Auteur : Alain-Patrick Olivier

Paul A. KOTTMAN & Michael SQUIRE (dir.), The Art of Hegel’s Aesthetics. Hegelian Philosophy and the Perspectives of Art History, Paderborn, Fink, 2018, 408 p.

Le sous-titre « la philosophie hégélienne et les perspectives de l’histoire de l’art » renseigne bien sur l’orientation de ce collectif interdisciplinaire réunissant et faisant dialoguer historiens de l’art et philosophes autour de la valeur scientifique des cours d’esthétique de Hegel. L’ouvrage fait suite à une « conversation » menée en Allemagne et à un colloque organisé à Londres par le philosophe américain Paul A. Kottman et l’historien de l’art britannique Michael Squire. Il témoigne à l’évidence de la vitalité des travaux autour de l’esthétique hégélienne dans le monde anglophone depuis quelques années (et de la vitalité de la réception allemande). La forme de la conversation évite l’usage dogmatique et permet une double démarche critique, qui met la philosophie spéculative à l’épreuve des travaux de l’histoire de l’art et de l’archéologie et réciproquement, dans un contexte scientifique marqué par une attention accrue pour la perspective globalisante en histoire. On ne peut que saluer cette initiative, qui prend au sérieux l’esthétique comme « science de l’art » et interroge avec pertinence ses fondements épistémologiques. L’une des spécificités de l’ouvrage est de s’attacher à la période classique, à ce que Hegel dit de la période égyptienne et de la période gréco-romaine, et à la transition entre la forme symbolique et la forme classique. Cela conduit à mettre en question l’anthropologie présupposée par l’esthétique, le rapport de l’animal et de l’humain, de l’esprit et du corps. On trouve également le souci de lire la sculpture contemporaine – et pas seulement la peinture moderne – à partir du schéma narratif hégélien.

Les éditeurs font part en même temps de leur scepticisme concernant l’origine théologique, chrétienne-protestante, de certaines catégories esthétiques voire du cadre général de l’esthétique, qui marquerait l’ensemble du discours d’une forme de contingence. On pourrait alors se demander, après la lecture de l’ouvrage, s’il ne serait pas intéressant également de vérifier la validité de ces hypothèses sceptiques par une démarche empirique. Cela pourrait consister, par exemple, à élargir le cercle de la conversation à des participants non-européens ou non-occidentaux et à interroger plus avant les formes d’art non-occidentales. Car ce volume montre bien que la discussion est d’autant plus intéressante qu’il s’agit non pas de l’art gréco-romain, ou chrétien-romantique (un champ où l’esthétique hégélienne est supposée avoir une pertinence), mais de l’art égyptien et, d’une façon générale, de la forme d’art symbolique, qui apparaît comme l’une des catégories les plus actuelles et productives de Hegel.

Alain Patrick OLIVIER (Université de Nantes)

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Pour citer cet article : Alain Patrick OLIVIER, « Paul A. KOTTMAN & Michael SQUIRE (dir.), The Art of Hegel’s Aesthetics. Hegelian Philosophy and the Perspectives of Art History, Paderborn, Fink, 2018 », in Bulletin de littérature hégélienne XXIX, Archives de Philosophie, tome 82/4, Octobre-décembre 2019, p. 815-852.

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Alberto L. SIANI, Morte dell’arte, libertà del soggetto. Attualità di Hegel, Pisa, Edizioni ETS, 2017, 146 p.

Dans son nouvel ouvrage intitulé La Mort de l’art, liberté du sujet, sous-titré L’actualité de Hegel, Alberto L. Siani rassemble sept études publiées entre 2013 et 2015 destinées à interroger la façon dont le thème hégélien de la « mort de l’art » est anticipé dans les philosophies de Kant et de Schiller, et plus généralement la façon dont ce thème affecte la conception d’ensemble de ces systèmes, non seulement la philosophie de l’art, mais la conception du sujet transcendantal, la structure du savoir, la dimension éthico-politique, la représentation de la modernité et ultimement le concept de liberté. La thèse générale est assez transparente : la proposition de la mort de l’art est corrélative, dans la philosophie moderne, de la « liberté du sujet », suivant le principe central – énoncé dans la Phénoménologie de l’esprit – de la substance devenue sujet. En ce sens, Siani admet qu’il s’agit là d’une proposition affirmatrice et libératrice, et non d’une formulation réactive déterminée par une attitude nostalgique et classicisante envers la religion de la beauté ou l’époque de la totalité harmonieuse, une approche que l’on ne peut que saluer. La première étude porte sur la faculté de juger esthétique de Kant, appréhendée paradoxalement comme « savoir non-esthétique », au sens où elle provient moins d’une réflexion sur l’art que d’une nouvelle conception du sujet et de la philosophie. La seconde étude porte sur la Phénoménologie de l’esprit. La troisième étude est consacrée à Schiller, qui constitue effectivement une médiation centrale entre Kant et Hegel et sans doute l’origine véritable non seulement de l’esthétique de ce dernier, mais de sa conception d’ensemble de la philosophie. Dans la quatrième étude sur « la généalogie hégélienne de la modernité entre esthétique et anesthétique », l’auteur fait jouer de façon variée le couple conceptuel esthétique/anesthétique proposé par Marquard. La cinquième étude, sur « l’impossible mosaïque de l’humain », est consacrée plus spécifiquement à la théorie de la forme d’art romantique dans le cours d’esthétique où se trouve thématisée de façon marquée la thèse de la « fin de l’art » chez Hegel, et paradoxalement comme « début ». (Car c’est bien de la « fin de l’art » dont il s’agit, pourrait-on objecter à l’auteur, le thème de la « mort de l’art » ne se trouvant nulle part chez Hegel.) La sixième étude revient sur l’interprétation de Hölderlin par Heidegger visant à élaborer une forme de « religion artistique pour l’Europe » que critique l’auteur. L’ouvrage se clôt par une réflexion sur l’Antigone de Sophocle chez Hegel appréhendée du point de vue de la question des droits de l’homme aujourd’hui et d’une justice qui demeurerait toujours « incomplète ». L’actualité de Hegel dont il doit être question dans cet ouvrage s’interprète dans l’ensemble comme une enquête rétrospective sur les fondements de la modernité et de la conscience européenne, y compris dans la sphère du droit, un peu à la manière de Habermas, qui est cité quelquefois. L’auteur définit néanmoins lui-même les limites de son enquête, lorsqu’il précise qu’il traite de la modernité européenne sans aborder la question de son universalité, c’est-à-dire de sa valeur en des contextes non-européens, ce qui est cohérent avec la distance affichée à l’égard de la conception universaliste de la politique et du « cosmopolitisme occidental ». Ce sera peut-être l’objet d’un prochain ouvrage puisque A. Siani précise que ses études ont été élaborées en Italie, en Allemagne, mais aussi en Turquie.

Alain Patrick OLIVIER (Université de Nantes)

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Pour citer cet article : Alain Patrick OLIVIER, « Alberto L. SIANI, Morte dell’arte, libertà del soggetto. Attualità di Hegel, Pisa, Edizioni ETS, 2017 », in Bulletin de littérature hégélienne XXVIII, Archives de Philosophie, tome 81/4, Octobre-décembre 2018, p. 821-856.

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Georg Wilhelm Friedrich HEGEL, Vorlesungen über die Philosophie der Kunst I. Nachschriften zu den Kollegien der Jahre 1820/21 und 1823 (Gesammelte Werke, Band 28,1), hrsg. von Niklas Hebing, Hamburg, Meiner, 2015, 513 p.

Ce premier volume des Gesammelte Werke consacré à la philosophie de l’art de Hegel présente les cours donnés par Hegel à Berlin en 1820/1821 et 1823. Il n’offre pas un matériau nouveau, car ces cours ont été publiés auparavant. H. Schneider a édité en 1995 le cahier d’Ascheberg pour le cours de 1820/21, et A. Gethmann-Siefert a édité pour la première fois en 1998 le cahier de Hotho pour l’année 1823. Il semble que la présente édition s’appuie sur ce précédent travail éditorial sans qu’il soit possible de l’attester. En effet, les noms des précédents éditeurs – sans doute auteurs des transcriptions – n’apparaissent pas, ce qui laisse penser à un tout nouveau travail d’édition des sources. Mais le présent volume est tel qu’il ne contient aucune présentation ou avertissement, ni aucune information sur l’origine des textes. Il faudra attendre la publication d’un autre volume pour que le lecteur puisse disposer de la présentation scientifique et de l’apparat critique indispensables à une édition aussi ambitieuse que celle des Gesammelte Werke. Le texte de 1820/21 ne semble pas différer en tout état de cause de l’édition précédente. Il n’est d’ailleurs pas nécessairement corrigé dans ses éventuelles erreurs de transcription (par exemple, dans le passage sur la comédie, je lis sur le manuscrit, p. 270, « die Mücke » et non « die Flüche »). En revanche, pour le cours de 1823, l’éditeur semble proposer une version révisée du cahier de Hotho et donne un complément à l’édition de Gethmann-Siefert. Renonçant au principe de la compilation, il choisit en effet de suivre ce manuscrit de Hotho tout en proposant également des variantes issues du cahier de Kromayer (comme nous le faisions dans notre propre édition du manuscrit anonyme de la bibliothèque Victor Cousin, une source à laquelle il aurait pu être fait référence). Il faudra néanmoins attendre les volumes suivants pour que nous puissions nous forger un avis définitif sur cette nouvelle édition critique des cours d’esthétique. Dans l’attente, les lecteurs et les chercheurs seront sans doute tentés de se référer plutôt aux éditions originales et plus accessibles de Schneider et de Gethmann-Siefert (cette dernière comportant préface, notes, index) dans leur approche scientifique des textes.

Alain-Patrick OLIVIER (Université de Nantes)

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Pour citer cet article : Alain-Patrick OLIVIER, « Georg Wilhelm Friedrich HEGEL, Vorlesungen über die Philosophie der Kunst I. Nachschriften zu den Kollegien der Jahre 1820/21 und 1823 (Gesammelte Werke, Band 28,1), hrsg. von Niklas Hebing, Hamburg, Meiner, 2015 » in Bulletin de littérature hégélienne XXVII, Archives de Philosophie, tome 80/4, Octobre-décembre 2017, p. 773-802.

Du même auteur :

  • Alain-Patrick OLIVIER, « La logique de l’action de Michael Quante », Archives de Philosophie, 2012, 75-2, 267-278.