient plus cohérents que leurs adversaires, mais parce qu’ils se seraient faits esclaves en prenant Descartes pour maître. C’est ce que remarque Gerard De Vries : alors que lui prend pour seul guide la vérité, les cartésiens n’admettent rien qui vienne des aristotéliciens et suivent aveuglément leur maître (p. 239-243). Cette première figure de la libertas philosophandi est la plus générale de toutes. Gassendi l’illustre à merveille lorsque, dès les Exercitationes paradoxicae adversus Aristoteleos, il s’oppose au dogmatisme des aristotéliciens en reprenant à Cicéron l’idée qu’il faut préserver sa liberté et vivre au jour le jour. Et, même si bien des philosophes mobilisent dans la seconde moitié du xviie siècle la liberté de philosopher contre les cartésiens, Descartes lui-même n’y était-il pas favorable ? Le bon sens ou la raison est puissance de bien juger et ce serait « commettre une grande faute contre le bon sens » que de s’engager à trouver toujours bon ce qu’on trouve tel aujourd’hui (Discours de la méthode, AT VI 2, 24).

Alors que la première figure de la libertas philosophandi peut être décrite comme la liberté de l’individu qu’est le philosophe, la deuxième figure est la liberté de la philosophie comme discipline. Dans le passage dont je suis partie, Gerard De Vries critique les scolastiques pour avoir mélangé la philosophie à la théologie catholique (p. 237). C’est une critique banale en terre protestante : Johannes De Raey, qui fut le maître de De Vries, revendiquait déjà une forme d’autonomie de la philosophie par rapport à la théologie (p. 88-89). De Raey généralisait son propos en défendant l’autonomie de la philosophie par rapport non seulement à la théologie, mais aussi à la médecine et au droit : le droit, la médecine et la théologie visant l’utile, la philosophie serait la seule discipline à viser le vrai par l’exercice de la raison (p. 70). Cette figure de la libertas philosophandi est elle aussi passablement diffuse au xviie siècle, mais l’exemple paradigmatique en est le partage du travail entre théologiens et mathématiciens ou philosophes naturels que proposa Galilée dans ses grandes lettres coperniciennes, en particulier celle adressée à Christine de Lorraine (1615). Une fois encore, on peut s’amuser à invoquer Descartes lui-même, par exemple lorsqu’il distinguait les choses qu’on croit par la seule foi, celles qu’on examine par la seule raison humaine, et finalement celles qui, tout en touchant à la foi, peuvent être examinées par la raison humaine, dans la mesure où, écrivait-il, la lumière naturelle ne peut contredire l’enseignement des Écritures (Descartes, Notae in programma, AT VIII 353).

La troisième et dernière figure de la libertas philosophandi est celle que garantissent les pouvoirs et les institutions. On se représente parfois « le pouvoir » comme étant inévitablement contraire à la liberté philosophique, mais il en a parfois été le garant, y compris au xviie siècle. Ainsi en a-t-il été dans le Brandebourg : si Placentinus l’emporta sur ses adversaires, c’est parce que la controverse fut close en sa faveur par le Prince Électeur Friedrich Wilhem de Brandebourg, peut-être pour contrebalancer le poids des dynasties universitaires (p. 144). À la suite des remous provoqués par l’introduction du cartésianisme, certaines institutions néerlandaises, se réclamant de la libertas philosophandi, posèrent explicitement que la philosophie cartésienne ne devait ni être interdite en raison de sa nouveauté ni être acceptée sans réflexion : ainsi en a-t-il été pour l’université de Nimègue et pour le Collegium auriacum de Breda (Paul Dibon, « Scepticisme et orthodoxie réformée dans la Hollande du Siècle d’Or », in Scepticism from the Renaissance to the Enlightenment, dir. R. H. Popkin et C. B. Schmitt (Wiesbaden, 1987), p. 55-81, ici p. 63-66).

Distinguer trois figures de la libertas philosophandi, ce n’est pas dire qu’elles n’ont rien en commun – au contraire, toutes prennent pour principe la raison en tant que cette dernière serait indépendante des autorités –, mais parce qu’elles s’exercent sur des plans différents. La première figure se fonde sur le jugement individuel, la deuxième a pour ressort l’autonomie des disciplines les unes par rapport aux autres, la troisième, par son aspect institutionnel, garantit un cadre qui permet aux individus d’exercer librement leur raison et, aux disciplines, d’être pleinement autonomes. À ce point, la lectrice sagace l’aura compris. Ce volume ne se contente pas d’apporter du grain à moudre à la petite confrérie des cartésiens : parce qu’il articule les doctrines philosophiques et les contextes sociaux où ces dernières furent enseignées et diffusées, ils soulèvent des problèmes qui sont encore les nôtres.

Sophie Roux (ENS/PSL, « République des savoirs », UMR 8241)

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Pour citer cet article : Davide Cellamare & Mattia Mantovani éd., Descartes in the Classroom. Teaching Cartesian Philosophy in the Early Modern Age, Leyde & Boston, Brill, 2023, 500 p., in Bulletin cartésien LV, Archives de philosophie, tome 89/1, Janvier-Mars 2026, p. 155-202.

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BEN-YAMI, Hanoch, Descartes’ Philosophical Revolution: A Reassessment, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2015, 281 p.

À qui se contenterait d’en consulter la table des matières, cet ouvrage apparaîtra comme étrangement composite. Quel peut donc être le propos d’un livre dont deux chapitres portent sur la théorie de la perception de D., deux sur ses conceptions physiologiques, deux enfin sur la naissance de son projet métaphysique et les arguments déployés dans les deux premières Méditations ? Qu’on aille toutefois jusqu’aux premières lignes de l’introduction (chap. 1), et le propos commencera à se clarifier. Si D. a révolutionné la philosophie, écrit d’entrée de jeu l’A., c’est qu’au moins une de ses idées était révolutionnaire – et, si tel a été le cas, il convient de déterminer comment il a bien pu avoir une idée de ce genre. Ayant examiné différentes idées pouvant se présenter comme révolutionnaires et conclu que seul le cogito l’était véritablement, l’A. se propose de déterminer ce qui a conduit D. à éliminer tout ce qui est douteux et à trouver dans le sujet pensant la première source de certitude et le fondement d’un système philosophique (p. 4). Sa thèse est que, contrairement à ce que D. et bon nombre de ses interprètes voudraient bien nous faire croire, le « Je » des Méditations est « profondément ancré dans son contexte et ne peut pas en être abstrait » (p. 7), de sorte que la révolution philosophique cartésienne ne vient pas « d’arguments libres de toute théorie » et « développés sans rien présupposer à partir de fondations sûres, mais de développements scientifiques et technologiques. […] Descartes fut le premier à développer une vision de monde convaincante qui prolongeait d’importantes traditions plus anciennes tout en y intégrant ce que la science de cette époque et ses techniques, avec leurs réussites et leurs limites, semblaient exiger » (p. 8). Tout en rejoignant la cohorte d’interprètes qui ont jugé que les sciences de D. étaient au moins aussi décisives que sa métaphysique, l’A. entend donc étudier ces sciences non pas en elles-mêmes, mais pour la révolution philosophique qu’elles auraient provoquée.

Les chap. 2 et 3 consacrés à la théorie cartésienne de la perception constituent le premier élément de la démonstration. Après avoir décomposé cette théorie en différentes thèses (un récapitulatif p. 24), l’A. montre que l’innovation décisive par rapport aux théories antérieures de la perception (p. 33-44), mais aussi par rapport à la théorie avancée dans les Regulae (p. 44-51), est la thèse que les sensations que nous éprouvons peuvent représenter des propriétés objectives sans pourtant leur ressembler. L’origine de cette innovation viendrait d’un passage fameux de l’Essayeur de Galilée (p. 51-62), mais surtout de l’invention de la géométrie analytique, dans laquelle une équation représente une courbe sans pourtant lui ressembler (p. 62-72). Un signe textuel de l’influence qu’aurait exercée la géométrie analytique serait l’emploi dans les deux contextes des verbes « exprimer » et « se rapporter » (p. 70-71). L’A. s’adresse cependant à lui-même l’objection selon laquelle, dans le passage du Monde où D. introduit la thèse de la représentation sans ressemblance, il ne mentionne pas le rapport entre géométrie et analyse que met en place la géométrie analytique, mais le rapport que le langage ordinaire établit entre les mots et les choses qu’ils signifient. Mais, répond l’A., ce rapport étant arbitraire, il ne constitue pas un modèle satisfaisant du rapport impliqué dans la perception, qui est naturel ; il ne pourrait donc pas être à l’origine de la thèse de la représentation sans ressemblance (p. 71-74). La discussion est intéressante, mais aurait due être complétée par l’analyse d’un rapport naturel de représentation sans ressemblance mentionné dans le Monde que l’A. laisse bizarrement de côté, le rapport entre les émotions et leurs manifestations psychologiques.

Quant aux êtres vivants, qu’étudient les chap. 4 et 5, l’innovation philosophique principale de D. serait la thèse que des principes purement physiques suffisent à les expliquer. L’A. expose des faits passablement connus (considérer les animaux comme de simples automates, c’est dépouiller l’âme de sa fonction de principe du mouvement) et conclut le chap. 4 par une importante distinction entre l’animisme pré-cartésien et le vitalisme post-cartésien (p. 120). Comme précédemment, l’essentiel est toutefois pour lui de montrer que l’origine de cette révolution se trouve en-dehors de la philosophie, en l’occurrence dans les automates qui sont construits à partir du milieu du XVIe s. (p. 93-98) – c’est d’ailleurs pourquoi la couverture du livre représente le moine mécanique attribué à Gionello della Torre. Selon le chap. 5, cette référence technologique explique également les limites de la pensée de D. : étant donné ce qu’étaient les automates de son temps, il ne pouvait imaginer des machines capables de dialoguer et de s’adapter aux circonstances (p. 122-131).

Les deux derniers chapitres utilisent les résultats acquis pour déconstruire le projet métaphysique de D. et le contenu des deux premières Méditations. Le chap. 6 soutient successivement que l’intervention de Bérulle peut seule expliquer que D. le scientifique se soit intéressé à la métaphysique, que ce dernier a écrit les Méditations de manière purement tactique, de façon à obtenir l’approbation des théologiens et surtout à habituer imperceptiblement les esprits à une physique nouvelle et, finalement, qu’Augustin a exercé une grande influence sur lui (p. 162-174). Il reste, dans l’ultime chapitre, à examiner l’argumentation des deux premières Méditations : l’argument du rêve, le cogito, l’affirmation que l’esprit est mieux connu que le corps seraient tous des arguments incomplets et qui ne pourraient se comprendre sans présupposer les conséquences que D. avait tirées de la science de son temps et qui ont été examinées dans les chapitres précédent. « Le nouveau scepticisme de Descartes, qui porte sur le monde extérieur, présuppose sa métaphysique achevée. Loin de tout démolir complètement et de commencer directement à partir des fondations, Descartes déduit de nouvelles possibilités, qui découlent d’une vision du monde complexe et novatrice, elle-même basée sur différentes idées technologiques, scientifiques et méthodologiques, etc. La méthode affichée de la Première Méditation, qui tente de laisse de côté toute présupposition théorique, est une illusion » (p. 201). Ou encore : « De nouveau, nous voyons comment un aspect central des Méditations de Descartes – cette fois, la caractérisation de la nature de l’esprit – loin d’être la conclusion de réflexions dégagées de toute supposition théorique, est fondée sur ses théories complexes de la perception » (p. 217 et passim). D’un mot, les idées puissantes de D. sont venues des sciences et des techniques de son temps ; sa métaphysique ne fut que leur couverture incomplète et éphémère.

Ce livre est pourvu de grandes qualités formelles : défendre élégamment une thèse historiographique forte ; formuler avec clarté les arguments ; rejeter en note les discussions de l’A. avec d’autres interprètes, ce qui permet à la lectrice de s’attacher tantôt à la ligne d’argumentation principale, tantôt au détail du commentaire. C’est aussi un ouvrage dont on a bien envie de dire qu’il est intelligent. Mais a-t-il raison pour autant ? Avec toute la sympathie qu’on peut avoir pour l’entreprise consistant à « intégrer » l’histoire des sciences et l’histoire de la philosophie, deux réserves de méthode seront ici formulées. (1) Même si ce qui intéresse l’A. n’est pas les sciences cartésiennes en tant que telles, mais leurs effets sur la philosophie, il demeure que, pour comprendre les effets d’une science, il faut commencer par la décrire assez précisément. Or les sciences cartésiennes sont parfois regardées d’assez loin et pour tout dire avec les yeux d’aujourd’hui – ce qui n’est pas interdit mais contredit l’ambition de replacer D. dans son contexte, plus précisément dans son contexte de découverte. Par exemple, l’A. estime la physiologie cartésienne faible et prématurée parce qu’elle ne s’appuierait ni sur des découvertes empiriques ni sur une théorie nouvelle (p. 86, p. 107-108, p. 118-119), ce qui revient à la juger selon les normes des manuels d’aujourd’hui. Étant donné que le propos de l’A. est de replacer la philosophie cartésienne dans son contexte, le plus curieux est qu’il traite ses outils historiographiques fondamentaux – la notion de révolution, la relation entre science et philosophie, la méthode de D. dans les Méditations, l’idée même que D. aurait été à l’origine d’une révolution philosophique – comme des données atemporelles qui seraient facilement accessibles, alors qu’ils devraient être l’objet d’une analyse historique et d’une discussion conceptuelle. (2) L’historien de la philosophie sera vraisemblablement gêné par la manière dont l’A., tout en bénéficiant d’une excellente connaissance du corpus cartésien, entend dévoiler, par-delà les raisons que D. nous donne, ses véritables raisons de penser ce qu’il a pensé. Un peu courts les historiens qui estiment que, si D. ne cite pas l’Essayeur ou Contre les académiciens, c’est qu’il ne les a pas lus : c’est justement parce qu’il ne les cite pas qu’il s’en sert ! Bien naïfs les interprètes qui ont pris les Méditations au pied de la lettre : il ne s’agissait en fait que d’une manipulation ! Il y a là un peu de caricature, mais le fait est que, loin de se contenter de donner une reconstitution rationnelle des arguments de D., l’A. souhaite faire ressurgir un D. que personne n’aurait connu avant lui. Par exemple, dans le cas de la théorie de la perception, il examine bien les arguments de D. en faveur de cette théorie (p. 24-33), mais entend surtout montrer comment, sans nous le dire, ce dernier a proposé une synthèse entre les thèses de Galilée concernant la matière et les idées sensibles et ses propres thèses concernant la notion de représentation, qu’il avait tirées de la géométrie analytique (p. 51-74). Pas plus que précédemment, il n’y a là une manière de faire qu’on devrait interdire par principe, mais le fait est qu’elle n’est pas appliquée systématiquement : dans le cas de la physiologie animale et humaine par exemple, il semble que nous devons croire D. lorsqu’il présente les automates comme ce qui a inspiré sa théorie (p. 81-83, p. 87-98). Cela pose à tout le moins la question de savoir comment l’historienne ordinaire distingue les arguments qu’elle peut prendre à la lettre et les arguments qu’elle doit entreprendre de démystifier…

Sophie ROUX

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Pour citer cet article : Sophie ROUX, « BEN-YAMI, Hanoch, Descartes’ Philosophical Revolution: A Reassessment, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2015 » in Bulletin cartésien XLVIII, Archives de Philosophie, tome 82/1, Janvier-mars 2019, p. 143-224.


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SCHMALTZ, Tad M., Early Modern Cartesianisms. Dutch and French Constructions, Oxford, Oxford University Press, 2016, 392 p.

Cet ouvrage propose, non pas une histoire du cartésianisme, mais une histoire des différents cartésianismes construits en France et aux Pays-Bas entre les années 1640 et le début du XVIIIe siècle. Les bornes chronologiques indiquent que les ouvrages de D. eux-mêmes ont contribué à ces constructions. La restriction géographique spécifiée dans le titre tient aux limites qu’impose toute publication mais n’est pas pour autant arbitraire, puisque France et Pays-Bas sont les deux pays où la réception de l’œuvre de D. a été la plus rapide et la plus profonde (p. 12). Quant au pluriel de « cartesianisms », que vient renforcer la notion de « construction », il est à la fois le signe de l’impossibilité de définir le cartésianisme comme on définirait une essence (p. 5-11) et la manifestation d’un parti-pris pluraliste sur lequel on reviendra.

Le premier chap., « Cartesianism in Crisis », montre que deux des questions qu’Arnauld avait signalées à D. comme théologiquement sensibles ont conduit à des controverses puis à des condamnations officielles dans des contextes religieux et politiques différents. Une question était de savoir si la physique cartésienne est compatible avec la transsubstantiation : elle aura expliqué que, dans une France catholique, un décret royal ait interdit l’enseignement du cartésianisme. Une autre était de savoir si nous sommes libres de contribuer à notre salut indépendamment de la grâce divine : une question cruciale dans les Pays-Bas calvinistes, le Synode de Dordrecht s’étant conclu par la condamnation des arminiens. D’entrée de jeu, l’histoire de la réception des idées de D. est articulée à une histoire historienne, prenant au sérieux les contextes politiques et religieux. Un autre type de contexte historique qui a façonné la réception des idées de D. a été celui des différents lieux de savoir où elles ont été diffusées, universités aux Pays-Bas ou salons en France (p. 26-27, p. 70 et p. 100). Ainsi, le chap. 2, après une synthèse sur l’ambivalence que D. aurait manifestée par rapport aux anciens (p. 65-70), montre comment des professeurs hollandais, en particulier Johannes de Raey (p. 77-83), se sont efforcés d’intégrer au cursus universitaire les idées de D., alors que les successeurs français de ce dernier l’enrôlait dans les causes du jour, celle des modernes contre les anciens dans le cas de Bernard Le Bovier de Fontenelle (p. 112-115), celle des femmes dans le cas de François Poulain de la Barre (p. 104-107). – Après cet important préambule sur les différents contextes dans lesquels les différents cartésianismes se sont construits, l’A. se tourne vers des questions métaphysiques qui, selon lui, n’avaient que peu d’importance pour D. lui-même, de sorte qu’on pourrait parler d’un « cartésianisme sans Descartes » (p. 10). Le chap. 3, « Augustinian Cartesianisms », explique ainsi que, si l’influence d’Augustin sur D. a été à peu près nulle (p. 122-126), les croisements entre cartésianisme et augustinisme ont été multiples et pas toujours concordants, comme le montrent les positions différentes qu’ont soutenues Dom Robert Desgabets, Malebranche et Arnauld quant à la création des vérités éternelles, mais aussi la grande querelle des deux derniers, brièvement évoquée par ce biais (p. 139-164). De manière similaire, le chapitre « Cartesian Occasionalisms » commence par récuser la thèse que D. lui-même aurait été occasionaliste (p. 167-176) avant d’en venir aux divers occasionalismes que ses successeurs ont mis en place : occasionalismes concernant l’interaction du corps et de l’esprit chez Clauberg et Arnauld (p. 176-189), occasionalismes physiques chez Cordemoy et La Forge (p. 189-204), occasionalismes « complets » chez Geulincx et Malebranche (p. 204-227). L’A. est ici habile non seulement à distinguer différentes formes d’occasionalisme, mais surtout à montrer quels sont les différents problèmes qui motivent ces derniers et les différents arguments qui permettent de les défendre. – Les deux derniers chap. reviennent aux œuvres de D. pour étudier le destin non plus de sa métaphysique mais de sa physique, qui plus est d’une physique qui s’est parfois autonomisée par rapport à la métaphysique. Le chap. « Cartesianisms in Dutch Medicine » est l’occasion de faire le point sur les cartésianismes médicaux : bien sûr celui de D. lui-même à travers les catégories de mécanisme et d’empirisme (p. 229-239), mais aussi celui des différentes figures de Regius (successivement « the disciple », « the outcast » et « the authority »), ou de ceux qu’il inspira, par ex. Cornelius Van Hogelande (p. 255-256), Johannes De Raey (p. 264-266) ou Burchard de Volder (278-280). De la même façon, le chapitre « Cartesianisms in French Physics » commence par étudier la physique cartésienne à travers les notions de mécanisme et d’empirisme (p. 285-294), pour faire ensuite la part belle à Rohault et Regis, mais aussi à ceux qui défendirent la physique des tourbillons contre le système newtonien, par exemple Malebranche, Fontenelle, Joseph Privat de Molière et Philippe de Villemot. Alors que les premiers proposèrent une physique qualitative, à bien des égards semblable à la physique scolastique qu’ils entendaient détrôner, les seconds auraient élaboré une physique cartésienne quantitative au sein de l’Académie des sciences (p. 285, p. 314 et p. 335-336). Mais, par un ultime renversement, si la physique de D. avait été promue au détriment de sa métaphysique, ce sont des éléments métaphysiques (l’utilisation d’un doute systématique ou la prééminence de la connaissance intellectuelle par rapport à la connaissance sensible) qui seront mis en avant à partir du moment où, vers le milieu du xviiie siècle, la science cartésienne apparaîtra comme périmée (p. 337-341).

Dans des temps qui semblent voués aux études microscopiques, l’entreprise est impressionnante. Bien sûr, certains ne manqueront pas de dire qu’il aurait fallu que tel problème, telle controverse ou tel ouvrage, ait été plus amplement et plus précisément traité. Mais depuis l’Histoire de la philosophie cartésienne de F. Bouillier (Paris-Lyon, 1854), personne ne s’était plus risqué à une synthèse de cette envergure ! Les différences sont toutefois importantes entre Early Modern Cartesianisms et l’Histoire de la philosophie cartésienne : le premier bénéficie des travaux de plusieurs générations d’historiens de la philosophie, alors que le second devait cartographier à grands traits un nouveau territoire ; le premier est organisé autour de problèmes et de questions spécifiques donnant lieu à des analyses conceptuelles détaillées, tandis que le second examinait successivement un auteur après l’autre, donnant parfois l’impression de rabouter des fiches de lecture ; le premier rend justice aux adversaires de D., là où le second tendait à dire qu’ils ne pouvaient être que des ennemis du progrès. La différence la plus importante est toutefois que Bouillier écrivait la philosophie cartésienne au singulier, alors que l’A. affiche ici la pluralité des cartésianismes et en tire un parti méthodologique. Cette pluralité tient aux contextes dans lesquels D. a été lu et aux disciplines dans le cadre desquelles son œuvre s’est trouvée prise : elle est celle des lectures que les cartésiens firent de l’œuvre de leur maître, l’A. insistant tant et plus sur les divergences qui les séparèrent. La pluralité de ces lectures est un fait historique, mais la prendre au sérieux constitue un parti-pris méthodologique. Ce dernier a au moins deux conséquences. (1) Cela défait immédiatement certains liens supposés exister consubstantiellement entre le cartésianisme et tel ou tel courant de pensée. Ainsi l’association entre cartésianisme et jansénisme est-elle présentée comme « non-essentielle » (p. 55). De manière similaire, il est remarqué que la question de l’alliance entre Augustin et D. est « largement une construction post-cartésienne » et que la distinction faite par H. Gouhier entre cartésianisme augustinisé et augustinisme cartésianisé est souvent difficile à appliquer (p. 122 et p. 128-129). Ou encore, il est noté (p. 167) que l’occasionalisme, que certains interprètes voyaient comme une conséquence du dualisme cartésien, s’est construit non pas en conformité à, mais contre l’interactionnisme causal qui fut celui de D. (2) Si l’œuvre de D. a été l’objet de lectures divergentes, on doit en second lieu reconnaître qu’elle ne constituait pas un système totalement cohérent, mais plutôt un ensemble composite d’énoncés ambigus, ambivalents et malléables (p. 9-10, p. 16 et p. 63). Il n’y a pas là une critique faite au nom d’un idéal de cohérence et de systématicité, mais la mise en œuvre d’un mouvement d’interprétation rétroactif : si les héritiers de D. ont tiré de son œuvre des leçons à ce point incompatibles, c’est qu’il y avait quelque chose de fondamentalement ambigu, ambivalent ou malléable dans les énoncés de D. Les lectures effectives qui ont été faites de l’œuvre de D. révèlent ainsi certaines de ses potentialités et de ses caractéristiques, qu’on n’aurait pas nécessairement vues sans elles. – Soulignons pour conclure que l’A. ne cède pas aux sirènes d’un constructivisme de l’interprétation. En règle générale, les historiens qui veulent savoir ce qu’a dit un auteur négligent les diffractions que manifeste sa postérité au prétexte qu’il s’agirait d’un phénomène relevant d’une histoire des idées par définition superficielle ; l’A. n’est pas de ceux-là. Inversement, ceux qui insistent sur la pluralité des lectures qui ont été faites d’une œuvre se contentent souvent de s’émerveiller devant cette pluralité sans chercher à savoir si une des lectures en question est plus vraie ou plus juste que les autres ; ce n’est pas davantage le cas de l’A. Ce n’est pas son moindre mérite que d’avoir réussi à tenir les deux bouts, en procédant rétroactivement de la postérité de D. vers ses textes, mais sans renoncer à l’idée qu’il y aurait des réceptions mieux fondées que d’autres.

Sophie ROUX

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Pour citer cet article : Sophie ROUX, « SCHMALTZ, Tad M., Early Modern Cartesianisms. Dutch and French Constructions, Oxford, Oxford University Press, 2016 » in Bulletin cartésien XLVIII, Archives de Philosophie, tome 82/1, Janvier-mars 2019, p. 143-224.


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SCHUSTER, John A., Descartes Agonistes: Physico-mathematics. Method and Mechanism 1618-1633, Dordrecht, Springer, 2013, 631 p.

Le lourd ouvrage porte sur la philosophie naturelle que D. élabora dans les œuvres de jeunesse qu’il n’a pas publiées, des fragments des années 1618-1619 connus par le Journal de Beeckman jusqu’au Monde inclus. Les thèses constitutives de cet ouvrage sont que D. était avant tout un philosophe naturel (p. 2, 7, 11, 36, 77-82, passim) et qu’un tournant décisif a eu lieu en 1629. Jusqu’à cette date, le jeune D. se serait proposé de réformer les sciences mixtes de l’intérieur et aurait en tant que mathématicien embrassé deux rêves successivement, le rêve d’une mathesis universalis et le rêve d’une méthode générale. Après cette date, l’impuissance à réaliser ces rêves aurait conduit D. agonistes à embrasser un projet consistant à proposer sa philosophie naturelle sous la forme d’un système.

Après des considérations méthodologiques inutilement longues (chap. 1 et 2), les chap. 3 à 7 portent sur le jeune D. Une idée forte est que D. a non pas mathématisé la physique mais physicalisé les mathématiques : alors que les mathématiques mixtes traditionnelles, ne s’engageant pas sur les questions ontologiques, délaissaient la recherche des causes physiques des phénomènes, il aurait introduit cette recherche dans sa pratique physico-mathématique (p. 12, 56 sqq., 102, passim). L’analyse du manuscrit portant sur le paradoxe hydrostatique de 1619 qui est proposée au chap. 3 est ici exemplaire : Stevin avait donné une démonstration purement mathématique de cette loi, D. en propose une démonstration physique, consistant à supposer qu’il existe des atomes pesants auxquels s’appliquent des concepts mécaniques. Cette approche permet également de renouveler la compréhension des fragments consacrés à la loi de la chute des corps ou à la réfraction de la lumière, la découverte de la loi des sinus étant l’objet d’une analyse circonstanciée au chap. 4. Le chap. 5 présente comme des excroissances de la pratique mathématique effective de D. (à laquelle seulement quelques pages sont consacrées) : en premier lieu la mathesis universalis de la deuxième partie de la Règle 4, qui aurait été écrite entre mars et novembre 1619 et ne concernerait que les disciplines mathématiques, et en second lieu le projet d’une méthode absolument universelle correspondant à la première partie de la Règle 4, que D. aurait élaborée après la seconde partie, vers la mi-novembre 1619. La thèse développée au chap. 6 est alors que tout discours de la méthode, dont évidemment celui que D. tenterait de mettre en place à partir de novembre 1619, est un discours mythique qui aurait une fonction « politique » dans la légitimation des sciences et dans leur organisation. Quand D. serait revenu au projet méthodique des Regulae à la fin des années 20, il aurait encore une fois tenté de lier mathesis et méthode, mais aurait toutefois rapidement été confronté au fait que ce projet entrait en contradiction avec la démarche que lui inspiraient ses recherches physico-mathématiques : d’où le tournant qui marquerait sa carrière de philosophe naturel (chap. 7).

On aborde à ce point ce qui peut être considéré comme la seconde partie de l’ouvrage, qui va du chap. 8 au chap. 12. D., ayant totalement cessé de croire à la méthode à partir de 1629, aurait changé d’objectif : il s’agirait désormais de mettre en place un système de philosophie naturelle fondée sur une métaphysique. Le lecteur que les 400 premières pages n’auront pas perdu en route pourra dans ces chapitres encore rencontrer çà et là des analyses stimulantes. Le chap. 8 ayant décrit le changement de stratégie de D. (en termes parfois inexacts, comme lorsqu’il est question de la théologie volontariste de D., p. 360-380) et le chap. 9 ayant présenté le Monde dans son ensemble, le chap. 10 donne ainsi une interprétation charitable de la théorie des tourbillons, dont je n’ai jamais vu l’équivalent où que ce soit. La force de ce chapitre est de placer une théorie que nous savons être périmée au centre de l’édifice cosmologique du Monde, en ordonnant tout autour d’elle les autres questions physiques qui sont abordées dans cet ouvrage, qu’il s’agisse du poids, du mouvement de la lune, des marées ou des comètes. Le chap. 11 en revient malheureusement à des considérations extrêmement générales, avant que le chap. 12 ne présente les Principia philosophiae comme l’aboutissement de la stratégie systématisante de D.

Descartes Agonistes est un ouvrage rassemblant des recherches menées pendant plus de trente ans. Il propose une reconstruction des Regulae que nous serons mieux à même d’évaluer quand R. Serjeantson aura publié le manuscrit qu’il a découvert à Trinity College. Il s’interroge à bon droit sur les fonctions qu’un discours de la méthode peut tenir par rapport à la pratique effectives des sciences. On y trouve des analyses originales de textes peu étudiés, comme les fragments physico-mathématiques de la fin des années 10 et la théorie des tourbillons du Monde et des Principia philosophiae. On regrette toutefois deux choses. En premier lieu, l’A. soutient que les textes de D. doivent être replacés dans le « champ » de la philosophie naturelle (la référence aux travaux de P. Bourdieu est explicite aux p. 43, 48-50, 65-66, passim), mais il ne se donne pas les moyens d’un tel travail, qui aurait requis bien plus de références en histoire des sciences qu’il n’en donne. En second lieu, l’A. et son éditeur auraient dû faire en sorte d’alléger ce livre des deux-tiers, pour ne pas dire des trois-quarts : les analyses intéressantes en matière de philosophie naturelle y auraient été percutantes, alors qu’elles se trouvent en l’état noyées dans une masse indigeste.

Sophie ROUX

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Pour citer cet article : Sophie ROUX, « SCHUSTER, John A., Descartes Agonistes: Physico-mathematics. Method and Mechanism 1618-1633, Dordrecht, Springer, 2013 » in Bulletin cartésien XLVI, Archives de Philosophie, tome 80/1, Janvier-mars 2017, p. 147-224.

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