Auteur : Antoine Cantin-Brault

Glenn Alexander MAGEE (dir.), Hegel and Ancient Philosophy. A Re-Examination, New York-London, Routledge, 2018, 207 p.

Ce livre rassemble les actes du colloque de la Hegel Society of America de 2016. Il se présente comme un réexamen conjoint de l’interprétation hégélienne de la philosophie antique et des prises de position plus ou moins récentes à l’égard de cette interprétation. Les treize textes réunis montrent que la manière dont Hegel comprend les premiers philosophes occidentaux est réellement éclairante, mais jette également une lumière instructive sur la façon dont le système hégélien est construit.

La plupart des contributions portent sur le lien entre Aristote et Hegel. A. German discute d’abord des raisons qui poussent Hegel à introduire le mouvement dans le divin aristotélicien : parce qu’Aristote affirme que le divin est vivant, son energeia participe, selon Hegel, au mouvement dialectique de la contradiction. J. Mendelsohn explicite ensuite la proximité d’Aristote et Hegel lorsqu’ils s’affrontent à la question de la déterminité : ils ont tous deux recours à l’« argument du dépouillement » (stripping argument), qui montre que la détermination de la substance (hupokeimenon) chez Aristote demande la quiddité (to ti ên einai), et celle de l’être chez Hegel, l’essence (Wesen). A. de Laurentiis insiste pour sa part sur la conception hylémorphique et entéléchique de l’âme présente chez Aristote, que l’Encyclopédie de Hegel développe jusqu’à son accomplissement dans l’esprit. Après quoi A. Barba-Key soutient que Hegel et Aristote ont en réalité un point de vue très similaire sur les parties de l’âme : tous deux présentent l’unité de l’âme à partir d’un holisme systématique et d’une intégration de ses différents « moments ». R. D. Winfield, quant à lui, insiste sur ce qu’il y a d’arbitraire à faire reposer la philosophie sur le principe de contradiction, comme c’est le cas chez Aristote, Sextus Empiricus et Kant, alors que Hegel réfute ce principe en faisant débuter la philosophie par l’indétermination. F. Orsini traite ensuite de la hiérarchisation des activités humaines (théorie, praxis, poièsis) chez Aristote, pour montrer comment Hegel à la fois dissout et reconstruit ces distinctions. Finalement, A. Nuzzo montre que la succession « droit abstrait – moralité – vie éthique » des Principes de la philosophie du droit est ancrée dans le livre I des Politiques d’Aristote, critiquant par là Kant et sa moralité abstraite car non actualisée.

Trois auteurs traitent du lien entre Hegel et Platon/Socrate. D’abord, P. T. Wilford montre que même si Hegel admire Schiller et sa critique du kantisme, son insistance sur la beauté comme source de moralité est anachronique et perd de vue l’importance du procès de Socrate faisant jouer la Moralität contre la Sittlichkeit athénienne, dont l’État moderne seul permet l’unité. Ensuite, J. O’Neill Surber défend l’idée selon laquelle Hegel fut le premier penseur moderne à lire les dialogues de Platon de manière sérieuse et philosophique, en inventant une lecture « synoptique » qui jette les bases des interprétations ultérieures. Enfin, L. Bruce-Robertson, contre Rorty et Brandom par exemple, démontre que le principe du système hégélien est une prise en charge de la conception de la philosophie platonicienne entendue comme science du Bien, Hegel répondant au problème du chorismos de l’intelligible et du sensible posé par le Parménide.

Ces textes sont encadrés par deux études sur les Présocratiques et une sur le stoïcisme. R. Metcalf analyse comment les bases de l’interprétation hégélienne de Xénophane l’ont empêché d’apercevoir son caractère innovant par rapport aux autres Présocratiques, notamment les Éléates. A. A. Davis se tourne quant à lui vers Anaxagore : si Hegel insiste dans ses Leçons sur les lacunes du Noûs ainsi que sur le caractère spéculatif de la vie selon Anaxagore qui unit une pensée objective ionienne à une liberté subjective athénienne, il le fait finalement pour mieux affirmer la force spéculative d’Aristote. Enfin, B. Ferro offre quelques clés de lecture à propos de l’interprétation hégélienne du stoïcisme et des implications de ce moment de suppression de l’objectivité dans l’histoire de la philosophie.

L’ouvrage aurait gagné à faire intervenir les interprètes francophones de Hegel qui ont déjà fait des rapprochements pertinents entre ce dernier et les penseurs grecs antiques, mais il offre tout de même des pistes de réflexion fécondes.

Antoine CANTIN-BRAULT (Université de Saint-Boniface)

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Pour citer cet article : Antoine CANTIN-BRAULT, « Glenn Alexander MAGEE (dir.), Hegel and Ancient Philosophy. A Re-Examination, New York-London, Routledge, 2018 », in Bulletin de littérature hégélienne XXIX, Archives de Philosophie, tome 82/4, Octobre-décembre 2019, p. 815-852.

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Andreja NOVAKOVIC, Hegel on Second Nature in Ethical Life, Cambridge (UK), Cambridge University Press, 2017, 223 p.

En s’appuyant principalement sur la Phénoménologie de l’Esprit et l’« Anthropologie » de l’Encyclopédie, l’auteure s’attache à suivre Hegel dans son ambivalence quant à la nécessité de la réflexion pour la vie éthique (Sittlichkeit) située dans les Principes de la philosophie du droit. Pour éviter de qualifier Hegel de conservateur, plusieurs commentateurs ont accentué le rôle de la réflexion dans la réalisation de la liberté subjective. Cependant, l’auteure nous rappelle que Hegel insiste fortement sur l’habitude s’affirmant comme seconde nature et sur le risque que pose un certain type de réflexion pour cette liberté. Si bien que pour apprécier la part de scepticisme que comprend la réflexion, elle doit être divisée en certaines de ses formes qui, pour deux d’entre elles au moins, s’avèreront indispensables à la vie éthique alors que ce ne sera pas le cas pour d’autres.

Suivant la trajectoire tracée par Hegel dans les Principes de la philosophie du droit (§ 147, Rem.), l’auteure commence par observer la réflexion à son point le plus bas dans la vie éthique, pour en mesurer ensuite graduellement l’utilité. Le premier chapitre porte donc sur l’habitude qui, selon l’auteure, est pour Hegel la seule façon dont peut se réaliser la liberté subjective dans un monde social rationnel et objectif. En effet, l’habitude, qui comprend un contenu normatif universel, permet à l’individu de s’identifier de tout cœur à la règle éthique, cette règle éthique qui ne disparaît pas pour autant et qui peut faire l’objet d’une codification, ce qui situe Hegel à mi-chemin entre Kant (universalité du principe éthique) et Aristote (identification habituée à la vertu). Même si Hegel privilégie l’habitude comme disposition éthique pratique, elle s’inscrit tout de même dans une participation culturelle, traitée au deuxième chapitre. La culture, entendue comme Bildung, repose sur une structure réflexive qui, par le processus d’aliénation et d’externalisation qui lui est propre, s’impose comme une œuvre à laquelle les sujets doivent toujours travailler pour le bien de leur propre identité. Le troisième chapitre introduit une deuxième forme de réflexion utile pour la vie éthique : la critique. Même si Hegel s’oppose aux théorisations critiques, l’auteure cherche à montrer qu’il valorise une « critique immanente », c’est-à-dire une réflexion critique qui doit prendre place dans l’expérience de la vie éthique lorsque des contradictions pratiques apparaissent et forcent à des changements normatifs. L’auteure, dans le quatrième et dernier chapitre, se tourne vers la réflexion philosophique qui n’aura pas pour rôle de critiquer la vie éthique, mais de donner à son contenu rationnel sa forme rationnelle et, comme processus de ressouvenir (Erinnerung), de réconcilier l’acteur social avec sa seconde nature pour le convaincre du bien-fondé de la vie éthique.

Même si ce livre a une tendance polémique marquée et simplifie parfois les lectures rivales, sa rédaction claire et directe lui permet d’atteindre son but, à savoir de montrer comment Hegel entend orienter le sujet dans son monde social objectif.

Antoine CANTIN-BRAULT (Université de Saint-Boniface, Winnipeg)

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Pour citer cet article : Antoine CANTIN-BRAULT, « Andreja NOVAKOVIC, Hegel on Second Nature in Ethical Life, Cambridge (UK), Cambridge University Press, 2017 », in Bulletin de littérature hégélienne XXVIII, Archives de Philosophie, tome 81/4, Octobre-décembre 2018, p. 821-856.

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