Auteur : Annie Bitbol-Hespériès

DESCARTES, René, L’Homme, présentation, notes, chronologie et bibliographie par Delphine Antoine-Mahut, Paris, GF-Flammarion, 2018, 545 p.

Cette édition reprend la publication de la collection Corpus (Paris, 1999, sous le nom de La Forge, voir BC XXX, 1.2.2, p. 15 sq.). Elle donne donc à lire l’édition parisienne de 1664 de L’Homme par Clerselier, avec le découpage en articles issu de la deuxième édition de 1677, et le traité De la formation du fœtus (autrement dit La Description du corps humain). Ces textes de D. sont précédés de l’Épître à Colbert, de la Préface de Clerselier, et suivis des Remarques du médecin Louis de La Forge sur le traité de L’Homme et de la version française de la préface à l’édition latine du De homine par Schuyl, publiée à Leyde en 1662. Dans les deux publications, la pagination AT n’est pas mentionnée et l’annotation est réduite au minimum : dans cette nouvelle édition, elle concerne la traduction par A. Hélard des citations latines de l’Anatomia de Thomas Bartholin insérées dans les Remarques de La Forge, mais sans précisions sur le contexte médical des notes et controverses évoquées. Les figures de l’édition de 1664 sont reproduites.

L’innovation de l’édition GF vient de la présentation par l’éditrice du « roman de L’Homme ». Ce texte introductif est la version française du chap. I « The story of L’Homme », publié dans le volume collectif Descartes’ Treatise on Man and its Reception (éd. D. Antoine-Mahut et S. Gaukroger, Springer, 2016), lié au colloque de l’ENS Lyon des 16 et 17 janvier 2014. La présentation met en avant la forme fictionnelle de L’Homme, « romancé » par D. et par ses éditeurs : Clerselier qui s’attache à « refonder », en citant saint Augustin après la mise à l’index des œuvres de D., Schuyl, qui s’emploie à « reconstruire » pour « assumer le lien entre le projet de L’Homme et celui des Méditations », La Forge qui s’attèle à « suppléer, corriger, lier et appliquer » (p. 34-46) ce qu’il faudrait nuancer et préciser. La présentation évoque aussi la question des copies de L’Homme et de leur circulation après les études de F. A. Meschini (« New Indications for Critical Edition of L’Homme », in Descartes’ Treatise on Man and its Reception, op. cit.) et de S. Matton (BC XXXVI (et non XL), Liminaire III). La partie originale de cette présentation concerne les rapports entre D. et Régius et les accusations réciproques de plagiat (p. 27-33), notamment celle retournée contre D. dans la Préface de Carolus Fabricius à la deuxième édition du traité de Regius intitulé Brevis explicatio de mentis humanæ (Utrecht, 1657), réponse aux Notæ in programma de D., comme l’a montré E.-J. Bos. Il est regrettable que l’édition GF n’ait pas tenu compte de la traduction néerlandaise du traité de L’Homme par E.-J. Bos et H. Van Ruler publiée en 2011, qui rectifie la figure 8 (p. 160), après la remarque de Rudolph Rasch dans l’édition néerlandaise de l’Abrégé de musique. En effet, le texte lié à la figure 8 dit « F d’un ton aussi majeur », alors que la corde figurée dans l’édition de 1664 ne montre pas un ton majeur, mais une tierce mineure. L’édition latine du De Homine de 1662 donne la figure juste. Du reste, qu’il s’agisse de musique ou, plus fréquemment encore, de figures relatives au fonctionnement du corps humain, celles du De Homine sont supérieures à celles de l’édition parisienne de 1664 et fidèles à la tradition iconographique liée à la renaissance anatomique dont se réclame D. : celle de « Vésale et les autres » (à Mersenne, 20 février 1639, AT II 525).

L’édition GF, destinée à un large public a pour titre L’Homme et sa présentation s’intitule « Le roman de L’Homme », ce qui prolonge, voire accentue l’« effet Clerselier », pour ainsi dire, de l’édition parisienne de 1664, dont un des enjeux est de masquer l’importance du « second traité » : la Description du corps humain, ce que confirme aussi l’abondante annotation de La Forge sur le traité de L’Homme (p. 289-488). Or La Description du corps humain est un texte qui figure parmi les papiers que D. jugeait importants puisqu’il se retrouve dans l’Inventaire dit de Stockholm, ce qui n’est pas le cas pour L’Homme. La Description ne complète pas seulement L’Homme sur la question de la génération, point sur lequel insiste Clerselier lorsqu’il en change le titre en Traité de la formation du fœtus. La Description est un texte important dont la première partie qui sert de préface commente les premiers articles du traité des Passions de l’âme, sur la distinction des fonctions entre l’âme et le corps, sur la différence entre le corps vivant et le corps mort, sur le principe de vie réduit à la chaleur du cœur. La suite détaille la relation de D. envers les deux démonstrations anatomiques contenues dans le traité de Harvey de 1628 sur le mouvement du cœur et du sang chez les êtres vivants, De motu cordis et sanguinis in animalibus. Comme dans l’art. 7 des Passions de l’âme, D. déplore, dans la seconde partie de la Description, les résistances à l’adoption de la circulation du sang (p. 244-245) qu’il défend publiquement depuis la publication du Discours de la méthode. Ce qui est vrai au moment de la rédaction de la Description, l’est encore en 1664, moment de la publication posthume de L’Homme et de la Description, puisque la Faculté de médecine de Paris refuse toujours d’admettre la circulation du sang. C’est ce contexte qui devait être précisé dans la présentation, particulièrement lacunaire sur les questions médicales (p. 46-48, p. 56-60). Les notes sur le vocabulaire anatomique font défaut sur les textes de D. comme sur les Remarques de La Forge.

Annie BITBOL-HESPÉRIÈS (Paris)

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Pour citer cet article : Annie BITBOL-HESPÉRIÈS, « René Descartes, L’Homme, présentation, notes, chronologie et bibliographie par Delphine Antoine-Mahut, Paris, GF-Flammarion, 2018 », in Bulletin cartésien XLIX, Archives de Philosophie, tome 83/1, janvier-mars 2020, p. 151-222.

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LANCASTER, James A.T., et RAISWELL, Richard, éd., Evidence in the Age of the New Sciences, Cham, Springer, 2018, xviii-309 p.

Dans ce volume consacré aux preuves à l’ère des nouvelles sciences, deux articles concernent D. : (1) BALDASSARI, Fabrizio, « Seeking Intellectual Evidence in the Sciences : The Role of Botany in Descartes’ Therapeutics », p. 47-75, bibliographie p. 71-75 ; (2) BRISSEY, Patrick, « Towards Descartes’ Scientific Method : a posteriori Evidence and the Rhetoric of Les Météores », p. 77-99, bibliographie p. 98-99.

Dans le premier, au titre original, l’A. n’évoque pas seulement la tentative cartésienne d’assigner une place à la médecine pratique en mettant en avant la botanique dans la thérapeutique cartésienne, il affirme que la botanique acquiert un « rôle épistémologique dans la représentation du fonctionnement physiologique en tant que modèle idéal d’explication » (p. 62). Aucune citation de D. ne vient illustrer ni « la supériorité des plantes par rapport aux machines comme modèle permettant de comprendre la physiologie animale », ni ces « nombreuses similarités entre les physiologies végétale et animale » (« many similarities between botanical and animal physiologies », p. 62, 67-68). En dépit du titre, les considérations botaniques et thérapeutiques n’occupent qu’une petite partie de l’article : le début propose une « reconstruction historique de la thérapeutique et de la médecine théorique » superficielle malgré l’abondance de notes bibliographiques souvent dénuées de pertinence par rapport au contexte des expériences cartésiennes en médecine, aux quelques fragments comportant des remèdes et aux considérations relatives aux plantes (p. 50-54), et reprenant à la fin pour l’essentiel cette bibliographie peu sélective (p. 71-75). Il est surprenant qu’en dépit des lacunes relatives aux plantes et aux animaux, l’A. affirme que les Principia philosophiæ « forment le corps entier de la philosophie naturelle » (p. 54). Il est curieux de lire que « D. rejette le sens empirique de la preuve » (p. 56), alors qu’en médecine il accorde une grande place aux expériences et à l’observation. Ainsi, au début de ses expériences d’embryologie, D. prend en compte « une question de fait, qui ne peut être fixée par la raison » (Primae cogitationes circa generationem animalium, AT XI 510) : il ne s’agit pas d’un hapax dans l’œuvre de D., puisque la même expression figure en français, puis en latin, dans la correspondance avec Mersenne : « c’est une question de fait » au sujet de « l’urine des enragés », puis « est quaestio facti » pour la déclinaison de l’aiguille (lettres du 1er avril et du 11 juin 1640, AT III 49 et 85). Comment comprendre l’accent mis sur la botanique et le peu de cas fait aux réflexions de D. sur la vie et la santé, dont l’A. estime qu’elles sont difficiles à cerner à l’intérieur de la physiologie mécanique de D. ? (p. 47, 48, 51, 53, 57, 62-63). Sans reprendre ces considérations générales peu fondées, qu’il nous soit permis de poser cette simple question : pourquoi D. compare-t-il le corps à une machine depuis son premier texte publié, le Discours de la méthode, jusqu’à sa dernière publication, le traité des Passions de l’âme, dont l’art. 6 concerne la différence entre un corps vivant et un corps mort, et l’affirmation d’un principe corporel, défini aux art. 8 et 107 comme la chaleur en notre cœur qui est « le principe de la vie » ? Ces textes sont ignorés. D’autres sont transformés, comme l’extrait de L’Entretien avec Burman, cité comme une affirmation, alors qu’il s’agit d’une interrogation suivie par une référence aux animaux (p. 58 et note 58). Il est écrit : « Que la vie humaine puisse être prolongée si nous en connaissions le mécanisme, il n’en faut pas douter ; puisque nous pouvons accroître et prolonger la vie des plantes, etc. grâce à notre connaissance de leur mécanisme, pourquoi donc ne le pourrions-nous pas aussi pour l’homme ? Mais la meilleure voie pour prolonger notre vie, et la règle du meilleur régime à suivre, c’est encore de vivre, de manger et de remplir les fonctions de ce genre, à la manière des animaux, en suivant en tout notre agrément et notre goût, et sans jamais dépasser cette mesure » (AT V 178, trad. J.-M. Beyssade, Paris, 1981, p. 148). Il faut donc s’interroger sur la pertinence de la notion de botanique appliquée à l’œuvre de D. et à son lien avec la thérapeutique. L’A. invoque quelques citations tirées des Excerpta anatomica, « fascinant manuscrit bio-médical » (« a fascinating bio-medical manuscript », p. 62). Si nous avons de la sympathie pour tout travail sur ces fragments complexes du corpus cartésien, il n’en demeure pas moins qu’il n’y a pas de botanique chez D., au sens de domaine théorique répertoriant et classant les plantes, comme le fait Caspar Bauhin dans son traité Pinax theatri botanici, sive Index in Theophrasti Dioscoridis Plinii et Botanicorum qui à seculo scripserunt opera… Bâle, 1623. Et si D. se réfère à Bauhin, comme le souligne l’A. (p. 58 et note 59) dans ces fragments latins, ce n’est ni en relation avec la botanique, ni au sujet de la thérapeutique, mais c’est parce qu’il a relevé des singularités anatomiques (cf. Excerpta anatomica, AT XI 591-592) évoquées et illustrées dans le Theatrum anatomicum de Bauhin, ouvrage de référence pour l’anatomie cartésienne. Dans les Excerpta, D. n’évoque pas les plantes pour les classer, comme l’ont fait Clusius (Charles de l’Écluse), qui a parcouru l’Europe avant d’enseigner la botanique à Leyde où il a fondé le jardin botanique, ou Conrad Gessner, puis Jean et Caspar Bauhin ; ce n’est pas non plus pour y trouver leur « signature », leurs marques, c’est-à-dire les ressemblances entre les diverses formes des plantes et celle des organes du corps qui permettent de déduire des vertus thérapeutiques, comme l’a fait Della Porta (Phytognomonica, Naples,1588). C’est d’abord pour comprendre leur génération et leur croissance en mettant en avant un même principe de vie mécaniste applicable aux animaux et aux plantes. D. s’intéresse à la question d’un principe de vie matériel, éradiquant les âmes végétative et sensitive dans la formation des plantes et des animaux : tel est l’enjeu du fragment figurant dans les Primae cogitationes circa generationem animalium et les Excerpta anatomica (AT XI 534-535, 595), puis dans le fragment plus tardif, sur la croissance et la nutrition de novembre 1637 (AT XI 597-598), évoqué par l’A. (p. 62). C’est ensuite pour repérer le mouvement dont certaines se trouvent affectées. Les Excerpta anatomica témoignent de l’attention que D. a portée au mouvement circulaire, en relation avec la démonstration de la circulation du sang par Harvey, et en part. à la direction de la torsion spirale que dessine l’enroulement du liseron, qu’il a comparée avec celle de deux plantes plus rares : les gerania, terme qui englobe alors plusieurs variétés, dont les exotiques, et les faseoli un nom qui possède alors une large signification (AT XI 617). La correspondance témoigne également de l’attention de D. pour une plante exotique dotée d’une particularité remarquable : l’herbe sensitive (cf. à Mersenne, 16 octobre et 13 novembre 1639, AT II 595 et 619). Comme sa dénomination paradoxale l’indique, l’herbe sensitive est dotée d’une particularité singulière pour un végétal : celle de « sentir », au sens de « ressentir », de percevoir des sensations et de réagir. Cette dénomination doit être conservée pour éviter non seulement l’anachronisme dans lequel verse l’A. (p. 61 en l’appelant mimosa pudica), mais aussi le risque de faire perdre à cette plante exotique l’intérêt que lui accordèrent D. et ses contemporains. En effet, cette plante tropicale (qui deviendra mimosa pudica dans la classification de Linné et mimosa polycarpa dans celle de K. S. Kunth) importée du Brésil (ou des Indes occidentales) replie ses feuilles vertes finement découpées lors d’un contact, qu’il s’agisse du toucher, de l’effet du vent ou de la pluie. Cette particularité est intéressante pour trois raisons : (1) elle met à mal la distinction issue d’Aristote entre les âmes végétatives des plantes et les âmes sensitives des animaux, (2) elle heurte la hiérarchie des choses créées, la scala naturæ, dans laquelle la sensibilité, capacité de sentir et de percevoir, n’appartient pas aux végétaux, mais aux animaux, et (3) elle est liée à la question de l’âme des plantes dont traite par exemple Guy de la Brosse (cf. De la nature, vertu et utilité des plantes, Paris, 1628). L’intérêt pour les plantes, leur génération, leur croissance et le mouvement décelé en certaines, ne permet pas de parler de botanique chez D. – Les Excerpta anatomica incluent en outre des notes sur des pathologies singulières, et quelques remèdes, dont la plupart sont liés à l’étude de la digestion. Il nous semble qu’avant d’affirmer le « rôle crucial » de la botanique dans la thérapeutique (p. 70) des questions préalables se posent : D. n’évoque-t-il que des remèdes liés aux plantes ? Ces remèdes constituent-ils la thérapeutique de D. ? À ces questions, la réponse doit être négative. Car D. évoque d’autres remèdes que les plantes : l’A. mentionne les purgatifs liés aux plantes, mais D. cite aussi le mercure, purgatif redoutable parce qu’il relâche les nerfs de l’estomac (AT XI 643), raison pour laquelle D. en déconseille l’usage à Élisabeth à qui il recommande « quelques légers purgatifs » (novembre et décembre 1646, AT IV 532 et 589-590). Le beurre aussi se trouve mentionné, avec une comparaison de ses effets à celui de la mauve, ainsi que l’eau salée, et à nouveau le mercure (AT XI 643). L’A. relève le remède « contre la peste et les poisons, composé de deux noix sèches, deux figues et tout autant de feuilles de rue, qu’il faut broyer, après avoir ajouté un grain de sel et prendre à jeun le matin » (p. 68, note 115). Mais cette citation est amputée de son début : « L’antidote du roi Mithridate contre la peste et les poisons » (AT XI 606-607), ce qui atteste qu’il ne s’agit pas d’une prescription cartésienne, mais d’un remède ancien, extrait d’une note de lecture recopiée par D., comme nous en avons identifié d’autres (cf. BC XLVI, Liminaire III). C’est d’ailleurs aussi le cas pour l’exemple cité p. 68 sur le fameux cas d’évacuation compliquée (p. 69 et appel de note 119, sur AT XI 642-644), qui fait intervenir, outre le crocus, le fiel de taureau et du beurre. D. résume un remède dont la source est le recueil d’Observations de Schenck (Observationum medicarum, rararum, novarum, admirabilium et monstrosarum, Francfort, 1600, tome I, livre III p. 728-729, voir Liminaire III, précité).

(2) Dans l’article consacré à la preuve a posteriori et à la rhétorique des Météores, l’A. souligne également la tension cartésienne entre les preuves empiriques et intellectuelles, notant que l’utilisation de l’observation par D., « en particulier dans ses premiers ouvrages de philosophie naturelle », semble en contradiction avec l’approche rationaliste des Principia philosophiæ. D. considérait notoirement trompeuse l’évidence des preuves fournies par les sens, mais les Météores montrent qu’elle peut jouer un rôle important. À partir du dilemme posé par l’A. concernant soit l’existence de méthodes multiples dans le corpus cartésien, notamment scientifique et métaphysique, soit la revendication cartésienne d’une méthode unique et unifiée applicable à tout problème rencontré par la raison humaine, l’A. soutient que D. utilise sa méthode comme preuve dans le Discours et Les Météores. Selon lui, il existe une seule méthode dans les travaux de D., dont sa météorologie fournit l’exemple. Partant de la méthode des Regulæ, expliquée par deux exemples : l’un scientifique, la preuve de la courbe anaclastique, et l’autre métaphysique, la question de l’essence et de la portée du savoir humain, l’A. suggère (1) que la forme de sa métaphysique initiale (et non son contenu) est similaire à la méthode du doute dans les Meditationes, et (2) que l’explication de D. sur la cause des parhélies (1629) contient également une formulation de cette procédure. L’A. propose « une nouvelle lecture des Météores » où, suivant les conseils du Discours et de la correspondance, il interprète sa météorologie en raisonnant depuis les effets jusqu’aux causes (p. 77-78). Selon l’A., D. utilise une procédure analogue à la méthode du doute, consistant à soumettre une succession d’hypothèses empiriques plausibles à un examen rigoureux afin de vérifier leur indubitabilité. Cette « méthode scientifique du doute » permet à D. de fonder son étude des Météores sur des observations contemporaines comme le phénomène de parhélies. D. a ainsi intégré la preuve a posteriori à sa méthode apodictique, tout en continuant à invalider les sens dans la production de la connaissance. Bien que confrontée à des problèmes mettant en cause la perspective d’une méthode globale, l’approche cartésienne en matière de preuve souligne les problèmes rencontrés par des méthodes empiriques.

Certaines affirmations surprennent par leur lecture superficielle des textes, comme celle qui oppose le vaste enjeu des Meditationes aux « buts plus modestes des années 1620 et 1630 ». L’A. cite « Le Monde (1632), L’Homme (1633), La Dioptrique (1637) et les Météores (1637) » en affirmant qu’il « s’agit d’expliquer un phénomène scientifique dans chaque discours, que cette tentative limitée ne semble pas invoquer des doutes, encore moins la méthode de douter » (p. 78). Outre que la chronologie des textes se trouve malmenée, Le Monde et L’Homme, ainsi que la Dioptrique ayant commencé à être rédigés dans les mêmes années (à Mersenne, 25 novembre 1630, AT I 179-180), et le découpage en discours inexact pour Le Monde et L’Homme, est-il pertinent d’affirmer qu’il s’agit de « tentatives limitées », Le Monde incluant la métaphysique, avec les lois de la nature et le fondement de la nouvelle cosmologie liée aux découvertes des « nouveaux astronomes » : Copernic, Kepler et Galilée, et L’Homme exposant le fonctionnement du corps d’après le renouveau anatomique de Vésale et en rupture totale avec la tradition médicale accordant une large place aux âmes végétative et sensitive ? L’absence du doute peut-elle seule minorer l’enjeu des vastes enquêtes scientifiques conduites par D. dans ces années où son ambition n’est pas seulement d’expliquer le phénomène des parhélies ou apparition de faux soleils, mais d’expliquer « tous les phénomènes de la nature, c’est-à-dire toute la physique » (13 novembre 1629, AT I 170), où il « étudie en chimie et en anatomie tout ensemble » et où il lie physique et « questions métaphysiques » (15 avril 1630, AT I 137 et 145) ? L’A. discute notamment deux articles de D. Garber : « Descartes and Method » et « Descartes and Experiment in the Discourse and Essays in 1637 », (cf. Descartes embodied, Cambridge, 2000, p. 102-104 ; tr. fr. Corps cartésiens, Paris, 2004, cf. BC XXXII ; voir aussi BC XVIII p. 50-51 pour la version française du premier article, et BC XXIV, p. 48 pour le second) privilégiant en part. l’exemple de la méthode avec la courbe anaclastique de la Règle VIII (p. 82 et notes 17 à 19, p. 88, 89, p. 95, notes 71, 72) et l’explication de l’arc-en-ciel au Discours VIII des Météores, explicitement revendiqué par D. comme un « échantillon » de sa méthode (p. 88 et 95, voir au P. Vatier, 22 février 1638, AT I 559). Ces articles sont complétés par le travail de Schuster (Descartes-Agonistes, Dordrecht, 2013, BC XLVI, p. 186-188). L’A. assimile la forme de l’exemple de la courbe anaclastique à celle de la méthode du doute dans les Méditations (p. 82-85, 97). La procédure des Regulæ, celle que l’A. recherche dans les Météores, est celle qui (1) pose une question de type « enquête », (2) divise en parties les hypothèses de la question initiale, (3) ordonne ces parties sur la base d’une dépendance épistémique, (4) les traduit sous forme de questions et (5) s’assure que la question finale aboutit à la découverte d’une intuition (p. 86). L’A. étudie alors la méthode rhétorique, non pas des Météores, comme annoncé dans le titre et dans la section 4. 3, mais de son Discours X relatif aux parhélies, le dernier, qui est chronologiquement à l’origine de la vaste enquête cartésienne du deuxième Essai de la méthode. Reprenant la question originelle relative à la cause des parhélies, et nuançant la mise en œuvre d’une méthode hypothético-déductive dans ce Discours, l’A. propose d’adopter une « stratégie historiographique » : lire le Discours X, avec une orientation à rebours ou inversée (« backwards or inverted orientation »), autrement dit en lisant la genèse des Météores ou l’histoire de l’intérêt de D. pour ce phénomène observé près de Rome en mars 1629 par le père Scheiner (p. 86-90, p. 97). Selon l’A. la mise en avant du primat de l’observation au Discours X des Météores, et donc de la confiance dans les sens, s’oppose à l’intuitus evidentia des Regulæ et à la défiance envers les sens des Meditationes (p. 91).

L’article suscite plusieurs questions. D’abord, celle du statut original du Discours X des Météores par rapport aux autres discours composant cet Essai de la méthode. Cet Essai est-il lui-même singulier dans la publication de 1637 ? E. Gilson n’affirmait-il pas que les Météores étaient « un tissu d’expériences » ? (« Météores cartésiens et météores scolastiques », in Études sur le rôle de la pensée médiévale dans la formation du système cartésien, Paris, 1975, p. 134, article non cité par l’A.). Il ne fait pas de doute que, dans les Météores, comme dans la Dioptrique et dans la Cinquième partie du Discours, D. accorde une grande place aux observations et aux preuves fournies par les expériences, en liaison avec des lectures suscitant des questions qui donnent lieu à la formulation d’hypothèses. C’est le cas pour les Discours III à VI sur les sens dans la Dioptrique, qui sont liés à des observations tirées de traités anatomiques et d’optique. C’est également le cas dans la cinquième partie du Discours de la méthode au sujet de l’approbation de la circulation du sang et du désaccord avec Harvey sur la cause du mouvement du cœur. Sur ces thèmes importants et alors d’actualité, comme celui des parhélies, D. a fait lui-même de nombreuses observations dont témoignent aussi les Excerpta anatomica, textes non cités par l’A. Or ces fragments latins, authentiques relevés d’expériences et de réflexions au moment crucial de l’émergence de la science moderne, comportent également des relevés précis d’observations sur la grêle (AT XI 623-624), puis, datées du 5 décembre 1635, des observations sur le verglas et la forme des étoiles de neige (AT XI 626-627), qui ont nourri le Discours VI des Météores. Autre question : celle de la pertinence du rapprochement entre la méthode, les Regulæ, et leur application aux Météores. Il nous semble qu’il convient de privilégier une utilisation prudente des Regulæ par rapport à la publication du Discours et des Essais, notamment parce que, selon D., la méthode « vaut plus en pratique qu’en théorie » (à Mersenne, printemps 1637, AT I 349). Et D. n’a pas cessé de travailler à ces vastes questions scientifiques après l’abandon des Regulæ, puis le renoncement à la publication du Monde incluant L’Homme après la condamnation de Galilée, comme le prouvent les extraits latins et la correspondance. Ce qui conduit à nuancer l’affirmation que « les parties IV et V du Discours » seraient des « résumés sélectifs de traités indépendants composés entre la fin des années 1620 et le début des années 1630, principalement son Traité de métaphysique, perdu, Le Monde et L’Homme » (p. 92, p. 97). Mais il faudrait également s’interroger sur le statut des suppositions (« assumptions », p. 92) dans les Météores – comme dans la Dioptrique – qu’il convient de rapprocher des questions puis hypothèses émises par D. dans les Excerpta anatomica, qui abordent d’autres thèmes que les controverses anatomiques ; sur le thème de l’éradication de l’admiration, qui ouvre et clôt les Météores : ce thème, laissé de côté par l’auteur, prime sur la question du doute soulevée par l’A. ; enfin, il faudrait questionner l’enjeu pédagogique de cet Essai, lié au point précédent, puisque les Météores scolastiques étaient enseignés dans les collèges des Jésuites et que D. espérait que son traité les remplacerait (cf. au P. Noël, octobre 1637, AT I 455).

Annie BITBOL-HESPÉRIÈS (Paris)

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Pour citer cet article : Annie BITBOL-HESPÉRIÈS, « James A.T. Lancaster et Richard Raiswell, éd., Evidence in the Age of the New Sciences, Cham, Springer, 2018 », in Bulletin cartésien XLIX, Archives de Philosophie, tome 83/1, janvier-mars 2020, p. 151-222.

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SCRIBANO, Emanuela, Macchine con la mente. Fisiologia e metaphysica tra Cartesio e Spinoza, Rome, Carocci, 2015, 254 p.

Ce livre réunit des articles présentés pour la plupart lors de congrès et séminaires entre 2012 et 2014, mais remaniés, et porte sur la question du rapport entre Spinoza et D. et des « dettes » de Spinoza envers D. Le point de vue de l’A. sur cette question est original, argumenté et stimulant, puisque l’ambivalence de Spinoza envers D. trouverait son origine dans l’évolution de D. lui-même. L’A. met d’emblée l’accent sur L’Homme et les Meditationes, pour en souligner les enjeux différents : dans l’un « une théorie matérialiste » de la sensation, de l’imagination et de la mémoire, dans l’autre « un point de vue exactement inverse » : montrer le pouvoir de l’esprit. D’où la question relative aux raisons de cette évolution et la mise à l’épreuve de « l’hypothèse selon laquelle ces changements seraient dus à la profonde exigence de développer et de renforcer d’un côté la fondation de la science, et de l’autre de rendre cohérente cette démarche avec la science elle-même », autrement dit avec la neurophysiologie de L’Homme. D’où, selon l’A., la présence chez D. de « deux âmes parallèles », l’une métaphysique, l’autre liée à l’étude neurophysiologique, puis l’existence de « tensions » et d’une « cohabitation difficile », avant la séparation, surtout à partir de la seconde moitié du XXe siècle, entre les études sur la métaphysique cartésienne et celles qui sont dédiées à la neurophysiologie (p. 10-11). Le livre comporte six chapitres, dont cinq intéressent les études cartésiennes, le dernier chapitre, traitant de l’influence de Spinoza sur Hume. Le parcours proposé, depuis D. partagé entre science et métaphysique (chapitre I), jusqu’à Spinoza, cartésien devenu anticartésien (chap. IV et V), est centré sur l’influence de la publication posthume du traité de L’Homme à Paris en 1664 par Clerselier, et est jalonné par les noms de La Forge et de Cordemoy (chap. II), puis de Malebranche (chap. III). Selon l’A., les héritiers de D. ont évalué de manière différente les projets métaphysique et neurophysiologique de D., mais la tentative de Spinoza pour bâtir « une théorie de la connaissance pleinement adéquate à la physiologie cartésienne » est un « cas exemplaire » : les éléments cartésiens ne devant pas être vus comme une « adhésion occasionnelle et éclectique à des morceaux de la philosophie de D. », et la polémique, même sévère, contre la philosophie cartésienne étant insuffisante pour faire de Spinoza un anticartésien (p. 10-11).

Le chap. I insiste sur la thèse « révolutionnaire » de L’Homme : une étude du corps humain comme « machine » soustraite à tout « principe psychique », où sensations, imagination et mémoire sont rapportées à la réception, la conservation et l’évocation de « traces » émanant du monde extérieur. La partie de L’Homme relative à l’union de la « machine » du corps à l’esprit n’ayant pas été rédigée, les Méditations proposent ensuite sur ce thème, dans un nouveau contexte, des tentatives complexes pour « réduire le fossé entre la physiologie et le fondement métaphysique de la science » (p.⁠ 42). L’A. s’attache particulièrement à deux thèmes. (1) L’évolution de la mémoire matérielle du traité de L’Homme, où le « corps entier est porteur de traces », à la mémoire intellectuelle, depuis la correspondance de 1640 (à Meyssonnier et Mersenne), jusqu’à la lettre à Arnauld du 4 juin 1648 (AT V 192-193), qui se rattache aux Objectiones de Gassendi et aux Responsiones sur la pensée comme essence de l’esprit, en passant par les lettres à l’Hyperaspistes d’août 1641, à Mesland du 2 mai 1644. L’A. met avec raison l’accent sur les traces ou vestiges cérébraux et sur la référence à la vie prénatale dans l’évolution cartésienne sur la mémoire intellectuelle et son rôle primordial chez l’homme (p. 33 et 52-64). (2) L’ambiguïté des jugements, volontaires ou involontaires, avec une mise en avant de l’expérience sensible analysée au niveau physiologique par les erreurs de perception visuelle déjà présentes dans L’Homme et la Dioptrique, et les cas de l’hydropique et des personnes amputées dans la Meditatio VI. Les Meditationes associent ces types d’erreurs à la cohabitation de deux théodicées : celle de la Meditatio IV, qui insiste sur la volonté et vaut pour « l’adulte sain de corps et d’esprit », et celle de la Meditatio VI, avec « le retour du corps », qui montre l’impuissance divine à éviter l’erreur de l’hydropique (p. 64-75). Notons l’importance de la médecine dans les deux cas, ce qui justifie le sous-titre du livre : « physiologie et métaphysique de D. à Spinoza ».

Ce chap. repose sur des analyses très fines mais suscite la discussion sur le statut de L’Homme et la chronologie des textes, notamment quand l’A. oppose « l’extraordinaire mobilité » du projet de fondation métaphysique de la science à la « stabilité substantielle du noyau porteur du système scientifique en ce qui concerne l’étude du vivant, qui ne subit pas de modification entre 1630 » et les publications des Meditationes puis des Principia. « Le seul ajout notable est celui de la Description du corps humain », avec l’embryologie (p. 20-21), écrit l’A. Il nous semble que c’est là une lecture discutable de la chronologie des thèses physiologiques de D., où nous voyons l’influence de Clerselier et de son édition de L’Homme, à laquelle l’A. accorde ensuite une place déterminante dans la diffusion de l’héritage cartésien. L’éradication des fonctions non intellectuelles de l’âme et l’affirmation du mécanisme corporel avec un principe de vie réduit à la chaleur du cœur constituent les fondements de l’étude cartésienne de la nature humaine, avec l’union, supposée dès L’Homme, pour l’explication des sensations, mais est-il exact d’affirmer que « les ajouts significatifs à la physiologie de L’Homme sont postérieurs à l’année 1641, autrement dit à la pleine évolution du projet métaphysique », et de faire de 1641 « l’année de référence prioritaire » dans l’enquête conduite par l’A. (p. 20-21, p. 42) ? Le propos est trop général et il ne semble pas que 1641 soit l’année charnière pour l’ensemble de la physiologie cartésienne. C’est oublier l’écart déjà considérable entre L’Homme et son évocation dans la Cinquième partie du DM, avec l’énoncé des preuves de la circulation du sang et le débat avec Harvey sur la cause du mouvement du cœur. De même, la Dioptrique se distingue de L’Homme par l’explication des « usages » des nerfs que les « anatomistes et médecins » n’ont pas « distingués » (Disc. IV), puis l’évocation, après l’allusion à la petite glande logée « environ le milieu » des concavités du cerveau (aisément identifiable pour ceux qui ont des connaissances médicales), des marques d’envie chez les femmes enceintes (Disc. V), sans oublier les exemples des frénétiques et de « ceux qui ont les yeux infectés de la jaunisse » (Disc. VI). Si le DM et les Essais sont bien le « début officiel de la science, incluant sa partie neurophysiologique ainsi que sa fondation » (p. 40), il faut ajouter que la Cinquième partie du DM et la Dioptrique ont été déterminantes dans la diffusion des thèses cartésiennes, notamment dans l’enseignement de Regius à Utrecht, avant la publication des Meditationes. C’est un des premiers lecteurs du DM et des Essais, Libert Froidmont (Fromondus), qui, en s’étonnant que D. « ne reconnaisse pas d’autre sensation que celle qui s’effectue dans le cerveau » et en invoquant, en cas de brûlure sur une partie du corps une « opération du toucher qui fait sentir là une qualité dolorifique » (Fromondus à Plempius, 13 sept. 1637, AT I 406), permet à D., le 3 oct. 1637, d’en appeler à « tous les médecins et chirurgiens » qui « savent que ceux à qui on a depuis peu coupé un membre croient souvent sentir encore de la douleur dans la partie du corps qu’ils n’ont plus ». D. cite le cas qu’il reprendra dans Principia IV, 196, de la jeune fille grièvement blessée à qui l’on cache, grâce aux bandages, son amputation du bras pour cause de gangrène, mais qui se plaint de douleurs aux doigts ou à la main, voire au coude : « c’est que les nerfs qu’elle avait encore dans le bras étaient affectés, et auparavant ils descendaient du cerveau jusqu’à ces parties-là. Cela ne serait pas arrivé, bien sûr, si le sentiment de la douleur, ou comme il dit, la sensation, se faisait toute en dehors du cerveau » (Froidmont emploie le mot « sensatio » : « aliam sensationem », AT I 420-421/trad. AM II, 14-15). Évoqué de façon générale dans la Meditatio VI, l’exemple de la douleur des membres-fantômes illustre l’erreur dans les jugements fondés sur les sens internes et « prouve » l’union de l’âme au corps, tout en expliquant un fait médico-chirurgical mystérieux, même pour les plus grands chirurgiens d’alors (Paré, Fabricius d’Acquapendente). Il paraît donc difficile d’admettre le changement de statut de L’Homme après « la publication des Meditationes » (p. 49-50) : son contenu était déjà dépassé par la publication du DM et des Essais. Les réponses de D. aux objections de Froidmont sur la Dioptrique (publiées par Clerselier dans les Lettres II, 1659), permettent sans doute de réduire l’écart entre L’Homme et les VIae Responsiones sur les trois degrés du sens (thème repris par La Forge dans son Traité de l’esprit de l’homme, chap. XVII) et de nuancer l’accusation de « faux d’auteur » invoquée au sujet de cet Essai (p. 42-46). D. rappelle notamment l’opposition entre la vision des « bêtes (bruta) [qui] ne voient pas comme nous, quand nous sentons que nous voyons ; mais seulement comme nous, quand nous avons l’esprit ailleurs : alors, bien que les images des objets extérieurs se peignent sur notre rétine et que peut-être aussi les impressions faites par elles sur les nerfs optiques déterminent dans nos membres divers mouvements, nous ne sentons absolument rien de tout cela » (3 oct. 1637, AT I 413-414, trad. AM, II, 6).

Il semble difficile de souscrire à la présentation de l’éd. parisienne de 1664 de L’Homme avec la Description du corps humain comme un « corpus de recherche doté d’une continuité et d’une stabilité profondes et L’Homme comme le dernier mot sur ce thème » (p. 22). Cette éd. montre l’extension des connaissances médicales de D., avec l’étude de la génération dans la Description, qui motive le changement de titre effectué par Clerselier et le passage au Traité de la formation du fœtus qui souligne cet aspect du texte tout en occultant un approfondissement des acquis de D. dans le domaine physiologique. Ce qui est dissimulé concerne l’autre nouveauté de La Description du corps humain : la réécriture précise par D. de la démonstration harvéienne de la circulation du sang dans un contexte mécaniste et l’exposé détaillé de son désaccord avec Harvey sur la cause du mouvement du cœur, à un moment où, en France, la circulation du sang n’est pas admise par les Facultés de médecine. D. s’y est rallié dès le DM ; La Forge, médecin, ne passe pas sous silence ce ralliement : dans ses Remarques, prolongeant Harvey et D., et connaissant les expériences que Walaeus cite dans ses deux Lettres de 1640 à Thomas Bartholin, jointes par ce dernier à l’Anatomia reformata, La Forge observe que « par le moyen des anastomoses, les veines et les artères sont tellement disposées qu’elles donnent libre passage au sang des artères dans les veines, et des veines dans le cœur. Ce qui est si manifeste, et confirmé par tant d’expériences, qu’à moins de se crever les yeux, on ne saurait nier la vérité de ce mouvement circulaire du sang » (Remarques, éd. orig. de 1664, p. 190-191), écho des résistances à l’adoption de la circulation du sang que D. évoque dans la Description (AT XI 239-241) et résume à l’art. 7 des PA. La Forge défend (à tort) l’explication cartésienne (inexacte) du mouvement du cœur contre les nouvelles définitions de la diastole et de la systole par Harvey. Il ne convoque pas le De motu cordis et sanguinis, mais « Harvey et Bartholin dans son Anatomie réformée », dont il cite deux pages (Remarques, p. 191-192). Mais mettre sur le même plan Harvey, génial découvreur, et le médecin Thomas Bartholin qui actualise un traité d’anatomie de son père Caspar, n’est-ce pas une utilisation cohérente de références qui masquent l’importance de Harvey autant que celle du débat que D. poursuit avec le grand médecin anglais dans la Description ? La Préface et les Remarques orientent les lecteurs vers d’autres thèmes, ainsi celui de la différence homme/animal et esquivent la question « la plus importante » du principe de mouvement (L’Homme, éd. 1664, Préface (n. p. = p. 22) et Remarque sur le dernier paragraphe de L’Homme). En outre, les Remarques de La Forge sur les thèmes médicaux fondamentaux, même avec l’aide de l’Anatomia de Bartholin ou de l’Anatomie du cerveau de Willis, ne permettent ni d’avoir un état des lieux précis de la situation médicale en France en 1664, ni de saisir la complexité de ce moment crucial de l’histoire de la médecine en Europe. C’est le cas notamment au sujet du silence concernant les controverses sur l’existence ou pas des esprits animaux, aussi importants dans la neurophysiologie cartésienne que dans celle de ses héritiers. De façon générale, n’est-ce pas l’approfondissement de la physiologie cartésienne entre L’Homme et sa présentation dans le DM et la Dioptrique, grâce aux lectures, discussions et dissections de D., qui nourrit le développement de l’exigence de fondation métaphysique de la science ? De manière plus précise, l’écart entre le contenu de L’Homme et celui de la Description confirme à n’en pas douter l’importance décisive de la lecture de Harvey par D.

Dans son étude de la postérité de la physiologie cartésienne (p. 77-106), l’A. met en valeur l’intérêt de La Forge pour la mémoire matérielle dans les Remarques et pour la mémoire intellectuelle dans son Traité de l’esprit de l’homme. L’exemple de la douleur des amputés (p. 35, 71 et 75), est ensuite analysé dans le cadre de l’erreur chez les héritiers de D. puisant à « la même source d’inspiration : la physiologie cartésienne » (p. 98). La Forge (p. 94-97) se réfère à la Meditatio VI dans ses Remarques sur les erreurs des sens, Cordemoy (p. 99) insiste sur l’importance de la neurophysiologie dans le VIe Discours du Discernement du corps et de l’âme, tout comme Malebranche (p. 37 et 106), dans La Recherche de la vérité, Éclaircissement VI, qui reprend aussi, comme exemples liés à la folie, des cas médicaux de mélancolie hypocondriaque, écho de la Méditation I, mais fait de la folie « un cas particulier du mécanisme ordinaire de la perception » (p. 103).

Les jugements naturels chez Malebranche font l’objet du chap. III (p. 107-123), avec l’examen des variantes apportées à la deuxième édition de La Recherche de la vérité, et du problème créé par l’oratorien en transférant en Dieu les jugements naturels et donc l’erreur, d’où les apories qui en résultent, puis l’énoncé de la thèse des deux jugements : le jugement naturel en Dieu, qui prend chez l’être humain la forme de la sensation, et le jugement libre, qui relève de la volonté humaine et est réflexion sur l’expérience. Selon l’A., Malebranche serait à la fois influencé par la Dioptrique et par la Méditation IV.

Les deux chap. suivants sont consacrés à Spinoza. Le premier s’intéresse aux aspects physiologiques que Spinoza a retenus, sans la métaphysique de D. relative à la fondation de la science, et à leurs liens avec une théorie physique de la connaissance. Pour l’A., la physiologie cartésienne est présente dès les premiers écrits de Spinoza, mais c’est la théorie de l’imagination dans l’Éthique qui permet d’en mesurer l’importance. L’« abrégé de physique » d’Éthique II sélectionne des éléments physiologiques issus de D. L’A. suggère que la théorie de la mémoire et l’importance des traces cérébrales ont durablement inspiré Malebranche et Spinoza dans leurs lectures respectives de L’Homme et du De Homine (publié à Leyde en 1662 puis réédité en 1664). L’A. suppose qu’en dépit de sa connaissance incertaine du français, Spinoza déjà lecteur du DM, des Principia et des PA, a aussi été influencé par les textes gravitant autour de L’Homme : les Remarques de Louis de la Forge et son Traité de l’esprit de l’Homme, mais plus encore par le Discernement du corps et de l’âme de Cordemoy (p. 126, p. 128). Spinoza maintient que pour connaître les spécificités de l’âme, la connaissance du corps est indispensable, sans que cela implique une anatomie et une physiologie détaillées. Il s’intéresse aux parties de L’Homme qui traitent des modifications du corps entraînant des conséquences sur l’esprit. L’A. insiste sur les observations qui suivent la Prop. XIII d’Éthique II, sur l’individuation, le rapport des parties au tout, et sur le fait que « les critiques sur la fonction de la glande pinéale et l’ironie au sujet de ceux qui cherchent un lieu physique comme siège de l’âme » au début d’Éthique V ne suffisent pas pour faire de Spinoza un anti-cartésien, du moins sur le point de la connaissance imaginative ou de la connaissance inadéquate (p. 128-132). En étudiant la glande pinéale, l’A. mentionne que Spinoza possédait l’Anatomia reformata de Bartholin (3e éd., 1651) et les Observationes Anatomicae de Sténon (Stensen, 1662) et que les Remarques de La Forge citaient les critiques de Bartholin sur la glande pinéale. Notons toutefois que l’Anatomia de 1651 ne cite pas Sténon sur l’anatomie du cerveau mais Fr. Sylvius, et que les Observationes de Sténon ne traitent pas de la glande pinéale, mais des glandes lacrymales et salivaires. Notons aussi qu’aucun élément ne permet de penser que La Forge a rencontré Sténon, anatomiste auquel l’A. accorde ensuite une place importante (p. 133-141). Son Discours sur l’Anatomie du cerveau a été lu en 1665 devant l’Assemblée réunie chez Thévenot, puis publié en 1669. La quatrième éd. de l’Anatomia de Bartholin est parue en 1673, et non en 1663 (coquille p. 133, p. 137, les notes renvoyant à l’éd. de 1673 ; et même s’il y a bien eu une édition de l’Anatomia en 1663, c’est une traduction anglaise, publiée à Londres, la troisième éd. latine ayant été réimprimée en 1666), avec, au chap. VI du livre III, des ajouts relatifs aux remarques et controverses sur la glande pinéale, celles des « Cartesiani » dont La Forge, et aux nouvelles observations anatomiques de Willis, celles de Sténon se rapportant à la glande pituitaire. Or l’A. compare l’édition de 1673 à l’Éthique, ce qui est peu convaincant. S’agissant des sources médicales de Spinoza et de sa répugnance envers la terminologie anatomique, sans doute faudrait-il plutôt se reporter aux Disputationes de Fr. Sylvius, professeur de médecine à Leyde (Franciscus Deleboë Sylvius, Disputationum medicarum pars prima…, Amsterdam, 1663).

L’A. fait de Spinoza « le vrai fils de L’Homme », notamment parce que Spinoza « ne se réfère à aucune activité de l’esprit pour expliquer la perception sensible (la mémoire matérielle avec ses associations de traces corporelles suffit), à aucune mémoire intellectuelle » et parce que, « contrairement à La Forge, Cordemoy et Malebranche », il rejette les aspects liés à la fondation de la science. Pour l’A., « la théorie de l’imagination de Spinoza a tout l’air d’être la théorie de la connaissance que D. aurait dû écrire s’il s’en était tenu aux seuls résultats de la physiologie » (p. 148-149). L’A. précise ensuite l’accord de Spinoza avec Cordemoy et La Forge au sujet de la nature de l’union, une sorte de « correspondance » sans interaction causale entre l’esprit et le corps. L’influence d’une lecture directe de Cordemoy sur la thèse du parallélisme entre corps et esprit chez Spinoza semble incontestable.

Dans le chapitre V, « Spinoza contre D., Spinoza et l’erreur », l’examen de l’A. se concentre sur Éthique II, Prop. XLIX, scolie. L’A. montre que Spinoza invoque la physiologie de D., en particulier l’assimilation de la sensation et de l’imagination, pour s’opposer à la métaphysique de la Meditatio IV.

Annie BITBOL-HESPÉRIÈS

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Pour citer cet article : Annie BITBOL-HESPÉRIÈS, « SCRIBANO, Emanuela, Macchine con la mente. Fisiologia e metaphysica tra Cartesio e Spinoza, Rome, Carocci, 2015 » in Bulletin cartésien XLVIII, Archives de Philosophie, tome 82/1, Janvier-mars 2019, p. 143-224.


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MORI, Gianluca, « Descartes incognito : la “préface” des Passions de l’âme », Dix-septième siècle, 2017/4, n° 277, p. 685-700.

L’article, version française d’un texte paru dans le volume L’uomo, il filosofo, le passioni (C. Borghero et A. del Prete, éd., Florence, 2016, cf. BC XLVII, p. 207), revient sur la question de l’identification de celui qui est présenté comme un « ami de l’auteur » dans l’échange épistolaire composant, avec les quelques lignes de l’avant-propos, ce qu’il est convenu d’appeler la « Préface » au traité des PA. Différents candidats ont été proposés pour identifier cet « ami » resté anonyme : Clerselier, Picot, puis Desmarets fils, traducteur et éditeur de la version latine des PA, parue en 1650, peu après la mort de D. Le premier et le dernier ont été écartés, l’un parce qu’il avait déjà été destinataire du traité, l’autre, parce qu’il ne saurait être considéré comme un « ami » de D., et parce que le ton des lettres est « totalement incompatible avec l’hypothèse Desmarets ». Quant à l’identification avec l’abbé, suivie notamment par C. Adam et G. Rodis-Lewis, elle n’offre, selon l’A., « aucune preuve positive » à ce sujet. Sans aller jusqu’à refuser de publier ces deux lettres, comme l’a fait F. Alquié dans son édition des Œuvres philosophiques, d’autres ont maintenu l’incertitude sur l’identité de l’ami de D. : P. d’Arcy, G. Belgioioso et J.-R. Armogathe. « La difficulté d’identifier ce personnage mystérieux » a fait douter de son existence, la « préface » devenant ainsi « une petite supercherie d’auteur ». Cette « conjecture, tout à fait raisonnable » selon l’A., a été avancée dès 1925 par A. Espinas, reprise en 1969 par S. de Sacy dans son édition des PA, étayée par H. Caton puis P. Dibon, St. Voss, dans ses notes à l’éd. anglaise des PA (voir BC XX, 1.1.5.), M. Fattori, et D. Kambouchner dans une note de L’Homme des Passions (BC XXVI, 2.1.3.). L’A. de l’article apporte des éléments nouveaux au soupçon de « supercherie littéraire » (p. 685-686).

Il revient d’abord sur la datation « sujette à caution » de cet échange épistolaire, en particulier sur celle de la première lettre en date du 6 nov. 1648 et qui, selon l’A. doit être datée de la fin du printemps et de l’été 1649, en raison « des références temporelles aux ouvrages de D. qui s’y trouvent », par ex. « il y a plus de 12 ans », à propos des Essais liés au Discours, publiés en juin 1637. Mais c’est oublier que dans son décompte D. a l’habitude d’inclure les années initiale et finale. L’A. observe aussi que, dans sa première réponse, D. « semble suggérer lui-même que cet échange épistolaire n’est qu’une petite comédie » (AT XI 323). À l’appui de sa démonstration, l’A. convoque avec raison la première lettre du « correspondant » afin de vérifier si la « préface » « contient des doctrines que D. n’avait jamais exposées publiquement avant cette date ». Les indices les plus significatifs concernent la désignation du DM comme « préface », terme qui ne figure que dans les lettres à Mersenne et à Cerisy d’avril et mai 1637 (AT I 349 et 369), et la présence de l’expression « l’humilité vicieuse » qui apparaît à l’art. 159 des PA. D’autres indices repérés par l’A. sont peu convaincants : ainsi de la « répugnance à parler avantageusement de soi-même » et de la différence entre le bien possédé moins estimé que celui qu’on désire, (p. 690 et 691) ; les plus longues analyses sur « l’objectum matheseos », sur « les mathématiciens [qui] ne sont pas toujours les meilleurs physiciens » et sur « en physicien », sont discutables car elles rendent mal compte de la spécificité de la démarche cartésienne et de sa portée novatrice, et passent sous silence le contexte scientifique et l’importance des expériences, pourtant clairement exposée dans cette lettre. De plus, le mot « mouvement » est absent du développement sur l’expression « en physicien », alors que la physique de la « nature de l’homme » commence chez D. par l’étude des mouvements les plus importants dans le corps humain. Il n’y a donc pas de « duplicité inhérente à la position de D. » s’agissant de la physique (p. 695). En effet, la première lettre préface aux PA insiste sur le recours indispensable aux expériences, en écho au DM (AT VI 63) et à la Description du corps humain (AT XI 223-224). La lettre cite des auteurs contemporains de D. et qu’il a lus : « Gilbert, Kepler, Galilée, Harvejus » (AT XI 317) : or Kepler, Galilée et Harvey, chacun dans son champ propre, ont instauré l’étude des mouvements (mouvements dans le monde, mouvement du cœur, circulation sanguine, dont D. déplore le peu d’adhésion) au centre de leurs analyses – de sorte qu’« Expliquer les passions en physicien », c’est d’abord et avant tout tenir compte des mouvements : mouvement circulaire du sang, mouvement du cœur, mouvements de ses valvules, rôle des « petits nerfs », mouvement des esprits animaux, mouvements des muscles, mouvements de la « petite glande », c’est bien là l’originalité de ce traité. On comprend mieux l’enjeu de la longue lettre : après le « mouvement défendu » de la Terre (AT I 322), qui l’a fait renoncer à la publication du Monde, D. constate en 1649, plus de vingt ans après la publication du traité de Harvey, que le mouvement circulaire du sang n’est admis que par « tous ceux que l’autorité des Anciens n’a point entièrement aveuglés ». N’est-il donc pas urgent pour D., et aux yeux de « la postérité », de « ceux qui viendront après nous » (AT XI 303-304), d’inscrire ses travaux dans le vaste mouvement des idées scientifiques ? N’est-ce pas plus important que d’invoquer, comme l’A. de l’article, « le désir presque maladif d’être reconnu et loué qui est l’un des traits psychologiques les plus caractéristiques de D. », pour en faire l’origine de cette « supercherie d’auteur » (p. 689) ? Enfin, s’agissant de l’auteur des lettres, ne peut-on imaginer que D. ait prêté sa plume à « l’ami », à l’instar de son intervention active auprès de Waessenaer dans la fameuse gageure mathématique avec Stampioen ?

Annie BITBOL-HESPÉRIÈS

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Pour citer cet article : Annie BITBOL-HESPÉRIÈS, « MORI, Gianluca, « Descartes incognito : la “préface” des Passions de l’âme », Dix-septième siècle, 2017/4, n° 277, p. 685-700 » in Bulletin cartésien XLVIII, Archives de Philosophie, tome 82/1, Janvier-mars 2019, p. 143-224.


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DISTELZWEIG, Peter, GOLDBERG, Benjamin & RAGLAND, Evan R., éd., Early Modern Medicine and Natural Philosophy, Springer, 2016, 372 p.

Ce recueil est issu d’un colloque, tenu à Pittsburgh en nov. 2012, portant sur les interactions entre médecine et philosophie naturelle pendant la « Révolution scientifique ». Il comporte quatre parties, et la deuxième, intitulée « Vie et méchanisme » (Life and Mechanism, p. 91-225) propose cinq articles qui intéressent les études cartésiennes.

Dans « Machines of the Body in the Seventeenth Century », D. Bertoloni Meli questionne les notions de mécanisme et de construction mécanique en relation avec la mécanisation des corps, en anatomie et en pathologie. Aux soufflets et leviers, issus de l’Antiquité, s’ajoutent les fontaines et dispositifs expliqués par Salomon de Caus et déjà étudiés notamment par D. des Chene (Spirits and Clocks, p. 93-94, BC XXXII, p. 143-145), sans oublier les portes des écluses pour les valves des veines, qui s’opposent au cours des fleuves et prouvent la circulation du sang chez Harvey, lequel explique leur fonction, demeurée incomprise par leur découvreur Fabricius d’Acquapendente. L’étude des comparaisons chez chacun de ces deux grands anatomistes aurait été intéressante. L’A. évoque aussi les mécanismes comme le pendule de Borelli (p. 96), le baromètre ou tube de Torricelli, le ressort de Hooke. Après L. Belloni, l’A. cite Magiotti et son invention, en 1648, du ludion, dénommé « diavoletto di Cartesio » en Italie (p. 97) : une figurine creuse (« le petit diable de Descartes »), remplie d’air et ouverte à sa partie basse, qui est immergée dans un récipient recouvert d’une membrane. Une force exercée sur la membrane augmente la pression dans le liquide et fait remonter du liquide dans la figurine. Cette figurine devient donc plus lourde et coule ; si ensuite la pression sur la membrane cesse, alors, la pression dans le liquide diminue, l’air comprimé dans la figurine en chasse le liquide et la figurine, devenue plus légère, remonte. Ce dispositif expérimental simple a servi en 1665 de modèle à l’anatomiste de Bologne C. Fracassati pour l’explication supposée du mécanisme de la transmission nerveuse. Suit l’exemple de l’anatomiste Jean Pecquet et de ses expériences à l’aide de baromètres sur l’élasticité de l’air, (Experimenta nova anatomica, 1651) où l’A. retrouve les conclusions de Ch. Webster dans son article de 1965, The Discovery of Boyle’s Law, and the Concept of the Elasticity of Air in the Seventeenth Century (p. 441-501, en particulier p. 449-454), absent de la bibliographie, et le dispositif expérimental également reproduit par Roger French (William Harvey’s natural philosophy, p. 366-368). Intervient aussi le « monde invisible » découvert grâce au microscope, mais la Micrographia de Hooke est amputée des considérations philosophiques inscrites dans les descriptions. Le dernier exemple de l’A. revivifie celui des soufflets, avec le modèle des tuyaux d’orgue, et la référence à la description faite par Arnolt Schlick dans son traité allemand de 1511 sur la fabrication des orgues et la manière d’en jouer, Spiegel der Orgelmacher und Organisten.

Dans « ‘Mechanics’ and Mechanism in William Harvey’s Anatomy : Varieties and Limits », P. Distelzweig insiste sur l’importance de la reconnaissance, par Harvey lui-même, des liens qu’il n’a cessé de tisser avec son maître padouan, Fabricius d’Acquapendente, depuis les cours dispensés à Londres à partir de 1616 (cf. le manuscrit édité par G. Whitteridge des Prelectiones, The Anatomical Lectures of W. Harvey, 1964), jusqu’aux Exercitationes de generatione animalium (1651), en passant par le De motu cordis et sanguinis (chap. 13), sans oublier les notes manuscrites de Harvey de 1627, sur la physiologie du mouvement, éditées par G. Whitteridge (De motu locali animalium, CUP, 1959). À cet égard, les différences sont minces et non commentées entre les traductions anglaises de Whitterige et celles de l’A. (p. 124 et 127, puis p. 135-136). Contre une présentation d’un Harvey divisé (« Two Harveys »), l’A., après d’autres, donne crédit à l’affirmation de Harvey dans le De Gen. An., selon laquelle, parmi les Anciens, il suit Aristote, et parmi les auteurs plus récents, Fabricius d’Acquapendente. Soulignons que le premier doit être désigné plus comme un guide que comme « a General », traduction de « dux », et le second considéré, non pas simplement comme « a guide », traduction de « praedemonstrator » (p. 119 et n. 6), mais plutôt comme celui qui ouvre le chemin en pointant avec le doigt, celui qui montre une découverte (nul doute que Harvey pense ici aux expériences de dissection conduites par Fabricius). En somme, Aristote pour l’ambitieux projet d’investigation d’une nature où la téléologie est présente, et Fabricius pour ses découvertes anatomiques et embryologiques sur lesquelles Harvey a médité avant de proposer ses interprétations originales et fondamentales. C’est dans ce cadre que l’utilisation des comparaisons mécaniques/mécanistes de Harvey aurait dû être étudiée (p. 117, p. 125-126). Des difficultés existent dans la lecture de la Seconde lettre à Riolan (fils) (sans référence précise au texte publié en 1649 à Amsterdam et Londres), et pas seulement sur le point qui concerne D. (p. 118) : Harvey « was critical of Descartes’ mechanistic theory of the heart and, more generally, of the corpuscularianism associated with (e.g.) Descartes, Gassendi, Hobbes, and Boyle ». D. n’est critiqué ni pour son mécanisme, ni pour le corpuscularisme, mais pour l’inexactitude de son observation du mouvement, complexe, du cœur. Comme dans le traité de 1628, ce que Harvey met en avant, ce sont les expériences qu’il n’a cessé de pratiquer et qui confirment ses explications des mouvements du cœur et du sang. Notons aussi que si la division tripartite des publications de Fabricius : historia, actio, usus ou utilitas, sur laquelle insiste l’A. (p. 129-130), vaut pour le De oculo, visus organo, pour le De aure, auditus organo, le De Larynge, vocis instrumento, en revanche, elle ne vaut ni au sujet du De venarum ostiolis, ni pour les traités embryologiques, les trois textes qui ont le plus influencé Harvey. L’insistance sur le mot « historia », synonyme de dissectio, mais aussi de fabrica et de structura, comme sur les termes « actio » et « usus » ou « utilitas », d’inspiration galénique, nous paraît masquer la spécificité du traité de Harvey de 1628 : l’explication du mouvement du cœur et du sang, prouvée par des observations, dissections et vivisections, comme le démontrent les titres et les dix-sept chapitres de ce court traité qui fonde la médecine moderne.

Dans « Descartes on the Theory of Life and Methodology in the Life Sciences », K. Detlefsen se concentre sur les débats anglo-saxons récents autour de la conception cartésienne de la vie, et propose de compléter les textes de D. sur les fins de Dieu dans la création. Davantage revue des idées récentes, à distance variable des textes originaux, qu’analyse de la vie chez D., l’article souligne que « deux aspects de la métaphysique cartésienne causent à leur auteur des difficultés potentielles pour identifier une classe d’êtres vivants comme objet d’étude dans les sciences de la vie. Le premier vient de sa stricte ontologie (« austere ontology ») du monde créé, réduite à deux sortes de substances, la substance matérielle (avec l’extension) et les âmes (les choses non étendues avec la pensée). Le second tient à sa conception de la nature de Dieu et de notre relation avec lui, en particulier au fait que nous ne pouvons pas accéder aux fins de Dieu ou aux buts qui l’ont guidé dans la création du monde matériel » (p. 142 et 164). Selon l’A., « l’ontologie de Descartes permet […] un traitement scientifique particulier de l’être humain, mais pas des corps vivants. C’est un problème pour D. qui inclut les corps animaux et végétaux avec des corps humains dans ses écrits anatomiques et physiologiques ». L’article expose ce que l’A. « pense être la conception théorique qu’a D. de la vie » et conclut que D. « n’élimine pas la classe des corps vivants de sa philosophie naturelle », et que s’il « est réductionniste dans son explication des phénomènes vitaux, il n’est pas ‘éliminativiste’ au regard de la vie elle-même – tout comme nous le sommes aujourd’hui, nous qui disposons d’une science plus sophistiquée » (p. 143). Sans souci du contexte philosophico-médical où s’inscrivent les écrits de D. ni de leur chronologie, sans références précises aux textes médicaux-biologiques de D., l’évocation des critiques de « la conception cartésienne théorique de la vie » et de celle des corps vivants avec la chaleur comme principe corporel d’action, ainsi que le rejet du « feu sans lumière » comme « sérieux candidat » (« viable candidate ») à « la théorie de la vie », manque de pertinence (p. 145-150, 164). Après une évocation des débats sur la finalité chez D., l’A. explore la possibilité pour D. d’utiliser des explications téléologiques comme purement hypothétiques dans le domaine scientifique (p. 154-169).

Dans l’article suivant, « Mechanism, the Senses, and Reason : Franciscus Sylvius and Leiden Debates over Anatomical Knowledge after Harvey and Descartes », E. R. Ragland traite des débats sur l’action du cœur, aux Pays-Bas, après les publications du De motu cordis et sanguinis et du Discours de la méthode. L’A. montre l’utilisation des explications mécaniques pour les êtres vivants, à la suite de la démonstration de la circulation du sang par Harvey et des « spéculations anatomiques provocantes mais sujettes aux erreurs de Descartes » (p. 173). Sans détour par les textes originaux de Harvey et de D., et tout en pointant « la pauvreté » des commentaires sur l’opposition entre Harvey « l’empiriste » et D. « le rationaliste », entre une « pensée vitaliste » et une « philosophie mécaniste », l’A. présente une vision tronquée des deux positions en présence à partir de résumés de sources secondaires (p. 174-179). Il met ensuite, avec raison, et notamment après R. French (Harvey’s Natural Philosophy, Cambridge, 1994), l’accent sur le rôle de Walaeus, de Franciscus De le Boë Sylvius, de Thomas Bartholin, et de leurs expériences anatomiques « autour des années 1640 à Leyde ». Mais c’est pour montrer que, contrairement aux remarques de D. sur l’importance du mécanisme du mouvement du cœur, et à la « vital connection between his metaphysics and his medicine », les anatomistes hollandais peuvent « rompre le lien supposé nécessaire » entre la métaphysique et la physique cartésiennes et « rejeter son modèle du cœur en acceptant souvent une ontologie cartésienne idéale » (p. 175, p. 176 n. 14, p. 201). N’est-il pas plus simple de consulter les thèses médicales soutenues alors aux Pays-Bas et d’observer qu’à Leyde, mais aussi à Utrecht, les médecins travaillent sur la démonstration expérimentale de la circulation du sang, sur le mouvement du cœur, pratiquent des dissections de cœurs, de cerveaux, des organes liés à la digestion et questionnent la notion de fermentation ? Un constat s’impose : il s’agit de thèmes traités par D. et abordés notamment dans la correspondance avec le médecin Regius, où D. corrige les thèses médicales réunies sous le nom de Physiologia. Or l’A., survole cet échange épistolaire où Sylvius est notamment mentionné au sujet des expériences sur les veines lactées (AT III, 69) tout comme il condamne la Physiologia sans l’avoir lue (p. 177, 180, 185 et n. 54, 186, 193). Car il tient au présupposé de l’opposition sommaire entre Harvey l’expérimentateur et D. avec ses « speculative explanations » ou « speculations » (p. 173, 182, 184, 185, 186, 187, 191, 193, 194, 195, 196, p. 200 et 202). La place des expériences est négligée chez D., faute de références aux textes : Cinquième partie du Discours, Description du corps humain, Correspondance. Une seule allusion est faite aux « lettres à Plemp de 1638 » (p. 176-177), avec une erreur dans la citation, puisque l’expérience invoquée par D. ne « coupe pas court à l’opinion de Harvey sur le mouvement du sang », mais sur le mouvement du cœur : « quo experimento Harvaei sententia de motu cordis jugulatur » (AT I 527, 21-23). D. a pratiqué des expériences dont les comptes rendus figurent dans les Excerpta anatomica, où la vue et le toucher sont invoqués, comme ils l’étaient déjà dans le traité de Harvey de 1628, et avant encore chez Vésale, Fabricius d’Acquapendente et chez Bauhin. Sylvius n’innove en rien à cet égard (p. 196). Comment ne pas voir qu’alors, en médecine, aux Pays-Bas puis en Allemagne, notamment avec Clauberg, on pense et on expérimente avec Harvey et D., ou contre eux, mais pas sans eux ?

Dans « Louis de la Forge and the Development of Cartesian Medical Philosophy », P. Easton et M. Gholamnejad s’intéressent à la philosophie médicale du médecin de Saumur Louis de La Forge. Elles examinent les Remarques de La Forge à l’édition française de L’Homme et du Traité de la formation du fœtus (1664), lorsque D. traite de la génération et de la fonction des esprits animaux dans le corps-machine humain, où La Forge voit un exemple de la simplicité du raisonnement mécaniste cartésien, puis le Traité de l’esprit de l’homme, de ses facultés et fonctions, et de son union avec le corps suivant les principes de René D., (1666). Les A. soutiennent que D. et La Forge, « s’écartent de la notion purement ontologique de mécanisme pour adopter un mécanisme non réductionniste » (p. 209 et 223). Elles examinent comment les Remarques de La Forge confirment le texte de D. sur deux points importants : en fournissant (à partir d’AT XI 128, 3 et du commentaire associé, éd. 1664, p. 205) plus de détails anatomiques sur l’explication cartésienne des esprits animaux et en questionnant l’explication des mouvements musculaires étant donnée la communication quasi instantanée du mouvement du cerveau vers les muscles (p. 210, p. 213-214). Les A. insistent avec raison sur l’intérêt de La Forge pour la description cartésienne de la structure intra-cérébrale, qu’il complète, et pour la glande pinéale. La critique, en 1675, par le médecin cartésien François Bayle, des fonctions attribuées par D. à la glande pinéale, est signalée à juste titre ainsi que son influence sur l’évolution de la conception malebranchiste entre 1674 et 1678 (p. 216). Les A. soutiennent ensuite que, dans le Traité de l’esprit de l’homme, La Forge « fournit une version sophistiquée de l’interaction esprit-corps cartésienne ». Elles retiennent que La Forge y complète la comparaison cartésienne avec la machine hydraulique et qu’il développe les explications cartésiennes mécaniques sur les questions de la mémoire, de l’imagination, y compris des femmes enceintes, du sommeil et de la veille (p. 214-215, p. 220-222). Elles concluent que La Forge conforte les idées de D. sur la génération et le fonctionnement des esprits animaux et leur interaction avec l’âme humaine (mind plutôt que soul, cf. p. 220, p. 223), et qu’il éclaire la réception et l’essor de la philosophie médicale cartésienne en France (p. 207-210, 223). Les indications sur l’habitude du corps auraient bénéficié d’un bref rappel historique médical et d’une référence à l’art. 50 des Passions de l’âme, et celles sur les réflexes de la lecture de Canguilhem sur ce thème (p. 218-219). La majorité des articles aurait gagné à accorder plus d’importance aux textes-sources et aux études articulant mieux philosophie et science, comme Descartes’ Natural Philosophy, édité par S. Gaukroger, J. Schuster et J. Sutton (BC XXXI, p. 113-117).

Annie BITBOL-HESPÉRIÈS

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Pour citer cet article : Annie BITBOL-HESPÉRIÈS, « DISTELZWEIG, Peter, GOLDBERG, Benjamin & RAGLAND, Evan R., éd., Early Modern Medicine and Natural Philosophy, Springer, 2016, 372 p. » in Bulletin cartésien XLVII, Archives de Philosophie, tome 81/1, Janvier-mars 2018, p. 171-223.

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DURIS, Pascal, Quelle révolution scientifique ? Les sciences de la vie dans la querelle des Anciens et des Modernes (XVIe-XVIIIe siècles), Paris, Hermann, 2016, 401 p.

Ce livre questionne la notion de « révolution scientifique » appliquée aux sciences de la vie dans une perpective littéraire, mais sans bien cerner les thèses dans leur contexte ni lire attentivement plusieurs textes convoqués. Il comporte deux parties inégales qui se recoupent sans exclure répétitions et contradictions : (I) « La mélancolie », réduite à la valorisation des Anciens (Bacon, Harvey) ; (II) « Le mépris », associé à leur rejet (Gassendi, Descartes). Le découpage thématique manque de nuances faute d’une réflexion sur ces notions qui engagent le débat sur le scepticisme (Montaigne est cité, mais M. A. Screech, R. Popkin et G. Paganini sont absents de la bibliographie) et à cause du parcours peu chronologique qui est proposé. Le propos du livre se concentre sur le XVIIe siècle, et notamment sur Harvey et Descartes. Mais le privilège accordé à des sources secondaires et des résumés peu exacts des œuvres rendent aussi difficile de cerner la personnalité complexe de Harvey et celle de D. que les thèses novatrices qu’ils ont respectivement défendues. D’où des jugements hâtifs et de sérieuses inexactitudes, joints à l’absence de réflexion sur l’épistémè cartésienne.

Rectifions les p. 172-175 où l’A. affirme que « D. semble pourtant s’être intéressé assez tardivement, vers 1625, à la médecine en tant que science, par l’intermédiaire de Mersenne et de son cercle » : en fait, c’est au moment de la rédaction du Monde, qui inclut les découvertes des « nouveaux astronomes » (Copernic, Kepler et Galilée), à la fin de 1629, alors qu’il est installé aux Pays-Bas, que D. dit « [vouloir] commencer à étudier l’anatomie » (AT I 102, 18). Sa source, comme celle de Harvey dans les cours qu’il dispense à Londres, est le Theatrum anatomicum de Bauhin (1605), autrement dit un Vésale actualisé, incluant par ex. les découvertes de Fabrice d’Acquapendente sur les valves des veines, ce qu’ignore l’A. (p. 92 et 172). C’est en 1632, alors qu’il a déjà rédigé une grande partie de L’Homme, inclus dans Le Monde, que D. lit le traité de Harvey démontrant le mouvement du cœur et la circulation du sang, De motu cordis et sanguinis, paru quatre ans auparavant. Le médecin anglais expose des nouveautés considérables qu’il explique dès la dédicace au Président du Collège des Médecins de Londres (« sententiam … novam »), puis redit au chap. 8 : « nova sunt et inaudita ». Harvey ne saurait donc être réduit à « la crainte d’innover à tort » (p. 78), pas plus que les sept premiers chapitres du De motu cordis à une inscription « dans la continuité de celle de ses prédécesseurs et contemporains » (p. 83 et 343). Notons par ex. que le chap. 1 commence par le rejet des ouvrages d’autrui pour mettre en avant les observations personnelles de Harvey, et que la seule fois où ce dernier cite Vésale, c’est pour rejeter son explication des mouvements du cœur liée à la seule action des fibres droites, au chap. 2, qui redéfinit les notions de diastole et de systole (p. 10, p. 21-24, éd. 1628). Pendant les années de rédaction de L’Homme, et à plusieurs reprises ensuite, D. pratique des expériences de dissection, privilégiant l’étude du cœur, « organe principal » du corps, et s’intéresse, après Harvey, aux particularités de ce viscère pendant la vie embryonnaire, quand les poumons ne fonctionnent pas. Les comptes rendus de ces expériences et des dissections de cerveaux figurent dans les Excerpta anatomica, où D. insiste sur l’importance des « questions de faits » ne pouvant « être fixées par la raison » (AT XI 510, 4-5, trad.), ce qui contredit les p. 176 et 319 (n. 71) de l’A. La présentation de D. « entre suffisance et modestie », « en rupture avec les Anciens (sauf dans son œuvre médicale) » et qui « adopte la même indépendance d’esprit [que Bacon], mais sans témoigner la moindre considération tant envers les Anciens qu’envers les Modernes », est inexacte, tout comme le diagnostic sur son œuvre qui « est celle d’un solitaire fuyant la contradiction de ses contemporains » (p. 167, 180-181). Pourquoi ces jugements hâtifs, pour rester ensuite dans le flou ? Et n’est-ce pas, à nouveau, esquiver ce qui est fondamentalement novateur en médecine ? D. rompt avec les Anciens en dissociant la démonstration récente de la circulation du sang du contexte aristotélicien où Harvey, génial observateur et expérimentateur, l’avait inscrite. C’est là ce qui se joue dans l’hommage que D. rend à Harvey dans le Discours de la méthode : on ne peut donc soutenir que D. ne souscrivait « pas en tout à la théorie circulationiste de Harvey » (p. 175), et qu’il aurait découvert la circulation « indépendamment » de Harvey (p. 176). Notons qu’aux Pays-Bas, la diffusion de la thèse harvéienne de la circulation du sang, se fait de manière cartésienne, grâce notamment à l’enseignement de Regius à l’université d’Utrecht et aux thèses médicales préalablement corrigées par D. qu’il fait soutenir, sous le nom de Physiologia à partir de 1641. Ces faits sont négligés par l’A. (p. 1 et 226), tout comme le respect constant que marque D. envers Harvey, dans sa correspondance (par ex. à Newcastle, AT IV 188), dans La Description du corps humain et dans les Passions de l’âme. Il est regrettable que l’A. ne cite pas l’article 7 des Passions, qui résume « toute la façon dont la machine de notre corps est composée », et mentionne à nouveau le nom de Herveus. Ce texte est au cœur même du renouveau médical et de l’émergence d’une nouvelle anthropologie, puisque la découverte de la circulation du sang doit non seulement fonder une nouvelle pratique médicale, mais renouveler l’étude de « toute la nature de l’homme » : la circulation du sang s’y trouve associée au mécanisme corporel, deux innovations constitutives d’une mutation fondamentale en médecine, voire d’une révolution dans les sciences de la vie, et D. y constate que, plus de 20 ans après la publication du traité de Harvey, la circulation du sang suscite toujours des réserves et n’est admise que par « ceux que l’autorité des Anciens n’a point entièrement aveuglés et qui ont voulu ouvrir les yeux pour examiner l’opinion de Harvey ». Les articles 8 et 107 traitent du « principe de la vie », un « principe corporel » : la chaleur du cœur, réduite à du mouvement (l’agitation des particules du sang) et donc purgée du vitalisme issu de la tradition aristotélico-galénique. De même, les « esprits » cartésiens ne sauraient être qualifiés d’« enfants du pneuma galénique » (p. 177), parce que D. ne conserve de la triade galénique que les « esprits animaux », issus des parties les plus subtiles du sang, et qu’ils « ne sont que des corps » (art. 10). Outre la méconnaissance de textes essentiels de D. et de la voie qu’il trace en médecine à partir de la découverte de la circulation du sang, le livre n’insiste pas sur le fait que deviennent caducs, par ex., le rôle principiel du foie selon Galien et les divisions traditionnelles du corps en anatomie (lien cœur/artères et lien foie/veines), ainsi que le cadre conceptuel aristotélicien présent notamment chez les médecins formés à Padoue, comme Harvey. Harvey et D. fournissent une nouvelle orientation à la pratique médicale, et procèdent à une mise en ordre dans une collection d’observations et d’expériences comme, en astronomie, l’héliocentrisme copernicien a eu pour première qualité d’imposer de l’ordre dans une accumulation de procédés de calculs hétéroclites aboutissant à une quantité de schémas inspirés de Ptolémée. Étude du mouvement des astres, puis des mouvements principaux du corps humain (cœur, sang) sont des thèmes fondamentaux qui s’insèrent dans un discours anthropologique novateur et teinté de scepticisme, qui ne peut qu’influencer des stratégies littéraires.

Annie BITBOL-HESPÉRIÈS

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Pour citer cet article : Annie BITBOL-HESPÉRIÈS, « DURIS, Pascal, Quelle révolution scientifique ? Les sciences de la vie dans la querelle des Anciens et des Modernes (XVIe-XVIIIe siècles), Paris, Hermann, 2016, 401 p. » in Bulletin cartésien XLVII, Archives de Philosophie, tome 81/1, Janvier-mars 2018, p. 171-223.

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ANTOINE-MAHUT, Delphine & SECRETAN, Catherine, éd., Les Pays-Bas aux XVIIe et XVIIIe siècles, Nouveaux regards, Champion, 2015, 298 p.

Ce recueil d’articles est issu d’un colloque tenu à l’ENS de Lyon en février 2012 sur les Pays-Bas qui, aux XVIIe et XVIIIe siècles, en particulier en Hollande, constituaient un « laboratoire européen des pratiques et des idées » (p. 9 et 11). L’ouvrage comporte quatre parties : (1) « Écriture de l’histoire et construction identitaire » ; (2) « Diffusion et réception du cartésianisme » ; (3) « Penser le politique : individu, multitude et gouvernance » ; (4) « La coexistence confessionnelle et ses modalités ». La deuxième partie réunit cinq articles qui intéressent les études cartésiennes et visent à déconstruire quelques préjugés.

Les deux premiers articles concernent l’importance des relations que D. a nouées aux Pays-Bas, en particulier avec Reneri et Regius. T. Verbeek s’attache à « Étudier l’histoire du cartésianisme néerlandais » (p. 51-64) et son article prolonge plus Descartes and the Dutch, Early Reactions to Cartesian Philosophy, Carbondale IL, 1994 (BC XXIII, 2.2.7.) que le recueil Descartes et Régius, Amsterdam/Atlanta, 1993 (BC XXIV, 3.1.2.). Après avoir rappelé l’importance des travaux menés par son équipe à Utrecht (p. 53), l’A. signale ce que D. doit à ses amis néerlandais : à Reneri, pour la rédaction du Monde, à Huygens et Golius sans qui « on n’aurait jamais eu le Discours de la méthode », à la Princesse Élisabeth sans qui « nous n’aurions probablement pas eu les Passions de l’âme » (p. 63). Il insiste avec raison sur les oppositions factices entre « rationalistes » et « empiristes », puisque « les cartésiens furent les premiers à adopter les idées de Newton ». Il affirme que « Réduire la philosophie de D. à un format didactique et montrer qu’elle apporte des solutions probables aux problèmes principaux de la philosophie traditionnelle, voilà le véritable défi des cartésiens néerlandais ». D’où une « reformulation des doctrines cartésiennes, mais aussi une révision de ses méthodes » (p. 60). Mais, parce que « la connaissance du contexte » est « indispensable » (p. 55), plusieurs affirmations de l’A. semblent devoir être nuancées, notamment celle selon laquelle D. n’étant pas « philosophe professionnel » il « ignore la dispute, la quaestio disputata », et « préfère la méditation » (p. 56-60). N’est-ce pas oublier l’enjeu du Monde incluant L’Homme : présenter en français, donc à un nouveau public cultivé, les découvertes issues de l’année 1543 : d’une part, celles de Copernic, puis de Kepler et de Galilée, d’autre part, celles de Vésale, actualisé par Bauhin, sans oublier la découverte de la circulation du sang par Harvey ? Le Discours peut-il se réduire à être « tout au plus un programme de recherche » (p. 58) ? Peut-on affirmer que la Dioptrique n’appartient « pas à la philosophie » (p. 58) ? Sur les points essentiels du lien entre médecine et philosophie, médecine et méthode, et sur l’importance de l’aristotélisme en médecine, avec les considérations téléologiques et vitalistes présentes chez les médecins formés à l’École de Padoue et qui figurent encore dans le traité de W. Harvey, l’attitude de D. est à la fois novatrice et pédagogique : il passe sous silence l’aristotélisme de Harvey, tout en se ralliant à la découverte de la circulation du sang et en mettant en avant les expériences – de quoi confirmer la thèse de l’A. selon laquelle « ce qui a passionné les cartésiens, ce n’était pas en tout premier lieu la métaphysique de leur maître, mais sa physique et sa physiologie » (p. 62).

Dans son article, « Henricus Reneri and the earliest teaching of Cartesian philosophy at Utrecht University » (p. 65-78), R. Buning, auteur d’une thèse sur Reneri (BC XLIV, p. 190-191), se propose de nuancer les études de F. Sassen et de T. Verbeek sur le peu d’influence de D. sur le programme philosophique de Reneri grâce à la découverte de disputations datant des denières années du professorat de Reneri à Utrecht. Une de ces disputations, datée de 1638, porte sur des thèses physiologiques et médicales et se distingue parce qu’elle « transmet une nouvelle philosophie complexe », que l’A. compare à une série de sept disputations physiques de 1635 qui forment un traité de physique « complet et cohérent » (p. 65-66). L’A. rappelle que D. et Reneri étaient amis au moment de la rédaction du Monde et que Reneri a fait partie de ceux qui ont convaincu D. de publier le DM. Reneri adopte la définition cartésienne de la matière donnée dans Le Monde dans sa disputation De elementis de 1635, en s’inspirant également du style cartésien des « suppositions » (p. 68-69). La disputation de Reneri De meteoris (1635) semble influencée par les Meteorologica de Froidmont (Fromondus), sauf sur la question du double arc-en-ciel et de la formation de l’arc secondaire, à laquelle D. fournit une explication par la double réflexion dans les Météores qu’il rédigeait alors (VIII, AT VI, 336-343). Ce qui signifie que les étudiants, en séances privées, discutaient d’un traité de D. non encore publié, fait que Schoock confirme dans l’Admiranda methodus de 1643 (p. 73-74). Il est dommage que le contenu de la Disputation physiologique défendue le 17 mars 1638, où Régius figure parmi les dédicataires, soit explicitement éludé. L’A. rappelle pourtant que Reneri devait enseigner la philosophie aristotélicienne et que ses « early disputations show a distinctive eclectic mix of Aristotelianism and mechanical corpuscular philosophy », mais que « this eclectic approach is absent in Reneri’s physiological disputation » (p. 75-78).

L’article d’E.-J. Bos, « Régius and the diffusion of Cartesianism in the early 1640 – and beyond » (p. 79-88), est la version anglaise d’un article de 2009 paru en langue néerlandaise, au sujet d’Une petite histoire d’un vers cartésien, Een kleine geschiedenis van een cartesiaans versje (PDF, avec planches en couleurs). Le titre néerlandais de l’article est plus précis puisque son enjeu concerne un des outils pédagogiques de Régius : la fortune du distique résumant les principes de la philosophie naturelle cartésienne : « Mens, mensura, quies, motus, postura, figura,/Sunt cum materia cunctarum exordia rerum ». Régius introduit cette formule mnémotechnique dans la Physiologia de 1641, la reprend dans la Responsio de 1642 à Voetius et dans les Fundamenta physices de 1646, malgré les critiques de Schoock (Admiranda methodus) et celles du théologien calviniste Jacobus Revius (Suarez repurgatus), qui conteste que « D. and his gang » puissent clarifier le principe de vie sans la notion scolastique de substance (p. 80-82). La fortune du distique tient à son insertion dans La logique ou l’art de penser d’Arnauld et Nicole (sans mention du nom de Régius) en 1662, puis de son évocation dans la recension favorable de La Logique (dans sa traduction latine), par la Royal Society, en 1674, et dans le Dictionnaire historique et critique de Bayle, en 1697. L’A. s’intéresse au cours du « philosophe cartésien » janséniste Antoine Lengrand (à ne pas confondre avec Antoine Legrand), formé à Utrecht, qui enseigna la philosophie au Collège Royal de Douai pendant quarante ans, et dont les notes de cours ont été recueillies par Nicolas Peerbooms d’Anvers. Ces notes, sans doute de 1708, commencent par la logique, avec le distique, où s’insère un nouveau moyen de mémoriser les principes de la philosophie cartésienne, fourni par des gravures d’Étienne Gantrel, de Paris, distribuées aux étudiants qui devaient les compléter. Parmi ces gravures, l’A. retient les planches numérotées 4 et 5. La planche 4 figure l’ancienne philosophie avec, sur l’arche triomphante les bustes de Socrate, Platon et Aristote, sur les colonnes les catégories d’Aristote et entre elles le prétendu arbre de Porphyre avec son escalier ontologique allant de l’individu Socrate à la substance, en passant par l’homme, l’animal, le vivant et le corps. La gravure 5 représente la nouvelle philosophie (qui a abattu l’arche de la gravure précédente et a précipité à terre les bustes des philosophes de l’Antiquité), avec « l’arbre de D. », qui va de l’homme à la substance, divisée en corpus et spiritus, et les vers de Régius disposés en guirlande sur les piliers. L’article se termine par l’évocation de Joseph de Maistre qui cite le distique de Régius en l’attribuant à Aristote ! Il aurait pu se clore sur le thème des frontispices avec leurs images comme des emblèmes, et sur l’influence de Bacon et de son art de la mémoire, en liaison avec le développement de la nouvelle science.

Dans son étude « Y-a-t-il une théologie (néerlandaise) cartésienne ? » (p. 89-106), A. Del Prete revient sur la spécificité du cartésianisme néerlandais dans le panorama européen : « affaire universitaire » mais aussi « affaire des théologiens ». L’A. met en cause le « préjugé de l’apologétique cartésienne », selon lequel « les critiques de Voetius, Schoock, Revius, Lentulus, Van Mastricht, ne seraient que l’expression d’une haine théologique un peu bornée contre une philosophie » qu’ils ne comprendraient pas (p. 89-90). L’A. résume les enjeux du De abusu philosophiae cartesianae de Samuel Desmarets, de 1670 et, dans son sillage, de la Novitatum cartesianorum gangraena de Petrus van Mastricht (1677), puis examine la réponse de Wittich dans la Theologia pacifica publiée à Leyde en 1683. Dans ces controverses, la discussion sur la conception hylémorphique de l’âme est intéressante, tout comme la question du rapport des âmes et des anges avec le lieu. Pour la définition de l’âme humaine et pour la comparaison avec les anges, Wittich s’inspire des lettres de D. à More (avant même leur publication par Clerselier), avec quelques écarts importants (p. 97-104). L’A. montre que Wittich fournit l’exemple de celui qui a essayé « d’articuler les principes de la philosophie cartésienne à une théologie qui se veut exempte des erreurs scolastiques » (p. 105). C’est au prix non seulement d’une exégèse de la Bible qui s’est éloignée de la lecture littérale privilégiée par les calvinistes, mais encore d’une lecture de D. insérée dans un contexte théologique différent de celui auquel se référait D. La spécificité d’une théologie rationnelle hollandaise teintée de cartésianisme devient possible, ce qui s’éloigne de la séparation prêchée par Coccejus.

Delphine Antoine-Mahut examine « La fabrique de l’histoire du cartésianisme néerlandais dans les histoires de la philosophie française au XIXe siècle » (p. 107-126). Cette « fabrication » des cartésiens néerlandais est envisagée à partir des entreprises (a) de V. Cousin, dans son Histoire générale de la philosophie depuis les temps les plus anciens jusqu’au dix-neuvième siècle, chapitre VIII, qui consolide les cours de 1815 en les durcissant, (b) d’un de ses élèves sans doute « des plus zélés » : J-Ph. Damiron, dans son Rapport sur les six mémoires ayant concouru en 1839, à l’initiative de l’Académie des sciences morales et politiques pour remporter le prix de la meilleure histoire du cartésianisme, et plus encore dans l’Essai sur l’histoire de la philosophie en France au XVIIe siècle, publié en 1846, (c) de F. Bouillier dans son Histoire de la philosophie cartésienne, en deux volumes parus en 1854. Pour Cousin, « les cartésiens néerlandais sont envisagés uniquement dans la mesure où ils sont susceptibles de participer d’un combat anti-spinoziste se situant sur le terrain de la métaphysique et non sur le plan de la philosophie naturelle » (p. 111). Dans son Essai, Damiron innove en abandonnant l’édition Garnier pour l’édition Cousin des Œuvres de Descartes (1824), dans laquelle figurent les textes du Monde, de L’Homme, du Traité de la formation du fœtus (= La Description du corps humain), des Essais accompagnant le Discours, de l’intégralité des Principes, et des Lettres. C’est l’occasion d’accorder une place à la physiologie au sein de la philosophie, et par conséquent de faire la part belle à Régius, qui est fidèle à D. dans sa physique, mais très infidèle pour « les questions qui touchent aux choses spirituelles, à l’âme humaine et à Dieu » (p. 115). Quant à Bouillier, il étend de façon considérable son étude du cartésianisme néerlandais, à la fois du point de vue géographique – non seulement Groningue, mais aussi Utrecht, Leyde et Franeker – et en ce qui concerne le nombre d’acteurs : Hogelande, Reneri, De Raey, Voetius, Régius, Heerebord, Plempius, Wittich, etc. (p. 116). Il distingue aussi les idéalistes et les empiristes, ce qui implique une postérité empirique et médicale du cartésianisme, et il reconnaît qu’il « y a eu des médecins cartésiens en France, en Hollande, et en Italie » (p. 117). Boullier reprend la critique de Régius, « le déserteur du cartésianisme » (p. 119 et voir p. 115 et 122). L’A. termine par un retour au début du XIXe siècle, avec l’article de Destutt de Tracy intitulé « Sur les lettres de D. », daté de 1806. N’aurait-il pas été plus judicieux de citer le Rapport sur la philosophie en France au dix-neuvième siècle (1867) par Ravaisson ?

Annie BITBOL-HESPÉRIÈS

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Pour citer cet article : Annie BITBOL-HESPÉRIÈS, « ANTOINE-MAHUT, Delphine & SECRETAN, Catherine, éd., Les Pays-Bas aux XVIIe et XVIIIe siècles, Nouveaux regards, Champion, 2015, 298 p. » in Bulletin cartésien XLVI, Archives de Philosophie, tome 80/1, Janvier-mars 2017, p. 147-224.

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