Auteur : Arnaud ROSSETTI

MUCENI, Elena, Malebranche et les équilibres de la morale, Paris, Classiques Garnier, « Lire le XVIIe siècle », 2020, 337 p.

Cet essai est l’un des premiers à reconstituer la genèse et le développement de la morale de Malebranche, de la Recherche de la vérité à la querelle du pur amour. L’autrice installe le texte négligé du Traité de morale (TM) dans le paysage du XVIIe siècle afin de dégager son originalité et de montrer que ses thèses sont restées valables jusqu’au bout pour Malebranche, mais aussi pour rendre raison de son faible retentissement. Cette étude insiste sur le caractère sui generis de la morale du Traité, où Malebranche s’approprie l’exigence déductive de Descartes et les finalités religieuses de saint Augustin, en une synthèse qui n’est ni cartésienne ni augustinienne. L’autrice nuance les critiques reprochant à cette morale son abstraction. Ce point, qui concerne l’originalité du TM, mériterait une évaluation plus nette. La « tentative de compromis entre morale abstraite et morale particulière » ne fait-elle que juxtaposer principes scientifiques et devoirs concrets ? Cela expliquerait le jugement tardif (1700) de la Recherche, VI-2, VI (OC II, 379), dénonçant l’inexactitude et l’inachèvement du Traité de moraleet qui, sans aller jusqu’au désaveu, réclame un meilleur ouvrage. Le livre aurait d’ailleurs gagné à mentionner cette addition, car elle éclaire le silence de Malebranche sur le Traité et nuance, voire interroge, la thèse selon laquelle sa morale n’aurait pas foncièrement évolué.

L’étape la plus éclairante de l’essai se concentre sur les « déformations » imposées à la morale de Malebranche par les controverses avec Arnauld, puis Lamy. Il en ressort que la radicalisation des formules de Malebranche est imputable au contexte polémique plutôt qu’à des changements de sa morale, qui reste centrée sur Dieu et la vertu, la détermination par le plaisir y jouant un rôle secondaire. L’essai montre comment Malebranche lutte pour réajuster aux stimulations polémiques les thèses du Traité, notamment sur le plaisir et l’amour-propre. Cet effort d’adaptation, tendu entre quiétisme et hédonisme, engendre des déséquilibres doctrinaux, plus apparents que réels, qui ont pu faire croire que Malebranche s’était contredit et que sa conception de la volonté avait changé.

Cette étude libère donc la morale de Malebranche des jugements qui ont insisté sur sa postérité, sélective et infidèle, au détriment de ses intentions et de son originalité. Par sa vue d’ensemble de la morale de Malebranche, l’autrice en établit l’unité tout en rendant compte de sa dynamique. Le pari est tenu, car la perspective contextuelle, celle de l’histoire des idées, éclaire l’analyse, même si Elena Muceni privilégie la reconstitution du contexte et de la réception au lieu d’approfondir l’examen interne. Historiquement instructif, cet essai pourrait toutefois gagner en précision conceptuelle. Par exemple, la dépendance de la morale à la théologie et à la métaphysique reste à élucider. A cet égard, parler de « mysticisme intellectualiste » ou de « gnoséologie » est peu éclairant. Enfin, par-delà ces remarques de fond, on doit signaler une trentaine de coquilles et d’incorrections, qui n’entament pas la clarté de ce solide ouvrage de synthèse.

Arnaud ROSSETTI (Sorbonne Université)

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Pour citer cet article : MUCENI, Elena, Malebranche et les équilibres de la morale, Paris, Classiques Garnier, « Lire le XVIIe siècle », 2020, 337 p., in Bulletin cartésien LI, Archives de philosophie, tome 85/1, Janvier-Mars 2022, p. 188.

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