Auteur : Bastien Massé

 

Philippe Descola, Politiques du faire-monde. Une contribution anthropologique à la cosmopolitique, Paris, Seuil, 2025, 160 pages

Partant de la quadripartition ontologique qui constituait le cœur théorique de son Par-delà nature et culture, Philippe Descola analyse et tire les conséquences politiques de celle-ci dans Politiques du faire-monde[1]. Après avoir réalisé au début de sa carrière, dans le cadre de son doctorat, une thèse ethnographique s’intitulant La Nature domestique[2], il s’est ensuite livré à un travail d’anthropologie, discipline se définissant comme la « mise en lumière de ce qui constitue les styles distinctifs de l’action et de la pensée, la compréhension de leur mode de combinaison ainsi que la cartographie de leur distribution [3] ». Avec son dernier livre, Descola s’attelle à la tâche de formuler une théorie politique en adéquation avec la crise écologique qui touche le monde en repartant des acquis de son anthropologie de la nature.

Interroger les conséquences politiques de la comparaison anthropologique est une opération classique dans cette science sociale, ce geste résonnant aussi avec une tradition de la philosophie politique des xvie, xviie et xviiie siècles. Certains penseurs (Michel de Montaigne, Thomas Hobbes, Jean-Jacques Rousseau…), découvrant l’existence de sociétés totalement différentes de la leur, se mettent à penser les institutions politiques de leurs sociétés en les comparant à ces modes d’organisation et de pensée différents. Aussi, des anthropologues tels que Claude Lévi-Strauss ou Marshall Salins n’ont-ils pas manqué de souligner à la fois le fait que la philosophie politique ait pu se nourrir de la démarche comparative et de la prise en compte de savoirs anthropologiques, tout en s’inspirant en retour de ces théories pour décrire des phénomènes ethnographiques [4]. On peut penser, en l’occurrence, à Marshall Salins et à l’usage qu’il fait de la description de la « lutte de tous contre tous » chez Hobbes pour décrire le modèle général de l’état de guerre [5].

La comparaison anthropologique permet de tenir deux éléments à la fois. D’une part, la reconnaissance de la diversité des modes de pensée et d’action qui se déploient dans les relations que les collectifs nouent au monde. P. Descola se penche en particulier sur les différentes formes de « mondiation », c’est-à-dire de « stabilisation de certaines caractéristiques de ce qui nous arrive, dépendant de la prédication ontologique [6] ». D’autre part, si cette stabilisation est différenciée, la réflexivité sur la différenciation présuppose un rapport entre des ontologies particularisées mais interdépendantes. Autrement dit, il a fallu des interactions entre les différentes ontologiques afin de ne plus les considérer comme allant de soi et lancer une réflexion comparative. C’est la condition de possibilité de l’existence de l’anthropologie en tant que discipline : la rencontre entre des formes d’action et de pensée différentes qui peuvent être comparées du point de vue d’une science.

C’est en tenant ces deux aspects que P. Descola prolonge, dans Politiques du faire-monde, l’analyse de la variété des formes de mondiation en direction d’une pensée politique. Cette variété vient elle-même du fait que l’actualisation différentielle des propriétés ne se fait pas au hasard ; elle suit la ligne des inférences de base sur la « façon dont les qualités sont réparties entre les objets que nous appréhendons et la façon dont ces qualités sont liées [7] ». L’anthropologue montre que certaines régularités structurelles peuvent être observées dans la manière dont le monde phénoménal est institué. L’argument politique de l’ouvrage consiste par la suite à montrer qu’il existe des compatibilités et des incompatibilités dans le rapport avec la terre des quatre formes de mondiation.

Ces quatre formes sont reliées à autant d’ontologies de Par-delà nature et culture : l’animisme, le totémisme, l’analogisme et le naturalisme [8]. Or P. Descola est amené, dans son enquête politique, à souligner les chevauchements entre elles. C’est un travail qu’il avait déjà mené, notamment dans l’ouvrage de 2005, au chapitre 15 (« Histoires des structures »), mais aussi lorsqu’il s’est intéressé, dans Les Formes du visible, à l’avènement d’un mode de figuration naturaliste en Europe. Toutefois, la particularité de ce nouvel ouvrage consiste à tirer les conséquences normatives de ce chevauchement ontologique, avec un but précis : tenir ensemble la diversité des collectifs, en vue de construire une voie commune et solidaire que rend nécessaire la crise écologique [9].

En partant de la description phénoménologique de « styles d’action, qui sont des schèmes cognitifs et sensorimoteurs de pratique, en partie innées, en partie résultant du processus même d’interaction entre les organismes, c’est-à-dire les manières pratiques d’intégrer le soi à autrui dans un environnement donné [10] », P. Descola veut montrer qu’il existe une diversité des manières d’être au monde. Toutefois, il souligne bien que ces

différentes manières de détecter et de mettre en évidence des plis dans notre entourage ne doivent pas être considérées comme une typologie des visions du monde étroitement isolées, mais plutôt comme des développements des conséquences phénoménologiques des quatre types différents d’inférences sur les identités des entités avec lesquelles nous devenons familiers [11].

Il est ainsi possible de se référer dans sa vie de tous les jours, successivement, à des modes d’identification ontologique différents selon la situation (une où l’on serait naturaliste, une autre où l’on serait analogiste), et c’est notamment là que résident les conditions de possibilité d’une révolution politique (P. Descola faisant référence au sens que Lévi-Strauss donne à l’anthropologie comme science « révolutionnaire [12] »).

L’ambition politique de ce livre est de décrire des alternatives insoupçonnées qui permettent de s’inspirer des modes de relation à la terre venant d’autres ontologies pour à la fois critiquer le capitalisme et construire des ontologies post-naturalistes. La critique porte sur les inégalités économiques, la mercantilisation de la vie et la dévastation de la terre [13]. Cependant, P. Descola ne souhaite pas s’en tenir là, car il n’appelle pas à un changement simplement économique, mais ontologique : au-delà d’un discours contre le capitalisme, il souhaite développer un altermondialisme à travers des formes de mondiation qui permettent de réencastrer notre rapport avec la terre, afin d’habiter collectivement la planète. Cette habitabilité collective suppose à la fois de respecter la diversité ontologique des autres formes de pensée et d’action, et d’assurer à un niveau planétaire la continuité de la vie de la planète.

Pour mener à bien ce programme théorique, […]

[1]. Ce livre reprend un ensemble de conférences données à l’Université de Berkeley, les « Tanner Lectures », retravaillées par son auteur.

[2]. P. Descola, La Nature domestique. Symbolisme et praxis dans l’écologie des Achuar, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2019.

[3]. P. Descola, Politiques du faire-monde, op. cit., p. 13.

[4]. Claude Lévi-Strauss, De Montaigne à Montaigne, Paris, Éditions EHESS, 2016 ; « Rousseau fondateur des sciences de l’homme » dans Anthropologie structurale deux, Paris, Plon, 2009, p. 49‑76 ; Marshall Sahlins, « Philosophie politique de l’essai sur le don. Aspects politiques du Don et du Léviathan » dans Âge de pierre, âge d’abondance. L’économie des sociétés primitives, traduit par Tina Jolas, Paris, Gallimard, 1976, p. 274‑296.

[5]. Ibid., p. 285.

[6]. P. Descola, Politiques du faire-monde, op. cit., p. 11.

[7]. Ibid., p. 12.

[8]. Voir P. Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005 et Les formes du visible. Une anthropologie de la figuration, Paris, Éditions du Seuil, 2021.

[9]. P. Descola, Politiques du faire-monde, op. cit., p. 9.

[10]. Ibid., p. 13‑14.

[11]. Ibid., p. 17‑18.

[12]. Ibid., p. 11.

[13]. Ibid., p. 8.

Bastien Massé (Laboratoire d’anthropologie sociale au Collège de France)

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Pour citer cet article : Philippe Descola,Politiques du faire-monde. Une contribution anthropologique à la cosmopolitique, Paris, Seuil, 2025, 160 pages, in Bulletin de philosophie anglaise V, Archives de philosophie, tome 89/2, Avril-Juin 2026, p. 161-168.

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Pierre CHARBONNIER, La fin d’un grand partage. Nature et société, de Durkheim à Descola, Paris, CNRS Éditions, 2015, 320 p. et Abondance et liberté. Une histoire environnementale des idées politiques, Paris, La Découverte, 2020, 464 p.

 

Interroger la philosophie politique moderne qui, depuis le XVIIe siècle, a construit son discours à partir d’une double polarité conceptuelle structurante, voilà l’ambition des deux livres que Pierre Charbonnier a publiés en son seul nom : La fin d’un grand partage et Abondance et liberté. À une première polarité entre nature et société répond une seconde, entre abondance matérielle et liberté politique.
Dans le premier ouvrage, l’articulation des concepts de nature et de société est étudiée à partir des sciences sociales et particulièrement de l’anthropologie française. La particularité de la méthode philosophique proposée est de traiter de textes non directement philosophiques pour étudier de manière diachronique les rapports entre les « sujets humains » et leur « milieu », à partir d’un discours se présentant déjà comme théorique. […]
D’autre part, Abondance et liberté s’inscrit, dès l’introduction, au cœur d’une situation historico-politique particulière où la question de la nature se pose comme un problème : le problème écologique aussi nommé dans l’ouvrage « impératif écologique » […]

Bastien Massé

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Pour citer cet article : Pierre CHARBONNIER, La fin d’un grand partage. Nature et société, de Durkheim à Descola, Paris, CNRS Éditions, 2015, 320 p. et Abondance et liberté. Une histoire environnementale des idées politiques,Archives de Philosophie, tome 84/2, avril-juin 2021, p. 171-176.

Du même auteur :

  • Anne-Lise REY, « La dynamique du vivant », Archives de Philosophie, 2014, 77-1, 63-80.